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MAURICE DONNAY 

DE l'académie française 



THEATRE 




TOME TROISIÈME 



Georgette Lemeunier 

Le Torrent 

La Bascule 




PARIS 

BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER 

EUGÈNE FASOUELLE, ÉDITEUR 
1 1, RUE DE GRENELLE, 11 

1908 




THEATRE 



lïl 



EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, rue de Grenelle, Paris 



OUVRAGES DE MAURICE DONNAY 



DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER 
A 3 FR. 50 LE VOLUME 

Théâtre. — Tome I : Lysistrata. — Eux ! — Folle Entre- 
prise. — ÉDUCATION DE PrINCE. ... 1 Vol. 

— Tome II : Amants. — La Douloureuse. — 

L'Affranchie 1 voL 

— Tome III : Georgette Lemeunier. — Le 

Torrent. — La Bascule 1 vol. 



L'Autre Danger, comédie en 4 actes, i vol. in-18. 3 fr. 50 

Le Retour de Jérusalem, comédie en i actes. 
1 vol. in-18 3 fr. 50 



En collaboration avec Lucien Descaves : 

La Clairière, comédie en 5 actes. 1 vol. in-18. . 3 fr. 50 

Oiseaux de passage, comédie en 4 actes. 
1 vol. in-18 3 fr. 50 



MAURICE DONNAY 

DE l'académie française 



THEATRE 



TOME TROISIÈME 



Georgette Lemeunier 

Le Torrent 

La Bascule 



PARIS 

BlliLlOTHÈQUE-CHARPEiNTIEFi 

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 
11, RUE DE GRENEI.LE, 11 

1908 

'iou$ (liuits d« reproduction, do tradnctiou et de ropr«^s«nt«tion rviorv. « poar tout 
p«)rt, y Cuniprit le Danemark, len Pavs-Kat, la 8uèili- et la tiorrégm. 



* rav»-r 

I BlBirOîricCA i 



Il a été tiré de cet ouvrage : 

Vingt-cinq exemplaires numérotés sur papier de Hollande, 
Dix exemplaires numérotés sur papier du Japon. 



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1/^ 



GEORGETTE LEMEUNIER 



PIÈCE EN QUATRE ACTES 

Représentée pour la première fois, sur le théâtre du Vaudeville 
le 15 décembre 1898. 



PERSONNAGES 



GEORGETTE LEMEUNIER M^^^' Réjane. 

MARIE-THÉRÈSE SOURETTE .... Andrée Mégard. 

NICOLE MAIRIEUX Suzanne Avril. 

MADAME ANGEVIN Jenny-Rose. 

JULIA CÉCILE Caron. 

MARCELLE SOURETTE Lucienne Saunier. 

LEMEUNIER MM. Guitry. 

JOURNAY Huguènet. 

SOURETTE Chautard. 

GÉNÉRAL LE PRIEUR DE LESYILLË. Nertann. 

RAYMOND Gauthier. 

MAIRIEUX Fleury. 

CHARCENNES Frédal. 

DUC DE MORTAGNE Demanne. 

DUFAUCHU RAMBERT. 

MIDASSE Leubas. 

UN DOMESTIQUE UouzÉ. 

AUTRE DOMESTIQUE Deligne. 



GEORGETTE LEMEUNIER 



ACTE PREMIER 

Chez les Lemeunier. — Salon élégant. 



SCENE PREMIERE 
GEORGETTE, NICOLE. 

NICOLE. 

Je ne sais pas ce que j'ai à être fatiguée comme ça, ce 
soir. 

GEORGETTE. 

En effet, tu as l'air fatigué... Tu sais, si tu veux dor- 
mir, ne te gêne pas. 

NICOLE. 

Oh! ce n'est pas à ce point- là... Êcoute-les, ils ne sont 
que quatre, là-dedans, et ils font du bruit comme 
trente-six. 

GEORGETTE. 

Oui, ils sont sans doute en train de parler de TAf- 
faire... 

NICOLE. 

C'est ennuyeux : ils vont rester enfermés comme ça 



4 GEORGETTE LEMEUNIER 

toute la soirée; il n'y aura plus moyen de les avoir. 
Jusqu'à mon Raymond qui se passionne, lui qui dé- 
teste pourtant toutes ces questions-là, et qui se soucie 
de la politique comme de sa première maîtresse!... En- 
fin, heureusement que je Tai vu tantôt... Je suis restée 
avec lui toute l'après-midi. 

GEORGETTE. 

Ah! 

NICOLE. 

Oui, nous sommes restés ensemble chez lui, chez 
nous. Il est si gentil, si amusant... et puis, c'est un gar- 
çon plein de délicatesse. Tu me trouves ridicule? 

GEORGETTE. 

Non. 

NICOLE. 

C'est que j'en suis folle, ma chère, j'en suis bête! Je 
n'aurais jamais cru que je pourrais aimer un homme à 
ce point-là. Est-ce drôle, la vie! Quand j'ai connu Ray- 
mond, j'avais horreur de ce genre d'hommes-là, et 
lorsqu'il m'adressait la parole, bien qu'il fût toujours 
très aimable et très respectueux, j'avais envie de lui 
dire des sottises et même de le gifler. 

GEORGETTE. 

Oui, il parait que les grandes passions souvent com- 
mencent ainsi. 

NICOLE. 

Oui, c'est la grande passion. Est ce que ça se voit? 

GEORGETTE. 

Plutôt. Si un étranger entrait pour la première fois, 
et sans être prévenu, dans un salon où vous vous trou- 
vez tous les deux, il serait fixé au bout de dix minutes. 

NICOLE. 

Vraiment, Georgette, c'est à ce point-là? 



ACTE PREMIER 5 

GEORGETTE. 

N'en doute pas. Vous avez une tenue déplorable. 

MCOLE. 

C'est effrayant, ma chère, ce que tu me dis là... Mais 
alors, mon mari... 

GEORGETTE. 

J'ai dit : « un étranger », je n'ai pas dit : « ton mari ». 
Cependant, si j'ai un conseil à te donner, c'est de t'ob- 
server, parce que, si tu ne t'observes pas, les autres s'en 
chargent. Mon mari — le mien, alors — s'est très bien 
aperçu que tu n'avais d'yeux et d'oreilles que pour Ray- 
mond; et Journay aussi s'en est aperçu. 

>ICOLE. 

Oh! il me déplaît d'ailleurs, ce Journay, avec son air 
de toujours se moquer des gens... je ne peux pas le sen- 
tir... 

GEORGETTE. 

Et puis, tu es d'une imprudence! On te rencontre à 
chaque instant dans la rue où demeure Raymond. Vous 
vous promenez tout le temps ensemble; on vous aper- 
çoit aux Champs-Elysées, entre chien et loup, et sur la 
terrasse des Tuileries. 

NICOLE. 

Nous regardons les couchers de soleil. Mais comment 
sais-tu? 

GEORGETTE. 

Je le sais. C'est pourtant bien assez qu'on te voie 
presque tous les soirs au théâtre, au restaurant ou dans 
les maisons amies entre ton mari et Raymond. Enfm, 
l'autre jour,' Mme Ricquet, qui est mauvaise comme 
la gale, t'a vue descendre de voiture à la Tour d'Argent 
et monter les escaliers des cabinets particuliers. Or, 
c'est un restaurant bien connu pour ces sortes de ren- 
dez-vous, et comme il se trouve, il est vrai, dans un 

1. 



6 GEORGETTE LEMEUNIER 

quartier assez excentrique, on a des chances de ne pas 
être rencontré ; seulement, quand on est rencontré, c'est 
terrible ! 

NICOLE. 

Mme Ricquet a la berlue... je ne sais pas ce que tu 
veux dire. 

GEORGETTE. 

Voyons, ma petite Nicole, n'essaie pas de me trom- 
per, moi. Tiens ! c'était mercredi dernier. 

NICOLE. 

Je te jure, Georgette... D'abord, comment a-t-elle pu 
me reconnaître? J'avais une voilette très épaisse, avec 
des pois comme des choux. 

GEORGETTE. 

Malheureuse! Voilà l'inconvénient de ces voilettes- 
là! On ne voit personne et on attire l'attention de tout 
le monde. Et puis, encore une fois, elle t'a parfaitement 
reconnue à ta taille, à ta tournure, à ta démarche. D'ail- 
leurs, elle t'a parfaitement décrite ; tu avais ta robe de 
drap prune doublée de soie mauve et ta casaque de 
hreitschwanz. 

NICOLE. 

Gomment, elle m'a décrite? A qui m'a-t-elle décrite? 

GEORGETTE. 

Gomme c'était mon jour et qu'elle sait que je suis 
ton amie, elle est bien vite venue me raconter tout ça, 
avec un air ingénu. 

NICOLE. 

Ah! quelle peste, cette mère Ricquet! Je la déteste. 
D'abord, elle est jalouse de toutes les jeunes femmes. 
Je lui conseille de parler, à celle-là! Elle a fait une vie 
de polichinelle. Elle trompait son mari à la petite se- 
maine, et maintenant... Ge sont toujours celles-là... Il y 
avait beaucoup de monde ? 



ACTE PREMIER 7 

GEORGETTE. 

Le salon était plein. 

NICOLE. 

Délicieux!... C'est épouvantable! 

GEORGETTE. 

Heureusement, je t'ai défendue : j'ai dit à Mme Ric- 
quet que ce n'était pas possible, attendu que tu avais 
déjeuné chez moi. 

MCOLE. 

Oh! que tu es gentille, ma chérie, que tu es bonne! 
Tu sais, si jamais, en revanche... 

GEORGETTE. 

Oui, oui, je te remercie, mais j'espère ne jamais en 
avoir besojn. 

NICOLE. 

Est-ce qu'on sait? Il ne faut pas dire : « Fontaine... • 
mais, j'y pense, si pareille chose arrivait à nouveau, je 
pourrais toujours dire que je déjeunais chez toi! 

GEORGETTE. 

Non. Écoute, je t'ai rendu ce service-là, l'autre jour, 
parce qu'il fallait à tout prix te sauver et couper court 
aux commentaires de Mme Ricquet, qui est mauvaise 
comme la gale; mais je te dirai qu'il m'est tout à fait 
désagréable de jouer ces rôles-là. 

NICOLE. 

Pourquoi?... voyons, c'est pour rire que tu dis ça. 

GEORGETTE. 

Non, non, c'est très sérieux; je suis très gênée d'être 
au courant de ta liaison avec Raymond. 

NICOLE. 

Tu es ma seule amie : il faut bien que je te dise tout 



GEORGETTE LEMEUNIER 



GEORGETTE. 



Et même, à ce propos, je t'en prie, ne me raconte 
plus rien; j'aime mieux ça. D'abord, je n'ai aucun inté- 
rêt à écouter tes petites affaires de cœur, puisque je n'ai 
rien, moi, à te raconter... et, quand deux femmes se 
font des confidences, si l'une écoute pendant que l'autre 
parle, c'est qu'elle espère bien parler à son tour, et 
même, la plupart du temps, elle fait semblant d'écou- 
ter... en pensant surtout à ce qu'elle va dire. 

NICOLE. 

C'est vrai. Comme tu es intelligente, toi! 

GEORGETTE. 

Mais moi, qui n'ai pas d'aventures, pourquoi écou- 
terais-je les tiennes? Ça ne m'amuse pas, je fais un mé- 
tier de dupe. Comprends-tu? 

NICOLE. 

Oui, je comprends. 

GEORGETTE. 

Enfin, je suis au courant de ta liaison avec Raymond: 
je ne te demandais rien, tu es venue me raconter... je le 
sais... tant pis ! Je vous invite à dîner ensemble, je vous 
mets à côté l'un de l'autre, je trouve que c'est déjà 
assez de complaisances et je ne veux pas avoir à les pous- 
ser plus loin. Donc, je t'en prie, fais bien attention à ne 
pas me mêler à toutes tes combinaisons... tu com- 
prends ? 

NICOLE. 

Oui, je comprends... tu n'es plus mon amie. 

GEORGETTE. 

Oh! ma chère petite, comment peux-tu dire ça? Je 
ne l'ai peut-être jamais été davantage, au contraire. 

NICOLE. 

Alors, pourquoi me dis-tu ça?... Est-ce que... tu 
aimes Raymond? 



ACTE PREMIER 



GEORGETTE. 



Oh! quelle horreur!... Oh! pardon, ma chérie, je veux 
dire que Raymond est très gentil, certainement... c'est 
même un très beau garçon, et je comprends que tu 
l'aimes... Mais enfin, moi, j'aime mon mari, j'adore mon 
mari, tu le sais bien, et si je te dis tout ça, ce n'est pas 
par pruderie ou par pose, ce n'est pas non plus parce 
que je n'ai pas à attendre de mes amies des complai- 
sances réciproques... non, mais c'est parce que vrai- 
ment, je trouve dans ce rôle-là, quelque chose de pas 
beau... de pas propre. 

NICOLE. 

Tu exagères. 

GEORGETTE. 

Non. Ça t'étonne de m'entendre parler ainsi... ce 
n'est pas le langage des cours ni des salons. Mais j'ai 
beaucoup réfléchi depuis quelque temps, j'ai beaucoup 
observé ce qui se passait autour de moi... et puis, vois- 
tu, il y a telles circonstances qui font voir la vie sous 
son véritable aspect... qui n'est guère séduisant. 

NICOLE. 

Comme tu dis ça!... Tu n'as pas d'ennuis? 

GEORGETTE. 

Non, pas encore... mais il faut les prévoir et même 
tâcher à les éviter... ça serait trop long à t'expliquer. 
Tu ne m'en veux pas? 

NICOLE. 

Oh! non, je ne t'en veux pas... seulement, ce qui 
m'ennuie, c'est que je vais être obligée de me confier à 
Germaine, en qui je n'ai aucune confiance. 

GEORGETTE. 

Mais rien ne t'y oblige. 

NICOLE. 

Il faut bien que j'aie quelqu'un à qui parler de lui! 



10 GEORGETTE LEMEUNIER 

GEORGETTE. 

C'est donc indispensable? 

ÎÎICOLE. 

Mais oui... Ah! on voit bien que tu ne sais pas ce que 

c'est, toi ! 

GEORGETTE. 

Maintenant, je t'en prie, sois bien prudente. Si ton 
mari apprenait quelque chose, je crois que ça finirait 
très mal. 

NICOLE. 

Henry? Eh bien, je lui conseillerais de se taire, à 
celui-là! Et s'il faisait du raffut, je connais un moyen de 
le remettre aux petites allures. 

GEORGETTE. 

Comment cela? 

NICOLE. 

D'abord, il est l'amant d'Adèle Sorbier. 

GEORGETTE. 

Tu en es sûre ? 

NICOLE. 

Absolument. Tiens, tu sais ma petite jument Sor- 
nette, que j'attelais à mon buggy? 

georgett:e. 
Oui. 

NICOLE. 

Adèle Sorbier en a eu envie, et Henry la lui a donnée; 
de sorte que maintenant cette grue se promène avec ma 
jument ! Et je pourrais te citer mille traits de ce genre. 

GEORGETTE. 

C'est égal, tu sais que les hommes ont des façons 
assez égoïstes de juger leurs fautes et les nôtres, et de ce 
qu'il est notoirement avec cette Adèle Sorbier, il ne 
s'ensuit pas qu'il te pardonnerait volontiers Raymond... 



ACTE PREMIER 11 

Ce n'est pas très juste, mais c'est comme ça! Donc, mé- 
fie-toi! Suppose qu'au lieu de cette Mme Ricquet, ce 
soit ton mari qui t'ait aperçue l'autre jour, qusind tu 
descendais devant la Tour d'Argent. 

MCOLE. 

Il n'y avedt pas de danger; nous savions qu'Henry 
déjeunait chez Adèle Sorbier. 

GEORGETTE. 

Mais comment le saviez- vous ? 

NICOLE. 

Ah! voilà!... 



SCÈNE II 

GEOUGETTE, NICOLE, LEMEUNIER, JOURNAY, 
MAIRIEUX, RAYMOND. 

NICOLE. 

Ah! ah! voici ces messieurs... Vous vous êtes enfin 
décidés à revenir... 

MAIRIEUX. 

De quoi parUez-vous, mesdames? Nous ne vous dé- 
rangeons pas? 

NICOLE. 

Pas du tout; nous parlions de l'Affaire. 

M.URIEIX. 

Comment, vous aussi ? 

NICOLE. 

Nous aussi... pourquoi pas? 

JOURNAY. 

En effet, elle est des deux sexes. 



12 GEORGETTE LEMEUiMER 

NICOLE. 

Seulement, nous en parlions raisonnablement, sans 
passion, tandis que l'on vous entendait crier d'ici. 

JOURNAY. 

Et pourtant nous étions d'accord. 

GEORGETTE. 

Ça prend des proportions effrayantes, cette affaire, 
on ne sait pas comment ça peut finir. Il paraît qu'il y a 
eu une séance très orageuse tantôt, à la Chambre ? 

JOURNAY. 

Orageuse, vous l'avez dit! 

GEORGETTE. 

Vous y êtes allé, Journay? 

JOURNAY. 

Oui, j'ai eu cette curiosité malsaine. 

MAIRIEUX. 

On dit que plusieurs députés en sont venus aux 
mains. 

JOURNAY. 

Et même aux pied». 

NICOLE. 

Ah! j'aurais tant voulu voir ça!... Ça devait être 
drôle ! 

JOURNAY. 

C'était écœurant! A un moment, il y a eu bagarre; 
la moitié de la Chambre s'est précipitée dans l'hémi- 
cycle... là, on s'est cogné, tandis que les députés restés 
à leurs bancs échangeaient leurs cartes et surtout les 
injures les plus grossières. Je crois que le parlementa- 
risme a atteint, cette après-midi, son plus haut degré. 



ACTE PREMIER 13 

MAIRIEUX. 

C'est très malheureux, ça arrête les affaires, tout le 
monde se plaint. 

GEORGETTE. 

Et nous n'avons plus de ministère. 

JOURNAY. 

Oui, c'est Midasse qui Ta renversé. Il a fait un très 
beau discours. 

MAIRIEUX. 

Ah! il parle bien. C'est une canaille, mais il a du 
talent. 

JOURNAY. 

Il est même question de lui pour former un nouveau 
ministère. 

GEORGETTE. 

Comment!... de Midasse qui a été si compromis dans 
le Panama ? 

JOURNAY. 

Le même... l'Affaire lui a refait une virginité. 

GEORGETTE. 

Enfin, de Midasse, qui a été l'amant de Mme Sou- 
rette?... Mais si Midasse a un portefeuille, M. Sourette 
va revenir sur l'eau, puisqu'ils sont restés amis intimes. 

LEMEUNIER. 

Écoute, Goorgette, je t'ai déjà dit que je n'aimais 
pas ces plaisanteries-là. 

GEORGETTE. 

Quelle plaisanterie? Parce que j'ai dit que Sourette 
allait revenir sur l'eau?... Ah ! j'ai dit ça sans intention, 
je t'assure. Ce n'est pas ma faute si l'on a ri. Cest drôle 
ce que j'ai dit? 

MAIRIEUX. 

Ah ! ah ! ah ! vous en avez de bonnes ! 

III. 2 



14 GEORGETTE LEMUNIER 

LEMEUNIER. 

Sourette est mon ami... je suis en relations d'affaires 
avec lui... ce n'est pas à nous de nous faire Técho de 
calomnies odieuses. 

GEORGETTE. 

Pourtant, tout le monde dit que... 

LEMEUNIER. 

Qu'est-ce que ça prouve? Le monde dit bien d'autres 
choses ! Enfin, moi, je tiens Sourette pour un fort galant 
homme et je ne veux pas que devant moi, chez moi, on 
fasse sur son compte des plaisanteries d'un goût dou- 
teux et qui ne reposent sur rien. 

MAIRIEUX. 

Écoutez, Lemeunier, vous allez un peu loin... C'est 
très bien de défendre ses amis, mais où les Sourette 
trouveraient-ils tout l'argent qu'ils dépensent? 

LEMEUNIER. 

Oh! ils ne dépensent pas tant que ça! 

MAIRIEUX. 

Allons donc ! ils ont un très bel hôtel avenue du Bois 
et c'est d'un luxe inouï chez eux. Ils reçoivent beau- 
coup, ils donnent des dîners merveilleux, et nous n'igno- 
rons pas ce que sont, àParis, les frais de représentation. 
Mme Sourette est une femme très élégante et qui 
dépense au moins soixante mille francs par an pour 
sa toilette. Voyons, madame Lemeunier, est-ce vrai? 

GEORGETTE. 

Oh ! moi, je ne dis plus rien ! 

MAIRIEUX. 

Nicole? 

NICOLE. 

Quoi donc, mon ami? 



ACTE PREMIER 15 

MAIRIEUX. 

Combien estimez-vous que Mme Sourette dépense 
par an pour sa toilette? Je dis soixante mille francs. 

NICOLE. 

Oh! oui, en comptant tout, les chapeaux, les four- 
rures... elle dépense soixante mille francs au bas mot... 
ça représente bien ça... 

MAIRIEUX. 

Eh bien ! ce n'est pas Sourette qui paye tout ça, avec 
sa place d'inspecteur qui lui rapporte vingt mille francs 
par an. 

LEMEUNIER. 

Sourette n'est pas seulement inspecteur. 

MAIRIEUX. 

C'est ce que je vous dis. 

Il rit. 

LEMEUNIER. 

Je vous en prie, parlons sérieusement... Il est admi- 
nistrateur des mines de Sidi-ben-Zid en Tunisie. 

MAIRIEUX. 

Ça ne vaut rien. 

LEMEUNIER. 

Il est dans beaucoup d'autris affaires. Depuis deux 
mois que je suis près de lui, que je le vois tous les jours 
presque, vous comprenez bien que je l'ai étudié et que 
je le connais. C'est un homme d'affaires remarquable, 
très intelligent, très adroit, un travailleur acharné... Il 
gagne beaucoup d'argent. Alors, on lui en veut... Puis- 
que nous ne pouvons y atteindre, vengeons-nous à en 
médire. 

MAIRIEUX. 

Il ne gagne pas tant d'argent que ça! 

LEMEUNLER. 

Je VOUS demande pardon. 



16 GEORGETTE LEMEUNIER 

MAIRIEUX. 

Écoutez, je connais des chiffres... Combien croyez- 
vous que Sourette se fasse par an? 

LEMEUNIER. 

Je ne sais pas, moi... Cent cinquante mille... 

MAIRIEUX. 

Otez-en cent mille, vous serez dans le vrai! Eh bien! 
ce n*est pas avec ça qu'on mène le train qu'ils mènent. 

LEMEUNIER. 

Mais Mme Sourette avait une dot considérable. 

MAIRIEUX. 

La dot a disparu dans les mines d'or. Maintenant, re- 
marquez bien que je ne dis pas que Sourette soit au cou- 
rant de ce que fait sa femme. Peut-être a-t-elle l'habi- 
leté de lui faire croire que les petits pains de deux sous 
ne coûtent qu'un sou... Je vous demande pardon de 
vous enlever vos illusions. 

LEMEUNIER. 

Oh! ce n'est pas à ce point-là! 

MAIRIEUX, à sa femme. 

Je vais faire un tour au cercle avant de rentrer... Vous 
restez là? 

NICOLE. 

Oui, mais je ne reste pas toute la nuit. 

MAIRIEUX. 

Je pense bien. Voulez- vous que je vous conduise à la 
maison avant de monter au cercle? 

NICOLE. 

Oh! non... Il est de trop bonne heure... Qu'est-ce que 
je ferais à la maison? Je n'ai pas envie de me coucher. 



ACTE PREMIER 17 

MAIRIEUX. 

Comme vous voudrez. C'est que je n'aime pas beau- 
coup que vous rentriez seule, le soir. Alors, Raymond 
aura Tobligeance de vous reconduire, n'est-ce pas, vieil 
ami? 

RAYxMOND. 

Quoi donc, cher ami? 

MAIRIEUX. 

Je dis à MmeMairieuxque tu auras l'obligeance de la 
reconduire. 

RAYMOND. 

Mais certainement. 

NICOLE. 

Si ça ne vous dérange pas. 

RAYMOND. 

Oh! madame, vous plaisantez... jesuis trop heureux... 

MAIRIEUX. 

Comme ça, je m*en vais tranquille. 

LEMEUNIER. 

Je descends avec vous. 

GEORGETTE. 

Tu sors? 

LEMEUNIER. 

Mais oui... j'ai rendez- vous avec Souretteà l'Opéra... 
Je dois les retrouver dans leur loge. 

GEORGETTE. 

Tu ne peux pas les lâcher, les Sourette, ce soir?... Tu 
ne peux pas me sacrifier l'Opéra?... 

LEMEUNIER. 

Mais, ma pauvre chérie, tu comprends bien que je ne 
vais pas pour entendre la musique, ni pour voir le bal- 
let; j'y vais parce que Sourette doit me parler d'affaires. 

2. 



18 GEORGETTE LEMEUNIER 

GEORGETTE. 

Ah ! ah ! alors, c'est différent ! il faut que tu y ailles. 

LEMEUNIER. 

Pourquoi ris-tu? 

GEORGETTE. 

Pour rien. Allons, va, mon chéri, ne rentre pas trop 
tard! 

LEMEUNIER. 

J'en ai pour une heure. Journay te tiendra compagnie 
jusqu'à ce que je rentre... J'en ai pour une heure... 
N'est-ce pas, Lucien? 

JOURNAY. 

Mais certainement... avec le plus grand plaisir. 

Sortent Lemeunier et Mairieux. 



SCÈNE III 
RAYMOND, NICOLE, GEORGETTE, JOURNAY. 

GEORGETTE. 

Journay, soyez gentil. Arrangez donc cette lampe qui 
va tout de travers. 

JOURNAY. 

Oh ! ça, jamais ! Je &uis comme Siebel qui ne peut, sans 
qu'elle se fane, toucherune fleur : jene peux, sans qu'elle 
se casse, toucher une lampe. 

GEORGETTE. 

Si vous trempiez vos doigts dans l'eau bénite ? Ou, 
alors, aidez-moi. 

Ils passent à droite et causent tout bas ; Raymond et Nicole restent 
à gauche. 

RAYMOND. 



J'ai la permission de te reconduire. 



ACTE PREMIER 19 

NICOLE. 

Oui. 

RAYMOND. 

Nous n'allons pas faire de vieux os ici, nous allons 
encore rester cinq minutes « pour ne pas avoir Tair », 
et puis tu te déclareras fatiguée. 

MCOLE. 

C'est ça : il est dix heures et demie, nous avons jus- 
qu'à deux heures. Il ne rentre jamais qu'à deux heu- 
res... Il doit être déjà chez Adèle. lime trompe, le misé- 
rable. Oh ! mon chéri, que je t'aime ! Et toi? 

BAYMOND. 

Moi aussi. Et puis, il y a du nouveau. 

NICOLE. 

Quoi ? dis vite ! 

RAYMOND. 

Nous allons bientôt avoir des congés. Mlle Sorbier a 
envie de voir l'Italie. Elle a demandé à ton mari de 
l'emmener, ils seront absents un mois. Henry va t'an- 
noncer ça prochainement. En ce moment, il est en train 
de chercher un prétexte. Tu comprends, il veut te mé- 
nager, te préparer peu à peu à cette absence. 

NICOLE. 

Oh! mon chéri, quel bonheur! 

RAYMOND. 

Il ne faudra pas avoir Tair aussi heureux quand il 
t'annoncera ce voyage. 

NICOLE. 

Oh! non, n'aie pas peur! Je ferai une scène. 

RAYMOND. 

Tu es adorable. 



20 GEORGETTE LEMEUNIER 

NICOLE. 

Crois-tu qu'il a été encore assez gaffeur tout à T heure, 
à propos de Sourette !... Il avait bien besoin de dire tout 
ça à Lemeunier!... 

RAYMOND. 

Oui, il avait Tair de prendre un bain de gaffe, comme 
on prend des bains de boue. 

NICOLE. 

Lemeunier est toujours très amoureux de Mme Sou- 
rette ? 

RAYMOND. 

On le dit. Je crois que cette bonne Marie-Thérèse Ta 
sérieusement chambré... et elle s'y entend, l'archidu- 
chesse ! 

NICOLE. 

Eh bien! si George tte savait ça, ce serait terrible... 
car elle adore son mari, son Edouard, son Ned, comme 
elle l'appelle... C'est égal, ça n'est pas chic, ce qu'il fait 
là, Lemeunier. 

RAYMOND. 

Non, c'est très vilain. Ah! tiens, ne me parle pas de 
ces maris qui trompent cyniquement leur femme ! 
Mais nous, aimons-nous, sans trahison, sans mensonge. 
Donnons au monde l'exemple d'un adultère indisso- 
luble. 

NICOLE. 

Je ne veux pas que tu plaisantes avec notre amour. 

RAYMOND. 

Mais je ne plaisante pas, je suis très sérieux. 

NICOLE. 

Un mois! nous allons être libres un mois... c'est trop 
beau, ça ne se réalisera pas. 



ACTE PREMIER 21 

RAYMOND. 

En attendant, profitons de Theure présente, les cinq 
minutes sont écoulées... Carpe diem, comme dit ton 
vieil Horace... 

NICOLE. 

Qu'est-ce que cela veut dire? 

RAYMOND. 

Gela veut dire : « Va mettre ton petit chapeau. » 

Nicole Ta auprès de Georgelte. 

NICOLE. 

Ma chère Georgette, je vais te demander la permis- 
sion de me retirer. 

GEORGETTE. 

Déjà? 

NICOLE. 

Oui, je suis très fatiguée. 

GEORGETTE. 

Alors, ma chérie, je ne te retiens pas. 

NICOLE. 

Tu ne m'en veux pas? 

GEORGETTE. 

Pas le moins du monde. 

RAYMOND. 

Alors, madame, je vais vous reconduire... 

NICOLE. 

Mais oui, c'est convenu. 

GEORGETTE. 

Veux-tu qu'on aille te chercher une voiture ? 

NICOLE. 

Oh! non, je te remercie, ça n'est pas la peine... nous 



22 GEORGETTE LEMEUNIER 

en trouverons une tout de suite... il en passe tout le 
temps dans cette rue... et puis il fait si beau! nous pou- 
vons bien marcber un peu. 

JOURNAY. 

Mais oui, rentrez donc à pied, ça vous fera du bien. 

NICOLE. 

Merci. Je vais aller mettre mon chapeau. 

Elle sort. Georgettc l'accompagne. 



SCÈNE IV 
JOURNAY, RAYMOND. 

JOURNAY. 

Mme Mairieux est tout à fait charmante. 

RAYMOND. 

Tout à fait. 

JOURNAY. 

Elle est même très johe! 

RAYMOND. 

Oui, elle est jolie. 

JOURNAY. 

Vous avez de la chance de la reconduire ! 

RAYMOND. 

Je ne me plains pas. 

JOURNAY. 

Elle doit être une maîtresse exquise. 

RAYMOND. 

Oh! vous savez, mon cher, les femmes du monde ne 
sont jamais des maîtresses exquises. 



ACTE PREMIER 



JOURNAY. 



Voyons, vous qui avez beaucoup de succès auprès 
des femmes, de tous les genres de femmes... 

RAYMOND. 

Je vous en prie. 

JOUR^iAY. 

Si... si... c'est de notoriété... Aimez-vous mieux ces 
demoiselles ou les femmes du monde? 

RAYMOND. 

Mon cher, comme maîtresses, les grues sont toujours 
plus agréables... les femmes du monde sont en général 
plus intéressantes... c'est tout ce que l'on peut dire. 

JOURNAY. 

Et c'est assez!... Enfin, voilà donc bien établie une 
distinction qui me préoccupait depuis longtemps. Je 
vous remercie. 

RAYMOND. 

Mais de rien, mon cher, à votre service. 

A ce moment, Georg«tle et Nicole apparais»ent, — Nicole chapeautée 
•t mantalée. — On se dit au revoir. Nicole et Raymond s'en vont. 



SCÈNE V 
GEORGETTE, JOURNAY. 

JOURNAY. 

Voilà des gens heureux. 

GEORGETTE. 

A quoi voyez- vous ça? 

JOURNAY. 

Parce qu'ils s'aimont. 



24 GEORGETTE LEMEUNIER 

GEORGETTE. 

Mais pas le moins du monde ! 

JOURNAY. 

Vous savez parfaitement le contraire. 

GEORGETTE. 

Je ne sais rien du tout. 

JOURNAY. 

Voyons, nous n'allons pas recommencer. D'ailleurs, 
ce jeune Raymond ne s'en cache pas... Ne soyez pas 
plus royaliste que le roi : il vient de me dire qu'il était 
Tamant de Mme Mairieux. 

GEORGETTE. 

Comment ! il vous a dit ça... comme ça? 

JOURNAY. 

Il ne l'a pas dit comme ça, mais il me l'a laissé com- 
prendre. 

GEORGETTE. 

Alors, c'est un mufle. 

JOURNAY. 

Le royaume des femmes est à lui. 

GEORGETTE. 

Ça dépend de quelles femmes. 

JOURNAY. 

En tout cas, Mme Mairieux en est très amoureuse. 
Elle n'a employé que cinq minutes à mettre son cha- 
peau; si elle n'avait pas dû partir avec le jeune Raj^ 
mond, elle serait restée à bavarder avec vous une demi- 
heure dans votre cabinet de toilette. 

GEORGETTE. 

En effet, c'est une preuve. 



ACTE PREMIER 25 

JOURNAY. 

Mais certainement! Enfin, que voulez- vous? Le mari 
va retrouver une cocotte, la femme se fait reconduire 
par un gigolo... c'est bien parisien! 

GEORGETTE. 

C'est trop parisien... Ça en. devient banal. 

JOURNAY. 

C'est le ménage à quatre. Il n'y a qu'un détail qui ne 
le rende pas banal : vous savez que c'est le jeune Ray- 
mond qui a présenté le mari à Adèle Sorbier, son an- 
cienne maîtresse... et, comme ils sont restés très bons 
camarades, elle le tient au courant des faits et gestes du 
mari, et quand, par exemple, Mairieux déjeune chez 
Adèle Sorbier, Mme Mairieux peut, en toute sécurité, 
déjeuner avec Raymond... C'est très comique. 

GEORGETTE. 

Vous trouvez ça comique, vous?... vous n'êtes pas 
difficile... moi, je trouve ça répugnant. 

JOURNAY. 

Vous avez tort : il faut en rire. 

GEORGETTE. 

Non, je ne ris pas... c'est ignoble ce qu'il fait là, ce 
Raymond! 

JOURNAY. 

Mais non, mais non. 

GEORGETTE. 

Mais si, mais si... Comment? voilà un garçon qui pré- 
sente à son ancienne maîtresse le mari de la femme qu'il 
prétend aimer et qui met dans la confidence une Adèle 
Sorbier! Ah! non, ne le défendez pas. 

JOURNAY. 

Je ne vous dis pas que ce soit très correct, je vous dis 
que c'est amusant... tout est là. 

III. 3 



GEORGETTE LEMEUNIER 



GEORGETTE. 



Et Nicole accepte ça? elle accepte que son secret 
soit entpe les mains de cette fille?... En somme, elle est 
à sa merci, et en tout cas, son obligée. Eh bien, elle a 
beau être mon amie, je ne la trouve pas fière de con- 
sentir à de semblables compromissions! 

JOURNAY. 

Vous exagérez. 

GEORGETTE. 

Non, je n'exagère pas : je dis absolument ma façon 
de penser... ça me dégoûte, ça me révolte. 

JOURNAY. 

Ah! ah! ah!... non, vous êtes trop drôle. 

GEORGETTE. 

Ne riez pas comme ça, vous m'exaspérez... je ne sais 
pas ce que je vous ferais. D'ailleurs, vous n'avez aucun 
sens moral, c'est bien simple!... vous souriez indulgem- 
ment à toutes ces veuleries, à toutes ces lâchetés, à 
toutes ces saletés... ça vous amuse. Moi, je n'ai pas ce 
caractère-là, et je m'en flatte. Je vous ai dit tout à 
l'heure que je ne savais pas que Raymond et Nicole... 
Eh bien! si, je le savais; mais je déplore amèrement 
d'avoir été mise au courant de leur liaison... surtout 
après ce que vous venez de me dire, parce qu'avant, 
j'ignorais du moins Adèle Sorbier et les jolis dessous 
que vous m'avez dévoilés. 

JOURNAY. 

C'est l'amour! 

GEORGETTE. 

Ah! ne dites pas ça... l'amour, c'est tout de même 
autre chose. D'ailleurs, j'en ai assez, je vais balayer 
tout ça. Je ne veux pas partager avec Mlle Sorbier 
ces rôles de complaisante et d'entremetteuse. 



ACTE PREMIER 27 

JOURNAY. 

Voilà les grands mots : vous ne comprenez vraiment 
pas la plaisanterie, ce soir. N'allez pas faire d'éclat, au 
moins!... Je serais désolé que vous vous fâchiez avec 
votre amie. 

GEORGETTE. 

Soyez certain pourtant qu'elle connaîtra ma façon 
de penser. 

JOURNAY. 

Allons, bon! Si j'avais su, je ne vous aurais rien dit. 

GEORGETTE. 

Vous auriez aussi bien fait... et même, à l'avenir, 
je vous dispense de me raconter tous ces potins qui font 
votre joie... ça ne m'amuse pas du tout, ça me dégoûte... 
et ça me fait mal. 

Un silence. 

JOURNAY. 

Ah! comme vous l'aimez!... Il a de la chance! 

GEORGETTE. 

Qui ça? 

JOURNAY. 

Votre mari, parbleu! 

GEORGETTE. 

Oui, j'aime mon mari... Quel rapport cela a-t-il? 

JOURNAY. 

Un rapport essentiel : l'amour véritable et profond 
rend les hommes et les femmes vertueux. 

GEORGETTE. 

C'est possible. 

JOURNAY. 

Et si vous détestez ces potins, ce n'est pas soulei:.ent 
par droiture naturelle, mais votre morale s'appuie sur 
un touchant égoïsme : vous voyez dans chaque mari 



28 GEORGETTE LEMEUNIER 

infidèle un exemple déplorable pour le vôtre, et dans 
chaque femme qui s'amuse vous voyez une rivale pos- 
sible, par conséquent une ennemie personnelle. 

GEORGETTE. 

C'est vrai... Oui, c'est bien cela, vous avez raison... 
Alors, cette atmosphère d'adultère et de vice dans la- 
quelle on vit, m'oppresse, m'étouffe... C'est une sensa- 
tion semblable à celle qu'on éprouve quand le train 
s'arrête sous un tunnel... Je voudrais respirer un air 
sain... respirer, enfm!... Sonnez donc, voulez-vous? 
Vous prendrez bien une tasse de thé? 

JOURNAY. 

Volontiers. 

GEORGETTE. 

Ça nous aidera à passer le temps. Ned a dit qu'il ne 
serait absent qu'une heure ; mais ça m'étonnerait bien 
s'il rentrait avant minuit. 

Une femme de chambre apparaît. 

JULIA. 

Madame a sonné? 

GEORGETTE. 

Oui, Julia : vous apporterez du thé et deux tasses. 

JULIA. 

Bien, madame. 

Elle sort. 

JOURNAY. 

Vous avez été dure pour moi, tout à l'heure. 

GEORGETTE. 

Vous m'avez pardonné. 

JOURNAY. 

Je vous ai comprise. 

GEORGETTE, qui a pris un ouvrage. 

Vous rappelez- VOUS, dans les premiers temps de notre 



ACTE PREMIER 29 

mariage avec Ned, quand nous habitions dans la triste 
rue de Provence, un tout petit appartement au-dessus 
d'un tailleur? 

JOURNAY. 

Oui; c'était le bon temps. 

GEORGETTE. 

Oui, c'était le bon temps : on n'était pas riche, mais on 
était heureux. Ned était simple ingénieur dans une 
usine ; vous, vous étiez clerc d'avoué ; vous veniez quel- 
quefois dîner avec nous. 

JOURN.VY. 

Trois fois par semaine. 

GEORGETTE. 

Je ne vous le reproche pas... Et, le soir, nous faisions 
des projets d'avenir sous la lampe.... Et puis le succès 
est venu, et la fortune. Mon mari est devenu un inven- 
teur célèbre, et vous, vous avez acheté l'étude de 
votre patron... et nous voilà dans le tourbillon! (on 

apporte le thé.) PoseZ Ça là. 

JOURNAY. 

Alors, vous regrettez ce temps-là? 

GEORGETTE. 

Oui, parfois je regrette d'avoir quitté notre petit 
appartement de la rue de Provence. Ils ne sont pas si 
ridicules, les gens qui ont peur de déménager, qui 
redoutent les installations nouvelles... On a tort d'aban- 
donner les endroits où l'on fut heureux, car le bonheur 
peut ne pas vous suivre. 

JOURNAY. 

Déménager, c'est mourir un peu. 

GEORGETTE. 

Mais oui. Quelquefois, à peine installés, les gens 
meurent... encore, ça, ce n'est rien; mais, d'autres fois, 

3. 



30 GEORGETTE LEMEUNIER 

e'est Tamour, c'est Taffection qui meurent... et alors, 
c'est plus grave. 

JOURNAY. 

Décidément, vous êtes gaie, ce soir... Vous ne dites 
pas ça pour vous? 

GEORGETTE. 

J^ai su, ces jours-ci, qui habitait cet appartement 
avant nous. 

JOURNAY. 

Ah! qui était-ce? 

GEORGETTE. 

Un pauvre diable de répétiteur de mathématiques 
qui s'était trouvé tout à coup, par un héritage inat- 
tendu, à la tête d'une grosse fortune. Il demeurait 
modestement sur la rive gauche... il est venu s'ins- 
taller ici, il a changé son genre d'existence, il a eu des 
maîtresses, il a fait toutes les sottises, si bien qu'en 
trois ans il s'est complètement ruiné, et, la semaine 
dernière, on l'a retrouvé au fond de la Loire, à Nantes. 

JOURNAY. 

C'est une fm très malheureuse, mais je ne vois 
pas... 

GEORGETTE. 

Alors, je pense qu'il est resté dans ces murs des 
microbes de prodigalité, de foHe, et c'est de ces mi- 
crobes-là que nous sommes atteints!... Quand je dis 
BOUS, c'est Ned que je veux dire, parce que moL.. 

JOURNAY. 

C'est très ingénieux, votre petite théorie, mais ça ne 
tient pas debout. Et puis, quand même... on ne peut 
pas lessiver et désinfecter les appartements où il y a eu 
des prodigues, comme ceux où moururent des phti- 
siques ou des diphtériques. 

GEORGETTE. 

C'est dommage. 



ACTE PREMIER 31 

JOURNAY. 

D'abord, qu'est-ce qui vous autorise à penser que 
votre mari est atteint? 

GEORGETTE. 

Mille choses... Vous comprenez, je ne suis pas une 
imbécile... j'ai des yeux, des oreilles et un cœur : alors 
je vois, j'entends, et surtout je sens, oui, je sens que 
Ned n'est plus le même depuis quelque temps. Tenez, 
par exemple, l'autre soir, il m'a dit qu'il ne faudrait 
plus nous tutoyer devant le monde et que c'était bour- 
geois et petit commerce. 

JOURNAY. 

Oh! 

GEORGETTE. 

Oui, je sais bien, ce n'est qu'un détail, mais il a son 
importance. Tenez, encore une chose : lui qui n'appor- 
tait pas une très grande attention à ses vêtements, il 
est devenu élégant, il a pris un tailleur anglais, il se met 
en habit tous les jours... il ne s'en rapporte plus à moi 
pour choisir ses cravates. 

JOURNAY. 

Ça, il a raison : les femmes choisissent toujours très 
mal. 

GEORGETTE. 

Pas toujours... Et puis il s'est fait recevoir d'un cercle 
chic, il me quitte presque tous les soirs... Enfin, il n'est 
plus le même. 

JOURNAY. 

Mais ce ne sont là que des changements extérieurs* 
Vous comprenez que depuis qu'il est devenu célèbre, 
grâce à ses inventions, et surtout depuis que sa dernière 
découverte de chaudière électricfue l'a mis tout à 
fait en vue, il a été obligé de changer de manière de 
vivre. S'il était resté dans son coin, avec un apparte- 
ment trop modeste, au liou de vendre son brevet très 



32 GEORGETTE LEMEUNIER 

avantageusement, comme il est sur le point de le 
vendre, on le lui eût acheté pour une somme dérisoire 
comme à un pauvre diable d'inventeur. 

GEORGETTE. 

Ah! mais pour ça, je suis de votre avis, je lui ai 
même conseillé d'exploiter son brevet lui-même. 

JOURNAY. 

Oui, vous le lui avez conseillé : alors, il a dû se 
mettre en rapport avec des hommes d'affaires. L'auto- 
mobilisme est une industrie à la mode; les gens chics 
s'en sont même emparés. Il y a de tout là dedans : des 
industriels, des nobles, des snobs... c'est très mêlé. Il 
faut qu'il voie tout ce monde-là, pour lequel il y a une 
tenue spéciale, des préjugés à observer, des ridicules à 
éviter... il est obligé de prendre le ton. 

GEORGETTE. 

L'obligation est douce pour lui. Il a beau être très 
intelligent... car enfin, ce n'est pas parce que c'est mon 
mari, mais il est très intelligent... il a fait de très belles 
inventions... cette chaudière électrique, c'est merveil- 
leux... et puis, il n'est pas seulement inventeur, il a de 
l'esprit, il a beaucoup lu... mais pour certaines choses, 
il est comme un enfant, et, tout en ayant des idées 
très larges, et du bon sens, quand il ne s'agit pas de lui, 
il n'est pas fâché de connaître les gens chics dont vous 
parlez... ils exercent une séduction sur lui, leur élé- 
gance le trouble, leur luxe l'éblouit, leurs mœurs l'inté- 
ressent, l'amusent... 

JOURNAY. 

Ça passera. 

GEORGETTE. 

Je l'espère... mais j'ai bien peur qu'il ne rencontre 
là dedans... 

JOURNAY. 

Quoi donc? 



ACTE PREiMIER 33 

GEORGETTE. 

Non... ce n'est pas la peine, vous vous moqueriez 
de moi. 

JOURNAY. 

Mais non, je vous assure. 

GEORGETTE. 

Et puis je n'ai pas la moindre confiance en vous... je 
vous le dis franchement. 

JOURNAY. 

En effet, mais vous avez tort... je ne suis pas un 
méchant homme... 

GEORGETTE. 

Oh! non, vous êtes même un bon garçon. 

JOURNAY. 



Ah! 

Ce qui est pire. 

Oh! 



GEORGETTE. 

JOURNAY. 
GEORGETTE. 



Oui... vous ne savez pas distinguer le bien du mal, 
vous êtes d'une inconscience!... c'est, d'ailleurs, ce qui 
fait qu'on vous pardonne. Et puis, vous vous en tirez 
toujours par une pirouette, un sourire, un mot exquis, 
un air de flûte. En parlant de vous, on dit : « Amusant, 
beaucoup de charme... » Alors, c'est effrayant! 

JOURNAY. 

Vous me flattez, je suis confus... 

GEORGETTE. 

Vous n'avez pas toujours été comme ça... dans les 
premiers temps que je vous ai connu, vous étiez plus 
naïf... c'est moi qui vous donnais des conseils pra- 
tiques. Ah! vous m'en remontreriez maintenant! ^ 



U GEORGETTE LEMEUNIER 

JOURNAY. 

Oh ! pas tant que ça ! 

GEORGETTE. 

Vous êtes maintenant Journay, Lucien Journay, 
l'avoué à la mode. Une femme qui se respecte divorce 
chez vous. 

JOURNAY. 

Vous me comblez ! 

GEORGETTE. 

Mais vous êtes devenu sceptique... vous avez le 
mépris des hommes et des femmes : ça se voit dans tout 
ce que vous dites. 

JOURNAY. 

En tout cas, j'ai une estime et un respect profonds 
pour vous... vous n'en doutez pas? 

GEORGETTE. 

Je pense bien... il ne manquerait plus que ça! 

JOURNAY. 

Vous me dites que j'ai le plus profond mépris des 
femmes... est-ce ma faute? J'ai toujours été avec elles 
d'une telle correction que souvent elles étaient obligées 
de me rappeler aux inconvenances. Quant aux hommes, 
si vous saviez ce qu'on peut entendre dans notre pro- 
fession!... c'est très instructif et très désillusionnant.. > 
Mais, encore une fois, vous avez tort de ne pas avoir 
confiance en moi. 

GEORGETTE. 

Alors, vous seriez capable de me rendre un grand ser- 
vice, d'être véritablement mon ami? 

JOURNAY. 

N'en doutez pas... je suis à votre disposition. 

GEORGETTE. 

D'ailleurs, je n'en ai pas besoin pour le moment; 
mais, à l'occasion, je peux compter sur vous? 



ACTE PREMIER 35 

JOURNAY. 

Absolument. 

GEORGETTE. 
Nous verrons. (Un silence, puis d'un ton détaché.) VoUS HC 

devineriez jamais ce que j'ai fait tantôt. 

JOURNAY. 

Comment voulez- vous que je devine? 

GEORGETTE. 

Je passais avenue de Wagram... je suis montée chez 
Mme de Thèbes. 

JOURNAY. 

Vous ? 

GEORGETTE. 

Oui, moi, ça vous étonne, n'est-ce pas? 

JOURNAY. 

Ça vous ressemble si peu ! 

GEORGETTE. 

C'était la première fois... je ne sais pas ce qui m'a 
pris... une sorte de curiosité... Enfin, j'y suis montée. 
Eh bien ! elle m'a dit des choses très curieuses, et même 
assez exactes... et puis, à côté de ça, des choses folles. 

JOURNAY. 

Par exemple?... 

GEORGETTE. 

Je commence par vous dire que je n'y crois pas du 
tout. Elle a examiné ma main. Elle y a vu que j'avais 
tout, mais tout à craindre d'une femme blonde et très 
jolie. Voilà. De sorte que j'ai beau ne pas y croire, ça 
me tracasse tout do même un peu. 

JOURNAY. 

Oh! vous savez, Mme de Thèbes dit ces choses-là... 
la main tournée, elle n'y pense plus... il faut faire 
comme elle ! 



36 GEORGETTE LEMEUNIER 

GEORGETTE. 

Oh! je sais bien... je plaisante, (un silence.) Est-ce que 
vous déjeunez demain chez les Sourette? 

JOURNAY. 

Si je déjeune?... Non, non, je n'y déjeune pas. Pour- 
quoi me demandez- vous ça? 

GEORGETTE. 

Pour rien... parce que c'est demain jeudi : vous savez 
bien, les fameux déjeuners du jeudi! 

JOURNAY. 

C'est vrai, au fait!... Non, je n'y vais pas. 

GEORGETTE. 

Je croyais que vous y alliez à chaque instant, que 
vous étiez un des famihers de la maison? 

JOURNAY. 

Moi? pas du tout. 

GEORGETTE. 

Tiens!... je croyais!... Voyons, entre nous, quel 
homme est-ce, Sourette? 

JOURNAY. 

Phh!! vous savez... 

GEORGETTE. 

Oui, moitié chair et moitié poisson. 

JOURNAY. 

Vous êtes méchante. 

GEORGETTE. 

Et Mme Sourette, elle a fait la fête, hein ? 

JOURNAY. 

Phh! vous savez... 



ACTE PREMIER 37 

GEORGETTE. 

Oui, elle a eu trente-six amants. Elle est très jolie... 
blonde, n'est-ce pas? 

JOURNAY. 

Phhh!... vous savez... 

GEORGETTE, frappant sur la table. 

Oh! écoutez, vous m'agacez avec vos « phh... vous 
savez... » 

JOURNAY. 

Vous m'avez fait pour! 

GEORGETTE. 

C'est vrai, c'est exaspérant! Vous pouvez bien me 
dire si elle est blonde ou brune... ça ne vous compro- 
mettra pas. 

JOURNAY. 

Oui, elle est très blonde. 

GEORGETTE. 

C'est peut-être elle dont j'ai tout à craindre... on dit 
qu'elle exerce sur tous ceux qui l'approchent un empire 
incroyable... il parait que tous les hommes qui vont chez 
elle en tombent éperdument amoureux... On m'a même 
dit qu'elle était la maîtresse de mon mari. 

JOURNAY. 

Ça, par exemple, je vous jure bien que non ! 

GEORGETTE. 

Enfm, on me l'a dit, on me l'a môme écrit. 

JOURNAY. 

Oh! ces lettres-là... 

GEORGETTE. 

Je vous demande pardon, la lettre était signée. 

JOURNAY. 

Qui vous a écrit ? 

m. 4 



38 GEORGETTE LEMEUNIER 

GEORGETTE. 

Je ne sais pas; c'était signé : Quelqu'un qui cous veut 
du bien.. 

JOURNAY. 

Vous êtes stupide ! 

GEORGETTE. 

Savez-vous si Ned y déjeune demain ? 

JOURNAY. 

Chez qui? 

GEORGETTE. 

Chez le grand Turc!... Chez les Sourette parbleu... 
chez qui voulez- vous que ce soit ? 

JOURNAY. 

Je n'en sais rien. Comment voulez- vous que je le 
sache? (voyant que Georgette rit.) Ëcoutez, VOUS m'ennuyez... 

GEORGETTE. 

Je le sais bien. 

JOURNAY. 

Vous êtes là depuis un quart d'heure à faire le juge 
d'instruction... je sens un piège sous chacune de vos 
questions, un guet-apens derrière chacun de vos 
silences. J'aime mieux vous répondre franchement. 

GEORGETTE. 

Alors, méfions-nous! 

JOURNAY. 

Oui, Sourette connaît très bien l'inconduite de sa 
femme; il en profite, c'est certain; pas autant qu'on le 
croit, c'est probable. Oui, Mme Sourette est très capable 
d'être coquette avec votre mari, soit par calcul, soit par 
caprice. Là, êtes-vous contente? 

GEORGETTE. 

Enchantée, ravie! 



ACTE PREMIER 39 

JOURNAY. 

Ah! comme vous l'aimez, votre Ned! 

GEORGETTE. 

Oui... c'est ridicule, n'est-ce pas? 

JOURNAY. 

Pas du tout, c'est respectable et touchant; mais lui 
aussi vous aime, il vous adore... il a pour vous une 
profonde tendresse. Ah! soyez tranquille, vous n'avez 
rien à craindre... Mais il serait fou! vous êtes tellement 
supérieure, à tous les points de vue, à Mme Sourette! 

GEORGETTE. 

Mon pauvre Ned est si jeune pour ces choses-là! 
Et puis elle est jolie! 

JOURNAY. 

Oh! jolie, vous savez... 

GEORGETTE. 

Mais taisez- vous donc! Si vous croyez me faire 
plaisir en me disant qu'elle n'est pas jolie!... Je sais 
bien le contraire... C'est une beauté... elle a des traits 
admirables... moi, j'ai une figure amusante. 

JOURNAY. 

Ça n'empêche pas que vous la mettez dans votre 
poche... Mme Sourette n'existe pas auprès d'une femme 
comme vous : d'abord, elle n'est pas très intelligente. 

GEORGETTE. 

Oui; mais elle est roublarde. 

JOURNAY. 

Allons donc!... Vous la vendriez cent fois! 

GEORGETTE. 

Elle n'a pas besoin de moi; elle se vend bien toute 
seule, (so montant peu à peu.) Oui, jc crois quc je suis tout de 



40 GEORGETTE LEMEUNIER 

même plus maligne qu'elle, et pour m'avoir il faudrait 
qu'elle se lève rudement de bonne heure et même qu'elle 
ne se couche pas; mais ça, on ne peut pas le lui deman- 
der... C'est égal, s'il y a la moindre des choses, entre elle 
et mon mari, je le saurai tout de suite. Ned n'est pas 
malin, et puis, je compte beaucoup sur le hasard... Il 
y a un Dieu pour les nez retroussés, c'est bien connu. 
Car je ne compte pas du tout sur mes amis pour 
m'avertir et pour m'aider... Je sais très bien que vous 
vous entendez tous pour me berner. 

JOURNAY. 

Oh! 

GEORGETTE. 

Vous le premier. Aussi, je ne compte que sur moi; 
mais j'y compte bien. Et puis, vous savez, je n'ai pas 
froid aux yeux... Je vous assure que Mme Sourette ne 
me fait pas peur... Je saurai me défendre. 

JOURNAY. 

Mais qui vous dit le contraire? Et pourquoi me dites- 
vous tout ça en me faisant des mauvais yeux?... 

GEORGETTE. 

Je vous dit tout ça pour que vous le redisiez à Ned. 

JOURNAY. 

A quel propos voulez- vous que je le lui redise? 
Croyez-vous que nous parlons constamment de 
Mme Sourette. 

GEORGETTE. 

Eh bien! vous en parlerez... Vous ferez naître une 
occasion; entre hommes, ça vous est facile. Vous pouvez 
bien me rendre ce petit service. Écoutez donc : je 
l'entends qui rentre. 



ACTE PREMIER 41 

SCÈNE VI 
GEORGETTE, JOURNAY, LEMECNIER. 

LEMEUMER. 

Bonjour, mes enfants... (n embrasse sa femme.) Tiens! 
Journay est encore là! 

GEORGETTE. 

Gomme tu rentres tard!... Il est près d'une heure... 
Ça n'est pas raisonnable. Enfin, heureusement que 
Journay m'a tenu compagnie... Il m'a môme fait la 
cour. 

LEMEUMER. 

Ce vieux Journay! 

GEORGETTE. 

A la bonne heure! tu n'es pas jaloux... Ça n'est pas 
flatteur pour moi... 

LEMEUNIER. 

C'est très flatteur, au contraire... Tu es au-dessus de 
tout soupçon. 

GEORGETTE. 

Quel fat! 

JOURNAY. 

Mes chers amis, je vais vous dire bonsoir. 

LEMEUNIER. 

Tu t'en vas ? 

JOURNAY. 

Ah! oui. 

GEORGETTE. 

Vous avez bien dit ça. 

JOURNAY. 

Oui, mon rôle est terminé; j'ai passé une soirée char- 
mante. Bonsoir, madame. 



42 GEORGETTE LEMEUNIER 

GEORGETTE. 

Bonsoir, mon cher ami; bonsoir, mon seul et véri- 
table ami. 

JOURNAY. 

Mais, certainement, je suis votre ami. (a Lemeunier.) 
Bonsoir, vieux. 

LEMEUNIER. 

Je t'accompagne. 

GEORGETTE. 

Nous vous accompagnons. 

Ils sortent avec Journay et rentrent au bout de quelques secondes. 



SCÈNE VU 
• GEORGETTE, LEMEUNIER. 

JULIA, enlevant le thé. 

Madame n'a plus besoin de moi?... dois- je attendre 
pour déshabiller madame? 

GEORGETTE. 

Non, non; vous pouvez monter... je n'ai pas besoin 
de vous. 

LEMEUNIER. 

Tu as l'intention de veiller encore? 

GEORGETTE. 

Oui. 

LEMEUNIER. 

Tu n'as donc plus sommeil? 

GEORGETTE. 

Non. 

LEMEUNIER. 

Tu trouvais pourtant tout à l'heure qu'il était si tard ! 



ACTE PREMIER 43 

GEORGETTE. 

Oui, mais je n'ai pas sommeil. Je tombais de som- 
meil vers onze heures et demie... il y a eu dix minutes 
terribles... mais maintenant, c'est passé, je suis très 
éveillée. 

LEMEUMER. 

C'est drôle. 

GEORGETTE. 

Tu as vu Sourette?... tu t'es bien amusé? 

LEMEUNIER. 

Oh! amusé... Nous avons surtout parlé d'affaires! 

GEORGETTE. 

Mme Sourette était là? 

LEMEUMER. 

Oui, elle était là. 

GEORGETTE. 

Alors, tu n'as pas perdu ta soirée. 

LEMEU>^IER. 

Non, je n'ai pas perdu ma soirée : j'ai eu avec Sou- 
rette une conversation très importante. 

GEORGETTE. 

C'est curieux : tu as toujours avec Sourette des con- 
versations très importantes, et il n'en sort jamais rien. 

LEMEUNIER. 

Oui, c'est possible... mais, ce soir, il en est sorti 
quelque chose. 

GEORGETTE. 

Tant mieux!... ça n'est pas dommage. 

LEMEUNIER. 

Qu'est-ce que ça veut dire : « Ça n'est pas dommage »? 
Les femmes sont étonnantes. Si tu crois que ces affaires- 
là se font toutes seules, du jour au lendemain... c'est 
très compHqué. 



44 GEORGETTE LEMEUNIER 

GEORGETTE. 

Oh! je pense bien. 

LEMEUNIER. 

Parbleu, il s'est présenté déjà plusieurs combinai- 
sons, tu le sais bien ; mais la preuve que nous avons bien 
fait d'attendre, c'est que Sourette est précisément sur 
une piste merveilleuse. 



Ah! 



GEORGETTE. 



LEMEUNIER. 



Oui, il s'agit d'une chose considérable, d'une entre- 
prise colossale, d'une sorte de monopole. Il s'agit tout 
simplement de faire avec nos voitures électriques le 
service postal, — pour lequel on emploie actuellement 
des chevaux, — à Paris, d'abord, ensuite dans les 
grandes villes, et enfin entre les gares et les localités non 
desservies par une voie ferrée. Tu comprends? 

GEORGETTE. 

Oh! très bien, mais comment obtiendrez- vous?... 

LEMEUNIER. 

« Comment », ma petite cocotte ? mais parce que tout 
s'enchaîne d'une façon merveilleuse, parce que le 
ministère a été renversé cette après-midi, parce que 
Midasse, l'ami intime de Sourette, est chargé de former 
le nouveau cabinet : je déjeune même demain chez 
Sourette... il a invité Midasse pour que nous nous trou- 
vions ensemble... et si Midasse devient président du 
conseil ou fait partie de la nouvelle combinaison minis- 
térielle, nous obtiendrons par lui tout ce que nous vou- 
drons. Eh bien, que dis-tu de ça? 

GEORGETTE. 

Attends. 

LEMEUNIER. 

Comment, « attends »! mais c'est sûr, mon enfant 



ACTE PREMIER 45 

chérie; et alors, pour nous, c'est la fortune, nous devien- 
drons « riches Crcsus », comme dit notre vieille cuisi- 
nière... Quoi? tu entends ça de sang-froid, tu ne me 
sautes pas au cou, tu ne fais pas mille folies, pas même 
un enfantillage! Ah! je te croyais plus raisonnable. 

GEORGETTE. 

C'est justement parce que je suis raisonnable que 
je ne m'emballe pas aussi vite que toi. D'abord, qu'est- 
ce que tu fais, toi, dans tout ça? On t'achète ton brevet? 

LEMEUMER. 

Non, je l'exploite moi-même... c'est-à-dire que Sou- 
rette et moi nous nous associons et nous devenons four- 
nisseurs de l'État!... fournisseurs de l'Ëtat! 

GEORGETTE. 

Tu t'associes avec Sourette... Qu'est-ce qu'il apporte 
donc, lui? 

LEMEUNIER. 

Dame ! il apporte d'abord ses relations, puisque c'est 
lui qui connaît Midasse... ensuite il apporte les capi- 
taux, ou il les trouve, ce qui revient au même. 

GEORGETTE. 

Non, ça ne revient pas au même. Veux-tu que je te 
dise? Eh bien, j'aimais mieux ce que l'on te proposait 
à la Société Dynamique. On t'achetait ton brevet 
ferme cinq cent mille francs, et tu avais dix pour cent 
sur chaque voiture qui sortait des ateliers. 

LEMEUMER. 

Et tu trouves que c'est mieux? 

GEORGETTE. 

Oui... parce que tu ne cours aucun risque... tu n'es 
pas, il est vrai, « fournisseur de l'Etat », mais c'est une 
affaire nette. 



46 GEORGETTE LEMEUNIER 

LEMEUNIER. 

Mais, Georgette, réfléchis... ça n'est pas comparable! 
Je te dis que c'est la fortune, la grosse galette! 

GEORGETTE. 

Nous n'avons pas besoin d'être si riches que ça : 
toi-même tu l'as dit cent fois, il ne faut pas trop d'ar- 
gent pour être heureux... Il parait que tes idées ont 
changé. 

LEMEUNIER. 

Il ne faut pas trop d'argent, mais il en faut assez... 
Certainement, les idées changent et l'on préfère tou- 
jours la gêne à la misère, l'aisance à la gêne, et la for- 
tune à l'aisance, selon la condition dans laquelle on se 
trouve et l'échelon où l'on est arrivé. 

GEORGETTE. 

A force de grimper des échelons, il y en a un qui se 
rompt... ou bien l'on a le vertige, et on se brise les 
reins ! Je ne suis pas aussi ambitieuse que toi. 

LEMEUNIER. 

Alors, restons comme nous sommes... Végétons! 

GEORGETTE. 

Sois de bonne foi... est-ce que nous végétons?... 
N'avons-nous pas tout ce qu'il nous faut, ne sommes- 
nous pas heureux? Moi, j'ai peur des trop grandes 
entreprises, j'en ai très peur. 

LEMEUNIER. 

C'est de l'enfantillage... Si tu veux me convaincre, 
donne-moi d'autres raisons. 

GEORGETTE. 

Il n'en manque pas. D'abord, je n'ai aucune con- J 
fiance dans cette afîaire-là, parce que Sourette y est ■ 
directement mêlé. 



ACTE PREMIER 47 

LEMEUNIER. 

Oui, c'est plutôt ça... Je ne sais pas ce que tuas contre 
cet homme-là... 

GEORGETTE. 

Ce que j'ai contre lui? J'ai lui... J'ai toujours dé- 
ploré que tu sois entré en relations avec Sourette, et 
je ne voudrais pas que tu te mettes entre ses mains. 

LEMEUNIER. 

Mais il ne s'agit pas de ça! 

GEORGETTE. 

Pourtant, ça en prend bien la tournure : il conamence 
par te demander d'être ton associé!... 

LEMEUNIER. 

C'est assez juste, puisque sans lui... 

GEORGETTE. 

Alors tu auras travaillé, toi, pour cette invention, 
tu auras cherché pendant trois ans, veillé, passé les 
nuits même, tu te seras éreinté; et voilà un monsieur 
qui devient ton associé, au môme titre que toi, avec les 
mêmes avantages. Je ne trouve pas ça juste, ni que les 
apports soient égaux... Et tout ça parce que sa femme 
aura été la maîtresse de Midasse?... A ce compte- là, 
c'est plutôt Mme Sourette qui devrait être... 

LEMEUNIER. 

Tais-toi... je ne veux pas que tu dises ça... je ne veux 
pas que tu dises que Mme Sourette a été la maîtresse 
de Midasse. 

GEORGETTE. 

Si ça te contrarie, je ne le dirai pas... D'ailleurs, ça 
n'est pas mon silence qui modifiera l'opinion publique. 

LEMEUNIER. 

Nous savons ce qu'elle vaut, l'opinion publique. 
En tout cas, ce n'est pas à nous à accueillii' des potins 
ridicules, des racontars stupides... Je te l'ai déjà dit. 



48 GEORGETTE LEMEUNIER 

GEORGETTE. 

Oh! comme tu la défends!... Vraiment, ça laisserait 
supposer... 

LEMEUNIER. 

Supposer quoi?... Ah! j'en étais sûr... C'est-à-dire 
que c'est toi qui t'imagines des choses absurdes, folles. 

GEORGETTE. 

Tu te trompes : je ne m'imagine rien du tout. 

LEMEUNIER. 

Mais si! Avec ça que je ne te connais pas!... Tu com- 
prends bien que je ne défends pas Mme Sourette... elle 
a fait ce qu'elle a voulu; mais, étant en relations comme 
je le suis avec son mari, je ne peux pas laisser attaquer 
à chaque instant, devant moi, un homme qui me 
témoigne de l'amitié... Tu diras encore que c'est de la 
naïveté, mais, tout de même, ça peut s'appeler d'un 
autre nom. 

GEORGETTE. 

En tout cas, ce n'est pas une raison pour me parler 
comme tu Tas fait. 

LEMEUNIER. 

Oui, j'ai eu tort et je te demande pardon. Mais il 
faut te mettre un peu à ma place. J'arrive ici, heureux 
de t'annoncer une bonne nouvelle, oui, une excellente 
nouvelle... 

GEORGETTE. 

Je ne dis rien. 

LEMEUNIER. 

Et toi, tu me jettes des seaux d'eau froide, tu ne 
fais que soulever des objections! 

GEORGETTE. 

Je demande des explications, je tâche de me rendre 
compte. 



ACTE PREMIER 49 

LEMEUNIER. 

Oui, mais il y a une façon de dire les choses... Tu ne 
te vois pas... tu as un drôle d'air. 

GEORGETTE. 

Quel air? 

LEMEUNIER. 

Enfin, un air... je ne sais pas, moi... ton air... Et puis 
tu sais bien ce que je veux dire... Alors, c'est tout à fait 
agaçant... C'est ce qui m'a mis en colère, de sorte que je 
t'ai parlé un peu durement... Je t'en demande pardon... 

GEORGETTE. 

Je te dis ça, c'est dans ton intérêt, je te préviens, je 
t'avertis. Enfm, chaque fois que tu m'as consultée pour 
une affaire, tu t'en es bien trouvé... est-ce vrai? 

LEMEUNIER. 

Oui, c'est vrai. 

GEORGETTE. 

Les femmes n'ont pas votre intelligence... quand 
voas êtes intelhgents... mais elles y suppléent par un 
flair délicat. Je ne t'empêche pas de faire cette affaire, 
mais prends tes précautions. 

LEMEUNIER. 

N'aie pas peur... je ferai attention. 

GEORGETTE. 

Tu feras bien... Et puis, maintenant, je te le dis sans 
arrière-pensée, je t'assure, sans parti pris : je n'ai pas 
confiance en Sourette, je n'aime pas cet homme-là. 

LEMEUNIER. 

Parce que tu ne le connais pas... C'est un homme 
charmant. 

GEORGETTE. 

Raison de plus! Encore un charmeur, je me méfie. 
Vois-tu, mon petit Ned, à fréquenter certains hommes, 
III. 5 



50 GEORGETTE LEMEUNIER 

de deux choses l'une : on devient comme eux ou bien 
ils vous exploitent, on est un faiseur ou bien on est refait. 

LEMEUNIER. 

Tu mets les choses au pis... tu vois tout en noir... Je 
ne te reconnais plus. 

GEORGETTE. 

C'est que j'ai pensé, tous ces temps-ci, à des choses 
pas très gaies... Il ne faut pas laisser les femmes seules... 
et tu ne restes plus guère auprès de moi... Alors, quaad 
tu rentres comme ça tard, le soir, ne t'étonne pas si je 
ne suis pas d'une humeur enjouée... 

LEMEUNIER. 

Mais ça ne va pas durer... en ce moment, n'est-ce 
pas, je suis obligé... 

GEORGETTE. 

Oui, je sais bien... et puis, ce n'est pas tant parce que 
tu sors le soir... je comprends qu'il le faille jusqu'à un 
certain point pour les affaires... mais ce qui est plus 
grave, c'est qu'il me semble que tu n'es plus le même, 
que tu as changé... 

LEMEUNIER. 

Gomment... changé? 

GEORGETTE. 

Oui, depuis que tu es lancé dans un certain monde, 
tes idées se sont modifiées : des choses qui t'auraient 
autrefois paru blâmables, répréhensibles, te paraissent 
aujourd'hui naturelles... en tout cas, tu les excuses, tu 
as des indulgences inquiétantes. 

LEMEUNIER. 

Mais non, je t'assure... 

GEORGETTE. 

Mais si, tu ne te vois pas... Tiens, il y a des moments 
où tu parles comme Journay. 



I 



ACTE PREMIER 51 

LEMEUNIER. 

Oh! tout de suite les gros mots! Journay!... 

GEORGETTE. 

Certainement. C'est une dépravation toute céré- 
brale; mais quand l'esprit est corrompu, le cœur est 
bien près d'être atteint, et c'est ce qui me fait de la 
peine, (euc pleure.) J'ai peur que tu m'aimes moins... 
que tu ne m'aimes plus ! 

LEMEUNIER. 

ma chérie, ma Georgette aimée... tu te trompes, je 
t'aime, je t'adore... j'ai pour toi une tendresse infinie, 
et tu es pour moi la compagne exquise, l'amie volup- 
tueuse et la maîtresse sœur. 

GEORGETTE. 

C'est vrai? 

LEMEUNIER. 

Mais oui.. . dis-moi, vraiment , j 'ai changé à ce point-là ? 

GEORGETTE. 

Oh! tu étais toujours un mari très gentil... d'abord, 
tu ne peux pas être désagréable... beaucoup de charme! 
c'est effrayant; mais des maris, même délicieux, on en 
trouve tant qu'on veut. Tu m'avais habituée à être un 
amant. Vois-tu, il faut toujours faire la cour àsa femme. 
Enfin, n'en parlons plus... J'étais jalouse, vois-tu, oui, 
jalouse des Sourette qui t'accaparent tout le temps. 

LEMEUNIER. 

Ils ne m'accaparent pas tant que ça ! 

GEORGETTE. 

Si... Je parie que tu ne sais même pas quel jour c'est 
demain. 

LEMEUNIER. 

Demain... c'est jeudi. 

GEORGETTE. 

Je veux dire : tu no sais pas quelle date. 



52 GEORGETTE LEMEUNIER 

LEMEUNIER. 

C'est le 12 novembre. 

GEORGETTE. 

Oui, c'est le 12 novembre... mais ça ne te dit rien. 
Eh bien, c'est l'anniversaire de notre mariage... Tu vois 
bien que tu ne te rappelais plus ! 

LEMEUNIER. 

Tu crois ça, toi? 

GEORGETTE. 

Oh! parbleu, maintenant que je te l'ai dit!... 

LEMEUNIER. 

Je te demande pardon, je me le rappelais parfaite- 
ment; et la preuve, c'est que demain matin... 

GEORGETTE. 

Demain matin ? 

LEMEUNIER. 

Non. J'en ai déjà trop dit! 

GEORGETTE. 

C'est vrai, mon chéri, tu as pensé à moi? Oh! que 
c'est gentil!... Petite surprise? (ii fait signe que oui.) Quoi 
c'est, dis? 

LEMEUNIER. 

Si je te le dis, ça ne sera plus une surprise. 

GEORGETTE. 

Dis-le donc, tu en meurs d'envie. 

LEMEUNIER. 

Pas tant-que toi. 

GEORGETTE. 

Ça, c'est vrai. Et puis ça m'est égal, après tout... 
l'important pour moi, c'est que tu y aies pensé, pas vrai ? 

LEMEUNIER. 

Parbleu ! 



ACTE PREMIER 53 

GEORGETTE. 

Quand ce ne serait qu'un petit bouquet de deux sous, 
je serais déjà contente. 

LEMEUNIER. 

Parbleu! Et puis tu sais bien que ce n'est pas un petit 
bouquet de deux sous. 

GEORGETTE. 

Qu'est-ce que c'est, dis ? 

LEMEUNIER. 

Non, je ne veux pas te le dire. 

GEORGETTE. 

Mais je peux deviner. C'est un bijou, naturellement. 

Elle montre ses oreilles. 

LEMEUNIER. 
^On... (Elle fail le tour de son cou, pour designer un collier.) 
Non... (Elle montre son doigt pour désigner une bague.) Oui. 

GEORGETTE. 

Ah! c'est une bague. Comment est-elle? 

LEMEUNIER. 

Tu verras... je ne veux plus rien te dire... 

GEORGETTE. 

Attends. Je vais deviner... Diamant? Saphir? 

LEMEUNIER. 

Non. 

GEORGETTE. 

C'est un rubis... Le beau rubis ancien que nous avons 
vu chez Doniau, rue de la Paix. 

LEMEUNIER. 

Oh! non. 

GEORGETTE. 

Oh! oui... ça ne serait pas raisonnable. Alors, c'est 
l'émeraude qui était à côté, la jolie émeraude en forme 
de cœur. 

5. 



54 GEORGETTE LEMEUNIER 

LEMEUNIER. 

Oui... seulement, elle n'est pas en forme de cœur... 
ce n'est pas comme ça que ça s'appelle... elle est en 
forme de poire. 

GEORGETTE. 

C'est la même chose. 

LEMEUNIER. 

Oh! oui!... 

GEORGETTE. 

Ah! que je suis contente... tu l'aimes donc, ta 
femme ? 

LEMEUNIER. 

Je l'adore. 

GEORGETTE. 

Mais tu n'aimes qu'elle, rien qu'elle? 

LEMEUNIEÎl. 

Mais oui ! 

GEORGETTE. 

Quel bonheur!... Ah!... je vais me coucher. 

LEMEUNIER. 

Mais tu n'avais pas sommeil tout à l'heure. 

GEORGETTE. 

Je n'ai pas dit que j'avais sommeil, j'ai dit que j'al- 
lais me coucher. 

LEMEUNIER. 

Eh bien, va... 

Elle se dirige vers sa chambre. Lemeiinier prend un journal qu'il déplie. 
GEORGETTE, sur le seuil de sa chambre. 

Dis donc... tu ne vas pas rester trois heures à lire ton 
sale journal?... 

LEMEUNIER. 

Moi ? (il plie froidement son journal, se lève, éteint la lampe et se 
dirige vers la chambre en disant :) Non ! 

Rideau. 



ACTE DEUXIEME 

Uq salon chez les Sourelte. 



SCÈNE PREMIÈRE 

SOURETTE, LEMEUNIER, JOURNAY, LE PRÉSÏ- 
DEiNT DUFAUCnU, MIDASSE, LE GÉNÉRAL LE 
PRIEUR DE LESYILLE, DUC DE MORTAGNE, 
CnARCEN.XES, MADAME SOURETTE, MARCELLE. 

Au lever du rideau, le Président Dufaucliu, Jonmay, Midasse 
causent avec Marcelle. 

LE PRÉSIDENT. 

Eh bien, mademoiselle Marcelle, vous travaillez tou- 
jom's beaucoup? 

MARCELLE. 

Oh! oui, monsieur. 

LE PRilSIDENT. 

Et qu'apprenez- vous, en ce moment? 

MARCELLE. 

J'apprends l'anglais, l'allomand, l'italien, le piano, le 
solfège, le chant, et j'ai commencé les mathématir[ue8. 



56 GEORGETTE LEMEUNIER 

LE PRÉSIDENT. 

Cesttout? 

MARCELLE. 

Et la géographie et Thistoire universelle, que j'ou- 
bliais... 

MIDASSE. 

Les programmes sont très chargés ! 

JOURNAY. 

Et vous retenez tout ça ? 

MARCELLE. 

Oui... J'ai beaucoup de mémoire, je suis la première 
en tout, je donne beaucoup de satisfaction à mes pa- 
rents, j'ai le plus vif désir d'arriver. 

LE PRÉSIDENT. 

Arriver à quoi ? 

MARCELLE. 

Ah! je ne sais pas; mais j'entends toujours dire : 
« En voilà un qui est arrivé!... » ou bien : « C'est un 
arriviste!... » ou encore : « Il est en train d'arriver... » 
Alors, j'ai le plus vif désir d'arriver, moi... Ah! bien, 
tiens!... 

MIDASSE. 

Quel âge avez- vous ? 

MARCELLE. 

Quatorze ans. 

SOURETTE, survenant, à Dufauchu. 

Mon cher président, mon vieil ^mi le général Le 
Prieur de Lesville voudrait vous demander quelque 
chose... Soyez très gentil, n'est-ce pas?... D'ailleurs, le 
général a une grosse situation au Sénat, vous le savez, et 
quand le moment sera venu, il pourra vous être très 
utile pour la Cour de cassation. 



ACTE DEUXIÈME 57 

LE PRÉSIDENT. 

Mais, mon cher Sourette, je suis déjà tout disposé à 
être très agréable au général. 

SOURETTE. 

Alors, je vous laisse causer. 

Il prend Midasse par le Iras et s'éloigne avec lui. 
LE PRÉSIDENT. 

Mais, général, vous n'êtes pas un inconnu pour moi... 
Nous chassâmes ensemble ! 

LE GÉNÉRAL. 

Où ça donc? 

LE PRÉSIDENT. 

En Sologne, chez notre ami Chaptinval... Vous ne 
vous rappelez pas ces parties de chasse et ces dîners?... 
Quand Chaptinval avait bu, la Sologne était ivre ! 

LE GÉNÉRAL. 

Dites-moi donc, il y a diablement longtemps? 

LE PRÉSIDENT. 

Il y a vingt-cinq ans ! 

LE GÉNÉRAL. 

J'avoue que je ne vous aurais pas reconnu. 

LE PRÉSIDENT. 

Vous n'avez pas changé, vous, mon général. 

LE GÉNÉRAL. 

Vous non plus! Je voulais vous demander... c'est 
pour mon grcdin de neveu , qui est en train de divorcer. 
C'est-à-dire qu'il y a eu un premier jugement par lequel 
les enfants ont été donnés à la mère... 

Ils s'éloignent. 



58 GEORGETTE LEMEUNIER 

SCÈNE II 
MADAME SOURETTE, LE DUC DE MORTAGNE. 

MADAME SOURETTE. 

Alors, VOUS voilà revenu, duc, vous voilà redevenu 
Parisien. 

LE DUC. 

Oui, et c'est une joie particulière de revoir Paris. Le 
« frisson de Paris ! » ça n'est pas un vain mot. 

MADAME SOURETTE. 

Le marquis n'est pas encore rentré à Paris ? 

LE DUC. 

Non, mon frère est encore en Bretagne. 

MADAME SOURETTE. 

La marquise aime sans doute la campagne. 

LE DUC. 

Non, ma belle-sœur est en Amérique... chez ses 
parents. 

MADAME SOURETTE. 

Comment ? 

LE DUC. 

Oui, elle ne s'est pas entendue avec mon frère; au 
bout de six mois de mariage, ils font déjà deux conti- 
nents ! 

MADAME SOURETTE. 

Et vous, vous ne songez pas à vous marier? 

LE DUC. 

Ça ne m'encourage pas... Moi, je suis errant, j'adore 



ACTE DEUXIÈME 59 

voyager; et puis ma place est auprès du Prince. Monsei- 
gneur repart dans quinze jours pour une exploration... 
je l'accompagnerai. 

MADAME SOURETTE. 

Les explorations vous réussissent d'ailleurs, vous 
avez une mine superbe. 

LE DUC. 

Un peu bronzée... par le soleil d'Afrique. 

MADAME SOURETTE. 

Ça vous va très bien. Mais le Prince a peut-être tort 
de s'éloigner en ce moment. On ne sait pas ce qui peut 
arriver. Il devrait se tenir prêt à tout événement. 

LE DUC. 

Vous avez raison... aussi, cette fois-ci... nous n'allons 
pas aussi loin... 

MADAME SOURETTE. 

Vous parliez d'une exploration. 

LE DUC, finement. 

Oui, nous allons explorer simplement Geaéve... que 
Monseigneur ne connaît pas... 

MADAME SOURETTE. 

Je comprends... à la bonne heure! 

LE DUC. 

J'ai eu, je crois, une bonne idée... Monseigneur va 
faire afficher son portrait sur les murs de Paris... son 
portrait grandeur nature, sans un mot, sans rien, et, 
quand la population sera familiarisée, pour ainsi parler, 
avec le visage de son roi, nous lancerons un manifeste! 

MADAME SOURETTE. 

C'est une oxcellento idée... Enfin! nous allons peut- 
être voir de l'Ilistoii'e. 



60 GEORGETTE LEMEUNIER 

SOURETTE, survenant. 

Vous conspirez?... Ah! ah! ma chère amie, vous acca- 
parez le duc... nous le réclamons... laissez-le venir avec 
nous!... 

Le duc et Sourelte vont rejoindre un groupe formé par le Prieur 
de Lesvillc, Midasse, Dufauchu. 



SCENE III 
LEMEUNIER, MADAME SOURETTE. 

Lemeunier, voyant madame Sourettc seule, s'empresse de la rejoindre. 
LEMEUNIER. 

On ne peut pas vous parler, et j'ai pourtant bien des 
choses à vous dire ! 

MADAME SOURETTE. 

Gomment trouvez- vous le duc? 

LEMEUNIER. 

Charmant !... Sa conversation avait Tair de vous inté- 
resser beaucoup... De quoi parliez- vous donc? 

MADAME SOURETTE. 

Nous parlions politique. 

LEMEUNIER. 

Vous êtes bien jolie, madame, vous êtes trop jolie et 
vous avez une robe qui vous sied à ravir... Je vous 
aime! 

MADAME SOURETTE. 

Encore? 

LEMEUNIER. 

Toujours, et chaque jour davantage. 

MADAME SOURETTE. 

Où ça s'arrêtera-t-il, grands dieux? Voyons, vous 



ACTE DEUXIEME 61 

n'êtes pas sérieux ; mon mari ne vous a pas invité pour 
que vous me fassiez la cour, mais pour que vous fassiez 
connaissance avec Midasse. Profitez de cette occasion, 
allez lui parler, c'est à lui qu'il faut faire la cour. Pensez 
d'abord aux choses sérieuses. 

LEMEUNIER. 

L'amour que j'ai pour vous est la seule chose sérieuse. 

MADAME SOURETTE. 

Il faut donc que je sois raisonnable pour vous. Je ne 
veux pas vous écouter, je ne vous écouterai pas. Je vous 
ordonne d'être aimable avec Midasse et de lui plaire. 
Obéissez, si vous m'aimez comme vous le dites. 

LEMEUNIER. 

Vous avez raison : occupons-nous de la chaudière 
électrique ! 

MADAME SOURETTE. 

A propos, avez-vous parlé à Mme Lemeunier de la 
nouvelle combinaison? 

LEMEUNIER. 

Oui, je lui en ai parlé. 

MADAME SOURETTE. 

Elle a dû être contente. 

LEMEUNIER. 

Pas tant que je l'aurais cru. Oui, elle trouve que c'est 
trop important, que c'est une affaire trop considérable. 

MADAME SOURETTE. 

Elle changera d'avis. En attendant, allez donc causer 
avec Midasse. 

LEMEUNIER. 

J'y vais. 

Il se dirige vers le groupe où sont Mida:se. le président, le général, 
Suurclte et le duc. 



62 GEORGETTE LEMEUNIER 



SCÈNE IV 

MIDASSE, LE PRÉSIDENT, LE GÉNÉRAL, 
SOUREÏTE. 

LE GÉNÉRAL. 

J'aime mieux une injustice qu'un désordre. 

LE PRÉSIDENT. 

Mieux vaut pourtant un désordre qu'une injustice. 

SOURETTE. 

A moins qu'on ne concilie la justice et l'ordre, ce qui 
serait préférable. 

MIDASSE. 

Vous avez certainement raison tous les trois, car 
chacun de vous parle à son point de vue et, comme je 
l'ai dit hier à la Chambre... 

SOURETTE. 

Mon cher Midasse, vous avez fait un très beau dis- 
cours. 

LE GÉNÉRAL. 

Superbe ! 

LE PRÉSIDENT. 

Vous l'avez lu? 

LE' GÉNÉRAL. 

Non. 

MIDASSE. 

Gomme je l'ai dit hier à la Chambre, il y a deux ques- 
tions : une question de morale ou de droit, si vous aimez 
mieux, et une question de fait. Ce qui se passe est très 
significatif. Voici que tout un peuple se passionne pour 
la justice, cela indique nettement au gouvernement la 



ACTE DEUXIÈME 63 

voie qu'il doit suivre. Trop souvent le régime parlemen- 
taire s'est oublié dans Tornière des douzièmes provi- 
soires... 

SOURETTE. 

Très joli! 

MIDASSE. 

Et l'heure a sonné d'aborder franchement la discus- 
sion féconde des lois, et j'ose dire que notre œuvre sera 
grande par l'effort énergique qu'elle appelle. Oh ! ça ne 
sera pas facile, je le sais, mais tant qu'il y aura une ar- 
mée, un clergé, une université et des imbéciles, il y aura 
un esprit militaire, un esprit clérical, un esprit univer- 
sitaire et même un esprit d'imbéciles. 

On rit. 



SCÈNE V 
CHARCENNES, JOURNAY. 

JOURNAY. 

Entendez- vous Midasse qui pérore? C'est votre dé- 
puté, Midasse; il est du Midi, de vos côtés... 

CHARCENNES. 

Oui, il est de chez moi. 

JOURNAY. 

Vous avez l'air navré. 

CHARCENNES. 

Ça n'est pas gai. 

JOURNAY. 

Il a bien parlé, hier, à la Chambre. 

CHARCENNES. 

Oui, on parle bien chez nous. Ça serait dommage... 
on ne fait que ça! Figurez- vous que je retiens justement 



64 GEORGETTE LEMEUNIER 

de là-bas, et j'observais Midasse pendant le déjeuner, 
je Técoutais, et moi qui le connais dans les coins, qui 
connais sa vie, je me disais : « C'est cet homme-là qui 
représente mon pays; mon pays... c'est-à-dire cent lieues 
de côtes merveilleuses avec des forêts de pins toujours 
verts qui descendent jusque dans la mer violette... mon 
pays, c'est-à-dire des petites villes toutes pleines de sou- 
venirs héroïques ou touchants et tant de braves gens 
penchés sur la terre et qui cultivent leurs vignes et leurs 
oliviers comme les cultivaient leurs ancêtres. Dire que 
c'est tout cela qu'il représente!... C'est fort triste. » 

JOURNAY. 

Il représente surtout des affaires, des places, des bu- 
reaux de tabac. Consolez-vous, ça n'est pas particulier 
au Midi : je suis d'un département du Nord où c'est 
absolument la même chose. 



SCÈNE VI 
MADAME SOURETTE, JOURNAY, CHARCENNES. 

MADAME SOURETTE. 

Je suis sûre que vous êtes en train de dire du mal de 
quelqu'un. 

JOURNAY. 

Non, je parlais d'une façon générale. 

MADAME SOURETTE. 

Gomment trouvez-vous le duc? 

JOURNAY. 

Ravissant. 

MADAME SOURETTE. 

N'est-ce pas? 

JOURNAY. 

Oui. Il est d'une insignifiance rare... 



ACTE DEUXIÈME 65 

MADAME SOURETTE. 

Vous VOUS trompez... C'est un homme supérieur. 

JOURNAY. 

Je demande à toucher... Je trouve qu'il a l'air d'une 
opérette sans musique. 

MADAME SOURETTE. 

Qu'à cela ne tienne ! Il y aura bientôt de la musique, 
et ce ne sera pas de l'opérette : ce sera du grand opéra. 

JOURNAY. 

Vous badinez! 

MAD.\ME SOURETTE. 

Le Prince pourrait très bien, plus tôt qu'on ne le 
croit, faire acte de prétendant. 

JOURNAY. 

Oui, oui, nous la connaissons. 

MADAME SOURETTE. 

L'opinion est très préparée... Vous avez bien vu, en- 
core tout dernièrement, à Saint-Mandé, plus de cent 
cinquante ouvriers cathohques réunis au Cadran Bleu 
ont crié : « Vive le roi ! » 

JOURNAY. 

Oui, et ils ont très bien déjeuné. Ils se sont dit : 
« Mettons-nous toujours à table, ça le fera peut-être 
venir. » 

MADAME SOURETTE. 

Vous pouvez plaisanter tant que vous voudrez; mais 
le duc m'a révélé des choses dont on ne se doute pas. 

CHARCENNES. 

Mais je vois, madame, que vous êtes très royaliste. 

MADAME SOURETTE. 

Mon arrière-gi'and-père était chouan et ma bisaïeule 
était vendéenne. 

6. 



66 GEORGETTE LEMEUNIER 

JOURNAY. 

« Mon père vieux soldat, ma mère vendéenne! » 

MADAME SOURETTE, à Gharcennes. 

Vous voyez cette pendule, monsieur? 

GHARCENNES. 

Oui, elle est très belle... elle est, je crois, de style 
Louis XVI. 

MADAME SOURETTE. 

Vous voyez qu'elle ne marche pas? Savez-vous pour- 
quoi? 

GHARCENNES. 

Non... sans doute parce que le mouvement est chez 
rhorloger. 

MADAME SOURETTE. 

Elle était dans le grand salon du château de ma fa- 
mille, près de Plouerzac. Lorsque la nouvelle arriva 
dans nos pays que Tinfortuné roi de France avait été 
guillotiné, mon bisaïeul se leva, il décrocha le balancier 
et jura de venger la mort du roi... J'ai entendu raconter 
cette histoire-là bien souvent à mon grand-père, quand 
j'étais toute peiite... Mais vous n'avez pas de café : je 
vais vous en faire apporter. 

Elle s'éloigne. 



SCENE VII 
JOURNAY, GHARCENNES. 

GHARCENNES. 

C'est joH, l'histoire de la pendule, ça a de l'allure! 

JOURNAY. 

Oui, beaucoup d'allure... seulement, ça n'est pas vrai. 
Cette pendule vient de chez un marchand de curiosités 



^ 



ACTE DEUXIÈME 67 

de la rue Lafayette, et jamais de sa vie de pendule, elle 
n'a figuré sur une cheminée du château de Plouerzac. 
D'ailleurs, ce château de Plouerzac n'est pas du tout la 
demeure des ancêtres de Mme Sourette, qui est une 
demoiselle Brinquois, mais son père a acheté ce châ- 
teau à de vieux nobles ruinés. 

CHARCENNES. 

Alors, Mme Sourette n'a pas les raisons qu'elle dit 
d'être royaliste? 

JOURNAY. 

Non, mais elle en a d'autres. Regardez-la : ne ferait- 
elle pas une merveilleuse favorite? Elle a tout ce qu'il 
faut pour ça. 

CHARGE N NE s. 

Prenez garde, voici sa fille. 



SCÈNE VIII 
MARCELLE, JOUaNAY, CÏÎARCENNES. 

MARCELLE, à Charceniies. 

Voulez-vous du café, monsieur? 

CHARGE N NES. 

Non, merci, mademoiselle. 

MARGELLE. 

Et vous, monsieur Journay? 

JOURNAY. 

Parfaitement... merci. 

MARCELLE. 

Prenez-vous du sucre? 



68 GEORGETTE LEMEUNIER 

JOURNAY. 

Non... jamais de sucre. 

MARCELLE. 

C'est sans doute parce qu'il est tout cassé. 

Elle s'en va, 

CHARCENNES. 

Elle ne vous l'a pas envoyé dire. 

JOURNAY. 

Les petites filles d'aujourd'hui ont un toupet infernal! 

CHARCENNES. 

Elle est jolie, d'ailleurs, cette petite personne. 

JOURNAY. 

Délicieuse : elle ressemble à sa mère. 

CHARCENNES. 

Elle m'intéresse, cette Mme Sourette, à un point que 
je ne saurais dire. C'est la seule femme qui serait capable 
de me faire faire des bêtises. 

JOURNAY. 

Ça ne prouverait pas particulièrement son empire 
sur vous : vous n'avez fait que ça toute votre vie. 

CHARCENNES. 

C'est vrai... C'est égal, je m'emballerais facilement. 

JOURNAY. 

Vous n'êtes pas le seul ! 

CHARCENNES. 

Je le sais bien. 

journ'ay. 

Alors, c'est la première fois que vous venez ici? 

CHARCENNES. 

Oui. 



ACTE DEUXIÈME 69 



JOURNAY. 



C'est assez amusant, ces déjeuners du jeudi... Amu- 
sant, ça dépend... vous êtes tombé sur un bon jour. 

CHARCENNES. 

Savez- vous avec qui elle est, en ce moment, Mme Sou- 
rette? 

JOURNAY, désignant madame Soiirette qui cause avec son mari. 

Vous le voyez bien : elle est avec Sourette. 

CHARCENNES. 

Non, avec qui elle est... je veux dire avec qui elle... 
enfin, vous m'entendez bien. 

JOURNAY. 

Ah! oui... En ce moment? ma foi, non, je ne sais pas. 

CHARCENNES. 

Est-ce qu'elle n'est pas avec Midasse ? 

JOURNAY. 

Oh ! ça, c'est de l'histoire ancienne. 

CHARCENNES. 

On dit pourtant que ça continue. 

JOURNAY. 

Je ne crois pas. 

CHARCENNES. 

Il y a eu aussi le général, et le président. 

JOURNAY. 

Oui, mais c'est de l'histoire encore plus ancienne : 
c'est préhistorique, antédiluvien. 

CHARCENNES. 

Et Sourette est là au milieu de tous ces gens-là; il 
circule avec une aisance admirable, il dit à chacun le 
mot qu'il faut. 



70 GEORGETTE LEMEUNIER 

JOURNAY. 

C'est vrai. Il est exquis, et comment ne pas l'aimer? 
Il fait ma joie. Certes son rôle est délicat, mais il le rem- 
plit avec une maîtrise!... il y est incomparable. Et tou- 
jours charmant avec sa femme, plein d'attentions et de 
prévenances... Il lui rend égards pour écarts. 

CHARCENNES. 

C'est à se demander, ma parole d'honneur, s'il sait 
quelque chose ! 

Cliarcennes va rejoindre le groupe où est Midasse, laissant Journay 
seul. 



SCÈNE IX 
JOURNAY, LEMEUNIER, puis MADAME SOURETTE. 

LEMEUNIER. 

Eh bien! mon vieux Journay, tu es tout seul... tu 
t'amuses ? 

JOURNAY. 

Je ne m'ennuie pas. A propos, je voulais te deman- 
der : comment ça s'est-il passé hier soir avec ta femme? 

LEMEUNIER. 

Très bien. 

JOURNAY. 

Très bien? 

LEMEUNIER. 

Oui. Pourquoi me demandes-tu ça ? 

JOURNAY. 

Parce qu'en t'attendant, nous avons causé, naturel- 
lement, et elle n'a fait que me parler de Mme Sourette. 
Elle se doute de quelque chose, certainement. 

LEMEUNIER. 

Tu ne lui as rien dit ? 



ACTE DEUXIÈME 71 



JOURNAY. 



Voyons!... Mais je n'étais pas fâché que tu arrives : 
je commençais à en avoir assez. J'étais l'objet des inter- 
rogations les plus perfides. C'est qu'elle est maligne! 
Elle vous retourne dans tous les sens... C'est une lame. 

LEMEUNIER. 

Oh! je sais bien. 

JOURNAY. 

Enfin! je te préviens, elle en est à la période aiguë 
des soupçons : elle flétrit l'adultère Mme Mairieux, elle 
va chez les tireuses de cartes^ elle regrette l'appartement 
de la rue de Provence. Alors, prends garde : on peut, on 
doit abuser de la confiance d'une femme, mais jamais de 
sa méfiance... C'est dangereux. Hier soir, elle m'a paru 
dans un tel état d'énervement douloureux que je voulais 
te prévenir, pendant que je mettais mon paletot dans 
l'antichambre ; mais elle était derrière nous. 

LEMEUNIER. 

Oui., elle ne nous a pas laissés seuls. Nous avons eu, 
en effet, une discussion assez vive, toujours à propos de 
Sourette; ça s'est bien terminé. Je crois que la con- 
fiance est revenue. 

JOURNAY. 

Fais tout de même bien attention... Si elle s'aperce- 
vait de quelque chose, elle serait capable de tout... Elle 
parait très décidée. 

LEMEUNIER. 

Oh! je sais bien... Enfin, elle ne t'a rien dit de précis. 
Que croit-elle au juste? 

JOURNAY. 

Elle croit à un gros flirt. 

LEMEUNIER. 

Elle ne se tromp(' pas. d'ailleurs... il n'y a que ça. 



72 GEORGETTE LEMEUNIER 

JOURNAY. 

Ce n*est pas ta faute ! 

LEMEUNIER. 

Non! 

JOURNAY. 

Où en es-tu avec rarchiduchesse ? 

LEMEUNIER. 

Je ne sais pas où j'en suis : ça commence à m'en- 
nuyer, cette afîaire-là. J'ai bien envie d'y renoncer. 

JOURNAY. 

C'est ça, renonces-y donc, mon vieux, tu feras très 
bien. 

LEMEUNIER. 

D'un autre côté, ça serait vraiment malheureux 
d'avoir perdu deux mois à faire ma cour, — et quelle 
cour! — pour n'être arrivé à rien. De quoi aurais- je 
l'air? 

JOURNAY. 

Tu aurais l'air d'un homme sensé. 

LEMEUNIER. 

C'est toujours un peu ridicule. Et puis le bonheur 
est peut-être très proche, de sorte que je me demande 
s'il ne vaut pas mieux continuer. 

JOURNAY. 

C'est ça, mon vieux, continue donc, tu feras très bien. 

LEMEUNIER. 

A la bonne heure! Tu n'es pas contrariant, toi!... Je 
m'en vais :« Tu fais bien ! » — je reste : «Tu fais bien! » 
Voilà bien les conseils que vous donnent les amis dans 
les cas difficiles. 

JOURNAY. 

Mon pauvre petit, comme tu ne feras jamais que ce 



ACTE DEUXIÈME 73 

que tu as envie de faire, j'ai plus vite fait de dire comme 
toi... Voyons, est-ce ta femme ou Mme Sourette que tu 
aimes ? Tu n'en sais peut-être rien. 

LEMEUNIER. 

J'aime ma femme, j'adore ma femme, mais c'est 
autre chose... C'est-à-dire que j'ai pour elle une estime 
profonde, une affection grave, une tendresse infinie... 
Certes, je serais désolé de lui faire la moindre peine... 

JOURNAY. 

C'est moi qui ai mal posé ma question. Supposons 
que tu deviennes l'amant de Mme Sourette, que ta 
femme l'apprenne et te quitte, qu'elle ne veuille plus 
entendre parler de toi... 

LEMEUNIER. 

Je ne m'en consolerais jamais ! Je traînerais une exis- 
tence misérable, je serais un homme très malheureux... 
Je ne veux pas y penser... 

JOURNAY. 

Si tu t'apitoyes ainsi sur toi-même, c'est ta femme 
que tu aimes, ça ne fa,it pas de doute. 

LEMEUNIER. 

Et pourtant Mme Sourette me trouble étrange- 
ment... J'ai toujours rêvé ce genre de femme-là. Sur 
moi qui n'ai pas beaucoup vécu, tout ce qu'il y a en elle 
de mondain, oui, de mondain, d'impérialement vicieux, 
exerce un attrait invincible. Il me semble qu'elle est 
d'une autre race et qu'elle est aussi le temple de cer- 
taines voluptés mystérieuses que j'ignore. Et puis, c'est 
ce rythme de toute sa personne, c'est son rsçrard. son 
air de tête, comme on disait au siècle dernier; il n'y a 
pas à dire, elle est admirable. 

JOURNAY. 

Oh! pour ça, elle est très incessu patuit. 

m. 7 



7/i GEORGETTE LEMEUNIER 

LEMEUNIER. 

Alors, quand je la vois, je ne vois plus qu'elle; quand 
je suis près d'elle, je la désire éperdument... voilà la 
vérité. Et même loin d'elle, c'est une obsession... Si je 
vois son bras ou sa gorge, je perds la tête... Je la désha- 
bille par la pensée, je la caresse, je l'enlace, je la res- 
pire, je la sens. 

JOURNAY. 

Tout ça peut se dire en un mot. 

LEMEUNIER. 

Et voilà deux grands mois que ça dure, et je n'ai rien 
obtenu. 

JOURNAY. 

Tu t'y prends peut-être très mal. 

LEMEUNIER. 

Je ne dois pas m'y prendre très bien. Et puis il y a 
des choses qui déconcertent : je lui ai envoyé une bague, 
un très joli rubis ancien; elle a dû le recevoir ce matin; 
eh bien, elle ne l'a pas mis à son doigt, elle ne m'en a 
même pas dit un mot. 

JOURNAY. 

Elle ne l'a peut-être pas encore reçu. 

LEMEUNIER. 

C'est impossible : j'ai tellement recommandé à Do- 
niau, mon bijoutier, de le faire porter ce matin avant 
midi! Je pense qu'elle aura peut-être été froissée. 

JOURNAY. 

C'est peu probable. 

LEMEUNIER. 

Elle est si extraordinaire! Il y a des jours où je crois 
bien qu'elle est décidée à se donner, et puis, le lende- 
main, elle se reprend... elle étale des remords, elle trouve 
des prétextes... tantôt c'est sa fille qui grandit et à qui 
elle doit se consacrer, tantôt c'est autre chose. Avant- 
hier, elle a découvert que Sourette était jaloux de moi. 



ACTE DEUXIÈME 



JOURNAY. 



Ça, c'est excessif. Sourette ne fait pas profession 
d'être jaloux... au contraire... D'ailleurs, il a raison : il 
n'y a pas de sot métier. 

LEMEUNIER. 

Oui, pourquoi ferait-il une exception pour moi ? 

JOURNAY. 

Il est vrai, le cœur humain n'est pas forcé d'être 
logique : tu ne lui conviens peut-être pas à Sourette, à 
ce point de vue-là... C'est le mari, après tout : il se ré- 
serve peut-être le droit de choisir les amants... il n'y a 
qu'à s'incliner. 

LEMEUNIER. 

Enfin, elle me fait l'effet d'une femme qui ne sait pas 
ce qu'elle veut. 

JOURNAY. 

C'est à toi de lui dire ce que tu veux. 

LEMEUNIER. 

Mais je ne fais que ça! 

JOURNAY. 

Tu ne le lui dis pas avec assez d'autorité : je te con- 
nais bien, tu es trop doux, trop délicat. Il y a des 
femmes, au point de vue physique, quand on ne les bat 
pas, elles vous trouvent froid; au point de vue moral, 
c'est la même chose : l'archiduchesse est de ces femmes- 
là. Et puis, dis-toi bien qu'une des plus grandes épreuves 
dont une femme doive sortir triomphante, ce n'est pas 
tant la possession que la possibilité, c'est-à-dire la 
trop grande facilité. Or Mme Sourette, dont la réputa- 
tion de femme légère est solidement établie, a tout inté- 
rêt, si elle tient à toi, à te faire faire un stage assez pro- 
longé pour te prouver que ra n'est pas déjà si facile que 
ça. Mais, les meilleures plaisanteries étant les plus 
courtes, tu dois la forcer à se décider. 



re GEORGETTE LEMEUNIER 

LEMEUNIER. 

Alors, tu me conseilles, au besoin, d'être brutal? 

JOURNAY. 

Oui, et même grossier, s'il est nécessaire. 

LEMEUNIER. 

Oui, tu as raison : ça ne peut pas durer, c'est ridicule. 
Elle veut ou elle ne veut pas : qu'elle se décide. Je lui 
parlerai... demain. 

JOURNAY. 

Pourquoi demain? Tu as peur, tu recules déjà... Non, 
pas demain, aujourd'hui; ce soir, au plus tard... tout 
de suite, puisque la voici. 

MADAME SOURETTE, survenant. 

Que faites-vous là?... vous ne fumez donc pas?... 
Vous savez qu'il y a tabagie dans la galerie. Vous ne 
voulez pas fumer un cigare? 

JOURNAY. 

J'y vais. 

MADAME SOURETTE. 

Et vous? 

LEMEUNIER. 

Moi, je reste pour vous tenir compagnie : j'ai à vous 
parler. 

MADAME SOURETTE. 

Avez- VOUS causé avec Midasse, comme je vous l'avais 
dit? 

LEMEUNIER. 

Non. 

MADAME SOURETTE. 

Il faut que je vous gronde. Vous n'êtes vraiment pas 
sérieux. 

LEMEUNIER. 

Midasse me déplaît. 



ACTE DEUXIEME 77 

MADAME 90URETTE- 

Pourquoi ? 

LEMEUNIER. 

Ne me le demandez pas... vous le savez bien. 

MADAME SOURETTE. 

Ce sont des enfantillages. 

LEMEUNIER. 

D'ailleurs, il est inutile que je fatigue Midasse et que 
je l'ennuie... puisque votre mari a la bonté de s'occuper 
de cette affaire... je suis entre bonnes mains, il s'y con- 
naît mieux que moi. 

MADAME SOURETTE. 

Le fait est que, s'il n'y avait que vous, mon pauvre 
ami, pour vous occuper de vos affaires!... 

LEMEUNIER. 

Il s'agit bien de ça! J'ai à vous parler. Vous m'écou- 
tez? 

MADAME SOURETTE. 

Oui, parce que vous me le demandez poliment. 

Elle rit. 

LEMEUNIER. 

Êtes- vous superstitieuse ? 

MADAME SOURETTE. 

Ça dépend... Pourquoi me demandez- vous ça ?... 

LEMEUNIER. 

Parce que j'ai fait, cette nuit, un rêve dont vous 
étiez l'objet doux et magnifique. 

MADAME SOURETTE. 

Quel était votre rô ve ? 

LEMEUNIER. 

J'ai rêvé que vous m'apparteniez. 



78 GEORGETTE LEMEUNIER 

MADAME SOURETTE. 

Rien que ça ! 

LEMEUNIER. 

Mon Dieu, oui! les oreilles ont dû vous tinter. Vous 
veniez tout simplement, en disant : « Me voici... » Vous 
aviez l'impudeur sacrée des déesses et vous vous don- 
niez avec une fougue sereine. 

MADAME SOURETTE. 

Vous ne m'avez jamais parlé ainsi. 

LEMEUNIER. 

J'ai eu tort; et puis il faut bien changer de temps en 
temps. 

MADAME SOURETTE. 

Vous m'avez habituée à plus de réserve. 

LEMEUNIER. 

Eh bien, je sors de cette réserve, voilà tout. 

MADAME SOURETTE. 

Vous en sortez, en effet, assez brutalement. Vous 
trouvez que ça vous va bien, ce ton badin? 

LEMEUNIER. 

Pas mal, et vous?... 

MADAME SOURETTE. 

Voyons, mon cher ami, je ne vous reconnais plus : ce 
n'est pas vous qui parlez. 

LEMEUNIER. 

Si, si, c'est bien moi, je vous assure, et je vous parle 
ainsi parce que je vous désire follement. 

MADAME SOURETTE. 

Je vous crois positivement fou... vous me voyez 
tout interdite. 



ACTE DEUXIÈME 79 

LEMEUNIER. 

Mais non, pas tant que ça. Vous avez l'expérience de 
la vie et vous ne pensiez pas que je resterais comme ça 
indéfiniment auprès de vous, n'osant rien demander et 
n'ayant rien reçu... Non, non, lorsqu'une femme dési- 
rable comme vous l'êtes, et avertie, accueille un homme 
et l'encourage, et l'autorise à lui faire la cour, elle sait 
fort bien que cet homme se dirige vers un but précis, et, 
par cela seul, elle s'engage moralement à s'exécuter 
quand l'heure sera venue. Eh bien, elle est venue. Voilà 
deux mois que vous m'avez permis de vous dire mon 
amour; cet amour, respectueux d'abord, s'enhardit et le 
désir discret devient obsédant, lancinant... Je vous 
désire follement. 

MADAME SOURETTE. 

Soyez certain que, si je vous ai écouté jusqu'au bout, 
c'est que je me suis rappelé la discrétion et la correction 
dont vous avez fait preuve jusqu'à présent. 

LEMEUNIER. 

Oui, j'avais de bonnes notes, mes chefs étaient con- 
tents de moi. 

MADAME SOURETTE. 

Et aussi parce que j'étais vivement surprise... Je ne 
m'attendais pas à un si rude assaut. Oh ! je pensais bien 
que ça ne pouvait pas durer et qu'un jour ou l'autre 
vous vous montreriez un homme... 

LEMEUNIER. 

Oui, un homme. 

MADAME SOURETTE. 

C'est-à-dire un animal trop pressé; mais je ne pen- 
sais pas que pour une déclaration aussi vive, pour une 
mise en demeure aussi catégorique, vous choisiriez pré- 
cisément l'anniversaire de votre mariage. 

LEMEUNIER. 

Mais comment savez- vous? 



80 GEORGETTE LEMEUNIER 



MADAME SOURETTE. 



Peu vous importe... vous comprenez bien que j'ai mes 
renseignements. Et ne me dites pas que vous Tavez ou- 
blié, je suis certaine du contraire... Ne me dites pas... 
oh ! surtout ne me dites pas ce que vous dites tous en 
pareille circonstance, c'est-à-dire que vous n'aimez pa* 
votre femme ou du moins que c'est tout autre chose. 
Non... je sais que vous aimez votre femme, et 
vous avez pour Mme Lemeunier des attentions qui ne 
sont pas le fait d'un mari indifférent... Vous l'aimez; 
elle le mérite, d'ailleurs, à tous les égards, d'abord parce 
qu'elle vous adore, et ensuite parce qu'elle est extrê- 
mement intelligente et même très spirituelle. Est-ce 
vrai? 

LEMEUNIER. 

Gui, c'est vrai. 

MADAME SOURETTE. 

Car vous êtes un très bon mari, vous ne faites qu'un 
lit avec madame votre épouse, vous lui dites tout, vous 
la consultez sur tout... vous avez une vie très bour- 
geoise... Vous ne pouvez pas aimer deux femmes à la 
fois; ce n'est pas fait pour vous, ces choses-là. Alors, 
pourquoi vous adresser à moi? Et que dirait Mme Le- 
meunier si elle savait que son Ned... Elle vous appelle 
Ned, n'est-ce pas? 

LEMEUNIER, comme en s'excusant. 

Oui... c'est le diminutif d'Edouard, en anglais. 

MADAME SOURETTE. 

Que dirait-elle si elle savait que son Ned dit à une 
autre femme les johes choses que vous venez de me 
dire? 

LEMEUNIER. 

Il est piquant que vous me fassiez de la morale et que 
vous preniez avec cette chaleur les intérêts de Mme Le- 
meunier. 



ACTE DEUXIÈMK 81 

MADAME SOURETTE. 

Il ne m'appartient pas de faire de la morale, je le 
sais bien, et sachez que je ne prends jamais les intérêts 
d'une rivale... oui, d'une rivale... Ah! vous avez cru que 
j'étais une coquette, une allumeuse, peut-être pis en- 
core, pour avoir ose me parler comme vous l'avez fait... 
Je suis une orgueilleuse, une exclusive, voilà tout... Je 
ne veux pas de partage, je veux être la seule, comme 
vous seriez le seul, et si je ne suis que la maîtresse, je 
veux être maîtresse. Or Mme Lemeunier est très amou- 
reuse de vous ; la veille d'un tel anniversaire, elle devait 
être dans des dispositions fort tendres, à en juger par 
une pâleur qui vous sied à ravir. Je présume que, cette 
nuit, elle n'a pas dû vous laisser les loisirs de faire le 
joh rêve que vous m'avez raconté; il est, d'ailleurs, 
cousu de fil blanc, votre rêve, et sans doute imaginé 
pour les besoins de la cause... Je constate que vous 
n'inventez pas seulement des chaudières. 

LEMEUNIER. 

Mais, Thérèse, je vous jure... si je ne l'ai pas fait pré- 
cisément la nuit dernière, je l'ai fait bien souvent, ce 
rêve... et encore en ce moment... 

MADAME SOURETTE, avec dégoût. 

Ah! taisez-vous!... 

LEMEUNIER. 

Je vous jure, Thérèse... 

MADAME SOURETTE. 

Ah! ne me jurez rien, mon ami!... mais vous com- 
prenez que, sortant de ses bras, à elle, venir me dire de 
telles choses, à moi, c'est d'abord un outrage pour une 
femme, quelle qu'elle soit; c'est de plus une torture 
pour une femme qui vous aime. 

LEMEUNIER. 

C'est vrai, Thérèse?... vous m'aimez, tu m'aimes? 
Je vous demande pardon... je ne savais pas... mais, 
c'est vrai, tu m'aimes? 



82 GEORGETTE LEMEUNIER 

MADAME SOURETTE. 

Vous ne l'aviez donc pas compris? 

LEMEUNIER. 

Je vous demande pardon... j'ai été bien brutal tout 
à l'heure, c'est vrai; mais vous parlez de tortures... 
pensez que voilà deux mois que je suis sous l'empire de 
votre charme, de votre séduction, de votre beauté... 
de ta beauté... 

MADAME SOURETTE. 

Ah! ne vous excusez pas. Tout, mon passé, ma répu- 
tation, mon triste mari, tout vous autorisait à me 
traiter comme vous l'avez fait. Vous croyez, sans doute, 
à je ne sais quelle classique comédie, et même à je ne 
sais quel calcul misérable. Vous avez voulu savoir ce 
qu'il y avait au fond de tout cela. Vous le savez main- 
tenant. Il y avait une femme qui vous aime, qui vous 
adore, qui vous veut tout entier à elle comme elle sera 
tout entière à vous, je le jure... car, moi, j'ai un mari 
qui ne compte pas. Rends-toi libre et je deviendrai ton 
esclave passionnée... ma fierté deviendra de la sou- 
plesse pour mieux t'aimer... et ma chair qui te trouble 
frissonnera sous tes caresses... Rends-toi libre, car, 
moi aussi, je te désire follement. 

LEMEUNIER. 

Oh! ne me dis pas ça!... tu me rends fou... j'ai le 
vertige et j'ai peur de toi et de moi... C'est effroyable, 
ce que tu me proposes. 

MADAME SOURETTE. 

Non, ce n'est pas effroyable, mon amant, c'est divin. 

LEMEUNIER, se dégageant. 

Non, non, c'est impossible... C'est cruel, ce que vous 
faites là... Vous savez bien que je ne peux pas... Non, 
je ne le peux pas... Comment voulez- vous, d'abord, 
que je me rende libre?... Par quel moyen? 



ACTE DEUXIÈME 83 

MADAME SOURETTE. 

Mon cher, si vous m'aimez, vous le trouverez bien, 
le moyen. 

A ce moment, Sourette vient vers sa femme ci Leraeunier. 
SOURETTE, à Leraeunier. 

Vous étiez donc là, vous? Je vous cherchais partout... 
Je vous croyais parti... Vous ne fumez donc pas? 

LEMEUNIER. 

Non. 

SOURETTE. 

Il n'a pas de défauts, ce garçon-là... il est admirable. 
Ma chère amie, je vous enlève Lemeunier, si vous le 
permettez... Vous l'avez eu assez longtemps... Chacun 
son tour. Je n'ai que deux mots à lui dire. 

Il prend, par un geste familier, Lemeunier sous le bras et l'emmène 
à l'éc.irt. 



SCENE X 
LEMEUNIER, SOURETTE. 

SOURETTE. 

Eh bien, j'ai causé à nouveau avec Midasse, il vient 
de partir pour la Chambre... Ça va très bien, très bien. 
Ce n'est pas lui qui est chargé de former le cabinet; 
mais il en fera certainement partie, et il prendra les 
Postes et Télégraphes... de sorte que par lui nous ob- 
tiendrons ce que nous voudrons... Je crois que nous 
allons gagner beaucoup d'argent. 

LEMEUNIER. 

Tant mieux î on en a toujours besoin. 

SOURETTE. 

A qui le dites-vous!... A propos, avoz-vous pensé à 
ce que je vous ai demandé hier soir? 



84 GEORGETTE LEMEUNIER 

LEMEUNIER. 

Oui, oui, j'y ai pensé. 

SOURETTE. 

Vous avez Targent sur vous? 

LEMEUNIER. 

Non... C'est que, pour moi, c'est une assez grosse 
somme, cent mille francs. 

SOURETTE. 

C'est une grosse somme pour tout le monde, pour moi 
surtout qui en ai absolument besoin. Mais, vous savez, 
je vous les rendrai dans quelques jours... c'est l'affaire 
d'un mois, tout au plus. 

LEMEUNIER. 

Oh! je sais bien... je ne suis pas inquiet; mais je veux 
dire que des gens comme nous n'ont pas cet argent-là 
liquide. 

SOURETTE. 

Liquidez-le. Si vous ne vous en occupez pas... 

LEMEUNIER. 

Je m'en suis occupé... Je suis allé dès ce matin chez 
mon notaire... Il faut vous dire que notre argent est 
placé en immeubles. 

SOURETTE. 

Ce n'est pas mauvais. 

LEMEUNIER. 

Oui; mais, pour emprunter dessus ou pour prendre 
hypothèque, j'ai besoin de la signature de ma femme. 

SOURETTE. 

Et vous n'en avez pas encore parlé à Mme Lemeu- 
nier... 

LEMEUNIER. 

Pas encore. 



ACTE DEUXIÈME S5 

SOURETTE. 

Elle ne fera pas de difficultés... surtout si elle sait 
que c'est pour moi... vous lui avez parlé de nos pro- 
jets? 

LEMEUNIER. 

Oui, oui. 

SOURETTE. 

Elle a dû être contente... non? 

LEMEUNIER. 

Oh! certainement, elle est très contente... A vrai dire, 
sur le moment, elle a été surprise... elle est un peu 
effrayée à cause de l'importance d'une telle entre- 
prise... elle n'est pas encore faite à cette idée-là. 

SOURETTE. 

Elle y viendra. En tout cas, allons au plus pressé. 
Il faut absolument que vous ayez tout de suite la signa- 
ture de votre femme... Vous comprenez, je devais 
payer ce soir avant cinq heures, mais c'est impos- 
sible maintenant... Il faut donc que j'aie cet argent de- 
main matin ou demain soir au plus tard. Alors, il faut 
qu'en sortant d'ici... Mais nous ne sommes pas très bien 
pour causer de tout ça... Venez donc dans mon cabinet. 

Il sort avec Leraounier. 



SCÈNE XI 

Autour de MADAME SOURETTE : LE GÉNÉRAL DE 
LESVILLE, LE PRÉSIDENT DUFAUCHU, LE DUC 
DE MORTAGNE, CHARCEiNNES, JOURNAY. 

LE GÉNÉRAL. 

Oui, nous allons avoir un ministère de concentration; 
ça ne les mènera pas loin. 

III. 8 



86 GEORGETTE LEMEUNIER 

JOURNAY. 

Ça durera ce que ça durera ! 

LE GÉNÉRAL. 

Je ne lui donne pas huit jours, à votre ministère... 
Ces changements perpétuels énervent le pays. 

JOURNAY. 

Ou rindifïèrent. 

LE GÉNÉRAL. 

Mais répuisent. Le moyen de faire des réformes sé- 
rieuses avec une telle instabihté!... Et ça durera tant 
que nous serons divisés en trente-six partis. Regardez 
l'Angleterre : il n'y a que deux partis au Parlement : 
les conservateurs et les libéraux; c'est net, c'est tran- 
ché... tandis que chez nous, lorsqu'il s'agit de voter une 
loi importante, on se livre à un petit jeu de pointage 
comme à l'Académie, quand il s'agit de faire passer un 
homme du monde ou un littérateur. 

LE PRÉSIDENT. 

Comme vous avez raison ! 

LE GÉNÉRAL. 

Et puis, c'est la complaisance, c'est la veulerie uni- 
verselle. On mêle tout, on confond tout... on n'a plus 
la foi, on ne descend plus dans la rue pour une idée; 
on prétend conciHer l'indiscipline et l'armée... il n'y 
a pas de gouvernement, c'est bien simple, il n'y a 
même pas de réaction. 

LE DUC DE MORTAGNE. 

Je vous demande pardon ! 

LE GÉNÉRAL. 

Mais non, monsieur, il n'y a plus de réaction. Votre 
prince suit l'exemple de ses prédécesseurs... il attend... 
il attendra jusqu'à la mort. 



ACTE DEUXIÈME 87 

LE DUC. 

Mais, général, que voulez- vous qu'il fasse? 

LE GÉNÉRAL. 

Il devrait être là, au lieu d'aller chasser chez les 
nègres Bobos... ou Cocos! 

LE DUC 

Mais vous savez bien, général, que le séjour en 
France est interdit à Monseigneur. 

LE GÉNÉRAL. 

Je le sais bien, mais ça ne fait rien : on passe la fron- 
tière à cheval, on se fait coffrer ou on reçoit une balle, 
mais f...! monsieur, on fait acte de prétendant. 

LE DUC. 

Je vous ferai remarquer, mon général, que, s'il était 
tué, le prince n'en serait pas plus avancé. 

LE GÉNÉRAL. 

Ah! je vous assure que si on me demandait mon 
avis, ça marcherait mieux que ça. Je commencerais par 
supprimer, non pas la liberté, mais la Hcence de la 
presse. Toute attaque grossière, toute calomnie sans 
fondement, contre n'importe qui, serait punie sévère- 
ment, et, s'il y avait récidive, le journal supprimé et le 
rédacteur en prison. 

JOURNAY. 

Parbleu ! sans ça, ce n'était pas la peine de prendre 
la Bastille... où, d'ailleurs, on était très bien. 

MADAME SOURETTE. 

J'avais toujours entendu dire le contraire. 

JOURNAY. 

Vous avez entendu dire ça par Latudo, mais c'est 
une légende. D'abord, comment Latudo pouvait-il 
savoir si on y était mal, puisqu'il n'y était jamais! 



88 GEORGETTE LEMEUNIER 

MADAME SOURETTE. 

Gomment! jamais? 

JOURNAY. 

Il y était de temps en temps... quand un inspecteur 
ou un commissaire du roi devait passer, le gouverneur 
priait Latude de rester là, de faire acte de présence... il 
lui demandait ça comme un service personnel... Après, 
il était libre. 

LE GÉNÉRAL. 

Vous êtes un farceur, vous!... Ça n'empêche pas que 
c'est effrayant, le point où la polémique en est arrivée... 
on insulte à la journée Farmée et la magistrature. Je 
suis sûr que vous-même, mon cher président, vous 
n'êtes pas épargné... 

LE PRÉSIDENT. 

On m'appelle couramment, dans les feuilles, « le 
satyre gâteux », on me surnomme « Dufauchu-la- 
Honte ». Mais je n'ai pas à me plaindre, ça n'est pas 
encore moi le plus maltraité . 

LE GÉNÉRAL. 

Et moi, monsieur, je m'appelle Le Prieur de Les- 
ville... on a trouvé spirituel, dans une certaine presse, 
de m'appeler La Baderne de Lesville; et on a tellement 
l'habitude de voir mon nom écrit comme ça que, l'autre 
jour, dans un compte rendu d'une cérémonie officielle 
où je me trouvais, un journal très sérieux a imprimé : 
« La Baderne » au lieu de « Le Prieur ». Le rédacteur 
avait été de très bonne foi. 

JOURNAY. 

C'est très comique! 

LE GÉNÉRAL. 

Vous trouvez ça comique, vous? Ce qui nous perd 
aussi, c'est la blague, le scepticisme, le dilettantisme... 
le dilettantisme!... on n'a plus une opinion bien ar- 



ACTE DEUXIÈME 89» 

rêtée, on a un peu de toutes les opinions... (sadressant k 
Charcennes.) Tenez, monsieuF, qu'est-ce que vous êtes au 
j uste ? 

CHARCENNES. 

Gomment! ce que je suis?... Je ne comprends pas. 

LE GÉNÉRAL. 

Êtes-vous républicain, royaliste, bonapartiste, socia- 
liste, anarchiste, antisémite, quoi? 

CHARCENNES. 

Mon Dieu, mon général... 

LE GÉNÉRAL. 

Oui, « mon Dieu, mon général... » C'est-à-dire que 
vous ne savez pas, vous n'êtes rien, ça vous est égal, 
vous n'êtes pas fixé, vous êtes un dilettante... Eh bien, 
mon cher monsieur, il y en a des milUers comme vous. 

CHARCENNES. 

Croyez bien, mon général, que je déplore autant que 
vous... 

LE GÉNÉRAL. 

Oui, vous déplorez, mais, en attendant, vous ne 
faites rien, vous laissez faire... je parie que vous ne votez 
même pas... ça vous dérangerait... mais, si on suppri- 
mait le suffrage universel, vous crieriez comme un blai- 
reau. Alors... ça vous est égal, les destinées de votre 
pays, l'avenir de la France? ça vous est égal que les 
autres peuples colonisent, étendent leurs conquêtes?... 
Vous ne vous occupez pas de tout ça... après vous la 
fin du monde!... D'ailleurs, ça se lit sur votre figure... 
Tout à l'heure, je vous regardais pendant que nous 
traitions de questions graves, de questions passion- 
nantes... Vous n'avez pas dit un mot, vous vous con- 
tentiez de sourire en caressant votre moustache... tenerl 
comme en ce moment... vous vous croyez sans doute 
l'air mahn, vous avez l'air d'un imbécile... parfaitement, 
d'un imbécile! 

8. 



90 GEORGETTE LEMELNIER 

JOURNAY. 

Voyons, mon général... 

MADAME SOURETTE. 

Voyons, mon vieil ami... mais qu'avez- vous ? 

LE GÉNÉRAL. 

J'ai chaud, j'ai très chaud... j'étouffe! 

MADAME SOURETTE. 

En effet, vous êtes très rouge... Venez donc un peu 
avec moi... il fait très chaud ici. 

Elle l'emmène. — Le premier moment de stupeur passé : 
JOURNAY. 

Ou cet homme est fou, ou c'est un martyr! 

CHARCENNES. 

Je ne lui disais rien. 

LE DUC. 

C'est justement ce qui l'a exaspéré. 



Vous l'avez aguiché tout le temps, et c'est à moi qu'il 
s'en prend! 

JOURNAY. 

Tel le taureau furieux, blessé par le picador, charge 
un cheval inoffensif. 

CHARCENNES. 

Mais ce qu'il y a de plus fort, c'est que je suis abso 
lument de son avis, à cette vieille bête!... Il dit que je 
ne vote pas; moi qui ne manque pas une élection, qui 
vais voter là-bas dans la Siagne !... et cen'est pas à côté, 
c'est à neuf cents kilomètres d'ici... ça me coûte deux 
cents francs, aller et retour, chaque fois que je vais 
voter... Et il m'accuse de ne m'intéresser à rien, moi qui 
suis pour la décentralisation et qui soutiens de mes 
deniers des œuvres de propagande pour la colonisa- 



J 



ACTE DEUXIÈME 91 

tion... Et voilà un monsieur qui vient m'insulter! Ah! 
mais, ça ne se passera pas comme ça ! 

JOURNAY. 

Ah! vous n'allez pas recommencer! 

CHARCENNES. 

Je vais lui demander ce qu'il a voulu dire. 

LE DUC. 

Vous ne pouvez pas vous battre avec lui, c'est un 
homme âgé... 

JOURNAY. 

C'est un vieillard qui a pris feu... « Un octogénaire 
flambait... » 

Madame Soiirette apparaît et vient près de Charcennes. 
MADAME SOURETTE. 

Cher monsieur, pour la première fois que vous venez 
dans cette maison, j'avoue que vous n'avez pas de 
chance. Je vous demande pardon de cette aventure. 
Le général est pourtant un fort galant homme... mais, 
en ce moment, les esprits sont tellement surexcités à 
cause de l'Affaire... Enfin, je ne sais pas ce qui lui a 
pris. D'ailleurs, il a eu une sorte de congestion dans 
mon cabinet de toilette... obligée de lui défaire sa 
cravate, son col, de lui mouiller les tempes avec de 
l'eau de Cologne... j'ai eu très peur... Enfin, il est désolé 
de tout ça... Il va venir vous présenter ses excuses, ou 
plutôt vous exprimer ses regrets, car, à cause de son 
âge et du vôtre, il ne peut guère vous faire des excuses. 
Enfin, ne lui gardez pas rancune. 

CHARCENNES. 

Je suis chez vous, madame, je dois obéir. 

MADAME SOURETTE. 

A la bonne heure, je vais le chercher. 

Elle revient avec le gcnéral. 



92 GEORGETTE LEMEUNIER 

LE GÉNÉRAL. 

Monsieur, je n'ai jamais fait d'excuses à personne et 
je m'y prendrais sans doute fort mal. Laissez-moi vous 
tendre la main. 

CHARCENNES. 

Mais très volontiers, mon général. 

LE GÉNÉRAL, tout en gardant dans sa main la main de Charcennes 
et la secouant. 

Je ne sais pas ce qui m'a pris... je ne me rappelle plus 
ce que je vous ai dit, mais vous comprenez... pour peu 
qu'on discute avec une certaine conviction, il y a des 
silences qui sont agaçants... exaspérants... et puis c'est 
un certain air que vous avez... Oh! je ne dis pas que 
vous l'ayez fait avec intention... mais vous étiez là, 
n'est-ce pas, à vous caresser la moustache... comme en 
ce moment... vous aviez absolument l'air de vous mo- 
quer des gens... vous aviez l'air d'un imbécile!... il n'y 
a pas d'autre mot : d'un imbécile!... Oh! pardon, tenez, 
j'aime mieux m'en aller... C'est vous qui avez raison; 
voyez- vous, mon jeune ami, il vaut bien mieux ne pas 
se faire de bile et laisser les choses... Ça durera ce que 
ça durera. Au bout du fossé la culbute! Bonsoir!... 
Vive l'anarchie ! 

Il s'en va. 

LE PRÉSIDENT. 

Je m'en vais avec lui... je vais l'accompagner jusque 
chez lui... c'est inquiétant! 

MADAME SOURETTE. 

Je ne l'ai jamais vu comme ça... je vous demande 
pardon, monsieur Charcennes... je vous demande par- 
don, tout simplement... je n'ai rien à ajouter. 

JOURNAY. 

Vous n'avez rien à ajouter à ce que le général a dit, 
nous l'espérons bien! 



ACT:: DEUXIEME 93 

CHARCENNES. 

C'est égal... une fois, passe encore, mais deux fois, 
c'est trop!... Ça ne peut pourtant pas se terminer 
comme ça. 

JOURNAY. 

Vous avez le beau rôle; croyez-moi, opposez le 
calme au courroux et le sang-froid à la congestion : 
ainsi fait le philosophe. 

UN DOMESTIQUE, ouvrant la port.^ ot annonçant. 

Madame Lemeunier! 



SCÈNE XII 

MADAME SOURETTE, CHARCENNES, LE DUC, 
JOURNAY, GEORGETTE, puis LEMEUiMER et SOU- 
RETTE. 

Georifclle entre comme chez elle; la première personne qu'elle aperçoit, 
c'est Journay; elle lui dit: 

GEORGETTE. 
Tiens, vous êtes là, vous? (Puis elle s'avance v«rs madame 

Sourette.) Pardouncz-moi, madame, d'avoir forcé votre 
porte, et surtout ne grondez pas votre domestique : il a 
fait s^on devoir,il m'a objecté que vous aviez du monde; 
mais je lui ai affirmé que vous m'attendiez. 

MADAME SOURETTE, très aimable. 

Mais, madame, vous ne forcez pas du tout ma porte, 
vous n'êtes pas ici une étrangère; votre mari, que nous 
aimons beaucoup, nous avait bien souvent parlé de 
vous, et j'avais le plus vif désir de vous connaître... 
j'avais même l'intention do vous fairr prochainement 
une visite... je regrette simplement que vous vous soyez 
dérangée la première. 



9i GEORGETTE LEMEUNIER 

GEORGETTE. 

Je VOUS remercie, madame, de vos bonnes paroles, 
et l'intention doit être réputée pour le fait. 

MADAME SOURETTE. 

Mais donnez-vous donc la peine de vous asseoir, je 
vous en prie. 

GEORGETTE. 

Je vous remercie, madame, je ne resterai pas long- 
temps... je n'ai que deux mots à vous dire. Si je me suis 
dérangée la première, c'est qu'à proprement parler ce 
n'est pas une visite que je viens vous faire, c'est une 
restitution... autrement, je serais venue un lundi; 
c'est le lundi, je crois.... 

MADAME SOURETTE. 

Oui, je reçois le lundi. 

GEORGETTE, lui tendant un écrin. 

Mais vous recevez aussi les autres jours, puisque 
ceci vous était adressé que j'ai reçu à votre place, par 
une erreur que j'ai reconnue en lisant la dédicace qui 
était au fond de l'écrin... et je me suis empressée de 
vous rapporter le tout moi-même, dans la crainte d'une 
nouvelle erreur. 

MADAME SOURETTE. 

Vous êtes vraiment trop aimable, madame. 

GEORGETTE. 

La personne qui vous offre ce bijou a beaucoup, 
beaucoup de goût... d'abord, parce que c'est à vous 
qu'elle l'offre, ensuite parce que c'est un rubis, je ne 
dirai pas d'une très belle eau, mais d'un très beau sang. 
D'ailleurs, puisqu'il vous était destiné, madame, il ne 
pouvait être que de sang royal. 

MADAME SOURETTE. 

Ces grands compliments, madame, me gêneraient 
fort, venant de toute autre personne; mais, venant de 
vous que je sais peu banale, ils me flattent infiniment. 



ACTE DEUXIÈME 95 

GEORGETTE. 

Maintenant, madame, vous avez dû recevoir... 

MADAME SOURETTE. 

Une émeraude, oui, madame, en forme de cœur. 

GEORGETTE. 

Ça s'appelle en forme de poire; mais c'est la même 

chose... (Regardant son mari.) Oh! Oui. 

MADAME SOURETTE. 

Je vais vous la faire chercher... (Eiie a sonné un domesiique.) 
Dites à ma femme de chambre de vous donner Técrin 
qu'on a envoyé ce matin de chez Doniau. J'aurais dû 
vous le renvoyer plus tôt, mais j'avais du monde et 
c'est arrivé juste au moment du déjeuner... vous savez 
ce que c'est. Et puis, j'avais appris par la dédicace qu'il 
s'agissait d'un anniversaire... je pensais avoir toute la 
journée... Mon Dieu, tout s'exphque, c'est le bijoutier 
qui a fait une regrettable confusion. 

GEORGETTE. 

Oui. La confusion est surtout pour vous, madame. 

Cependant le domestique est revenu et a remis l'écrin à madame Sou- 
rettc qui le remet à Georgetlc. 

MADAME SOURETTE. 

Voici, madame, ce qui vous appartient. 

GEORGETTE. 

Merci... et maintenant, il ne me reste plus qu'à me 
retirer... Ne vous dérangez pas... ce n'est pas la peine. 

MADAME SOURETTE. 

Au revoir, madame. 

GEORGETTE. 

Adieu, madame. 

LEMEINIER, s'avançanl. 

Mais, ma chère amie, je pars avec vous, je vous 
accompagne. 



96 GEORGETTE LEMEUNIER 

GEORGETTE. 

Mais non... reste donc avec tes amis... d'ailleurs, j'ai 
des courses à faire pour lesquelles tu me gênerais plutôt. 

LEMEUNIER, 

Gomme vous... comme tu... Ah bien! très bien... 

Elle sort. 



SCENE XIÏI 

MADAME SOURETTE, GHARGENNES, JOURNAY, 
LEMEUNIER, SOURETTE, LE DUC DE MOR- 
TAGNE. 

MADAME SOURETTE, mettant le rubis à son doigt, à Sourette. 

Je VOUS remercie, mon ami, mais vous avez fait une 
folie... Il est admirable, ce rubis, c'est une pierre magni- 
fique... (Au duc.) Regardez, duc. 

LE DUC. 

C'est un cadeau princier. Madame, permettez-moi de 
me retirer. 

Il lui baise la main. 

MADAME SOURETTE. 

Au revoir, duc, et tous mes vœux pour ce que vous 
savez. 

GHARGENNES. 

Madame, je vais vous demander également la per- 
mission de me retirer... je vous remercie des heures 
charmantes que j'ai passées auprès de vous. 

MADAME SOURETTE. 

Oh! « charmantes... » vous êtes trop aimable. C'est 
moi qui suis tout à fait contrariée que notre vieil ami 
Le Prieur de Lesville se soit laissé aller à de telles vio- 
lences de langage; je vous en suppHe, oubliez-le... 

Elle remonte avec lui jusqu'à la porte. 



ACTE DEUXIEME 97 

LEMEUNIER, à Journay. 

C'est effrayant, ce qui m'arrive... Quelle brute, ce 
bijoutier! 

JOURNAY. 

Oui, il a fait de deux pierres un coup épouvantable. 

LEMEUNIER. 

Et moi qui n'ai rien trouvé à dire!... j'ai eu une 
attitude déplorable. 

JOURNAT. 

C'est une justice à te rendre, tu avais le choix entre 
plusieurs contenances, tu as pris la plus bête. 

LEMEUNIER. 

Je m'en rends très bien compte... Je suis très ennuyé, 
tu sais, très... 

JOURNAY. 

Je comprends ça. 

LEMEUNIER. 

Qu'est-ce que je vais dire, à présent, à Georgette? 

JOURNAY. 

Dame! ça va être dur! 

LEMEUNIER. 

Je vais m'en aller. Descends avec moi... Attends, 
j'ai deux mots à dire à Ahne Sourette... Occupe-toi du 
mari. 

Il se dirige vers madame Sourette, qui vient de reconduire Chtr- 
cennes, pendant que iournay s'occupie du mari. 

MADAME SOURETTE. 

Je vous remercie... C'est tout à fait joli!... 

LEMEUNIER. 

Ne parlons pas de ça, je vous prie... Mais vous avez 
bien compris qu'il y avait une erreur... Pourquoi ne 
m'avez- vous pas averti? 



98 GEORGETTE LEMEUNIER 

MADAME SOURETTE. 

Oui... Je voulais voir ce qui en résulterait... 

LEMEUNIER. 

Ah! quelle femme êtes-vous donc? 

MADAME SOURETTE. 

Je vous Tai dit : une femme qui vous aime et qui 
vous veut à elle seule. 

LEMEUNIER. 

Vous avez des façons dangereuses d'aimer les gens. 

Il la salue et se dirige vers la porte. 

SOURETTE, a Lemeunier. 

Vous partez? 

LEMEUNIER. 

Oui. 

SOURETTE. 

Vous allez vous occuper de ce qui est convenu? 

LEMEUNIER. 

Ah! oui, oui. C'est entendu... vous aurez ça demain. 

SOURETTE. 

Ne manquez pas, surtout!... 

Il accompagne Lemeunier et revient immédiatement. 

SCÈNE XIV 
SOURETTE, MADAME SOURETTE. 

Madame Sourette regarde le rubis. 
SOURETTE, lui prenant la main. 

Il est superbe ! 

MADAME SOURETTE. 

Vous avez l'argent? 

SOURETTE. 

Non : il lui faut la signature de sa femme. 

MADAME SOURETTE. 

Il ne l'a pas encore ! 



ACTE DEUXIÈME 99 

SOURETTE. 

Non; mais il va la lui demander. • 

MADAME SOURETTE. 

Il sera bien reçu! 

SOURETTE. 

Pourquoi ? 

MADAME SOURETTE. 

Mais cette femme-là ne signera pas... Vous ne Tavez 
donc pas regardée, tout à l'heure? C'est une femme 
jalouse, et qui s'imagine un tas de choses. 

SOURETTE. 

Le fait est qu'elle n'a pas l'air commode. 

MADAME SOURETTE. 

Elle lui a déjà déconseillé de s'associer avec vous! 
J'ai senti ça dans les quelques mots qu'il m'a dits à ce 
sujet. Il n'y a rien à faire tant qu'il sera avec cette 
femme-là. 

SOURETTE. 

Mais... c'est sa femme... il sera toujours avec elle... 

MADAME SOURETTE. 

Qui sait? 

SOURETTE. 

Oui? 

MADAME SOURETTE. 

Ce qui vient d'arriver, à ce point de vue-là, est assez 
heureux. 

SOURETTE. 

Ça ne les séparera pas. 

MADAME SOURETTE. 

Vous connaissez ma devise : laissez-moi faire. 

SOURETTE. 

Mais, ma chère amie, je vous laisse. 



Rideau 



ACTE TROISIÈME 



Chez la mère de madafne Lemeunier : un salon « petit bour- 
geois », « très bonne dame », simple, sans faux luxe, sans 
prétention, partant sans ridicule. 



SCÈNE PREMIÈRE 
MADAME ANGEVIN, JULIA. 

Julia entre, tenant des bibelots à la main. 
MADAME ANGEVIN. 

Ah! VOUS voilà, Julia... vous êtes allée chez ma fille,, 
et déjà revenue ! il est vrai que c'est à côté. 

JULIA. 

Oui, madame, j'en deviens... J'ai rapporté du linge et 
les robes que madame avait besoin; j'ai porté tout ça 
dans sa chambre. Et puis voilà les objets que madame a 
demandés : sa petite pendule, son buvard, son néces- 
saire à écrire. J'ai rapporté aussi le portrait de mon- 
sieur, celui qui était toujours sur le petit bureau de 
madame, mais je ne sais pas si je dois... 

MADAME ANGEVIN. 

Non, non, Julia, donnez-le-moi, ce portrait, il vaut 
mieux attendre un peu... 

Elle prend le portrait et le cache dans un tiroir quelconque. 



I 



ACTE TROISIÈME 101 

JtLIA. 

Ah! madame, c'est bien malheureux, ce qui arrive 
là. 

MADAME ANGEVIN. 

A qui le dites- vous, Julia! 

JULIA. 

C'est monsieur qui en a, du chagrin! 

MADAME ANGEVIN. 

Vous avez vu M. Lemeunier? 

JULIA. 

Oh ! non, madame, mais j*ai vu Léonie, la cuisinière, 
et c'est par elle que j'ai eu des détails. 

MADAME ANGEVIN. 

Ah!... et alors vous dites que moa gendre?... 

JULIA. 

Oui, madame, il parait que lorsque monsieur est 
rentré hier soir et qu'il a trouvé la lettre de madame, 
il en est resté, cet homme! il a eu comme une s^^ncope; 
il n'a pas touché au diner et il a passé toute la nuit à 
écrire à madame. Est-ce malheureux, tout de même!.. • 

MADAME ANGEVIN. 

Oui, Julia, c'est bien malheureux, et tellement inat- 
tendu! 

JULIA. 

N'est-ce pas, madame? c'est ce que nous disions avec 
la cuisinière... 

MADAME ANGEVIN. 

Dites-moi, ma fille, vous qui les voyiez tous les jours, 
et plus que moi, comment M. et Mme I^omeunier 
étaient-ils ensemble? 

JULIA. 

Mais très bien, madame! c'était un excellent m ''nage. 
Madame aimait beaucoup monsieur, et monsieur était 



102 GEORGETTE LEMEUNIER 

toujours si gentil avec madame! c'était un plaisir de 
les voir. Jamais ils ne se cherchaient des raisons comme 
il y en a tant. 

MADAME ANGEVIN. 

Ils ne se disputaient peut-être pas devant vous. 

JULIA. 

C'est égal, madame, ça se voit bien, ces choses-là. 
Depuis quatre ans que je suis chez eux, je n'ai jamais 
vu même ce qui s'appelle une brouille. Vous comprenez, 
madame, je sais bien ce que c'est. J'ai été dans une 
maison où les maîtres ne faisaient qu'une de se dis- 
puter et de se cogner. Si c'est Dieu permis, madame, des 
gens qui avaient voiture!... D'ailleurs, ils ont divorcé; 
même que j'ai eu assez de mal à me replacer, en sortant 
de chez eux. 

MADAME ANGEVIN. 

Pourquoi ça? 

JULIA. 

Madame ne sait donc pas qu'il y a des personnes qui 
ont des idées si tellement étroites qu'elles ne veulent 
pas d'une femme de chambre qui a servi chez une dame 
qui a divorcé? Je me suis présentée dans cinq places, 
avant d'entrer chez madame. Heureusement que ma- 
dame comprend les choses : elle m'a prise tout de même; 
elle est si bonne, madame!... Aussi je lui ai dit que, 
quoi qu'il arrive, je la suivrai, et que je resterai avec 
elle... C'est égal., je suis bien contrariée de ce qui se 
passe. Enfin, il faut espérer que ça s'arrangera, n'est-ce 
pas, madame? 

MADAME ANGEVIN. 

Il faut l'espérer, Julia. 

JULIA. 

Si monsieur a fait quelque chose qu'il ne devait pas 
faire... je ne sais pas, moi, c'est une supposition... 
madame pardonnera, bien sûr. Moi, qui vous parle, j'ai 



ACTE TROISIÈME 103 

passé par là, madame; il a bien fallu pardonner... et 
ça n'était pas mon mari! 

Elle commence à pleurnicher. 

MADAME ANGEVIN. 

Il me semble que nous sortons un peu de la question, 
Julia... Mais je crois que voici ma fille. 



SCENE II 
Les Mêmes, GEORGETTE. 

GEORGETTE, cnlranl avec son chapeau. 

Bonjour, mère. 

MADAME ANGEVIN. 

Bonjour, ma pauvre chérie; tu viens de chez... 

GEORGETTE. 

Oui, oui, je te raconterai ça tout à l'heure. Eh bien, 
Julia, vous m'avez rapporté tout ce que je vous avais 
demandé? 

JULIA. 

Oui, madame, j'ai tout rapporté; madame trouvera 
toutes ses affaires dans sa chambre. J'ai aussi rapporté 
la pendule, le buvard et le nécessaire de madame. 

GEORGETTE. 

C'est bien. Tenez. 

Elle lui tend son chapeau. 

Jl'LIA, timidement. 

Madame? 

GEORGETTE. 

Quoi? 

JULIA. 

J'ai vu la cuisinière... il parait que lorsque monsieur a 
reçu la lettre par laquelle... 

Elle va pleurnicher. 



104 GEORGETTE LEiMEUMER 

GEORGETTE. 

Ça m'est égal, monsieur... je n'ai pas besoin de savoir 
ce qu'il a fait, monsieur... Séchez vos larmes, ma fille, 
et allez porter mon chapeau par là. 

JULIA. 

Bien, madame. 

Elle sort. 



SCÈNE III 
MADAME ANGEVm, GEORGETTE. 

MADAME ANGEVIN. 

Tu as tort de la rudoyer, cette pauvre Julia : elle est 
très dévouée. 

GEORGETTE. 

Oui, mais elle se mêle de ce qui ne la regarde pas, et 
puis elle pleurniche trop, ça m'agace! Est-ce que je 
pleure, moi? 

MADAME ANGEVIN. 

Oh! toi, tu es extraordinaire. 

GEORGETTE. 

Non, mais je suis logique. Je viens de chez mon 
avoué. 

MADAME ANGEVIN. 

Ah!... eh bien? 

GEORGETTE. 

Je l'ai mis au courant, il m'a dit des choses éton- 
nantes. Il parait que c'est moi qui suis dans mon tort. 

MADAME ANGEVIN. 

Comment ça? 



ACTE TROISIEME i06 

GEORGETTE. 

Oui, je n'ai pas le droit de venir m'installer chez toi; 
j'aurais dû demander l'autorisation au tribunal. De 
pliLS, mon avoué trouve qu'il n'y a pas dans tout ce que 
je lui ai raconté sujet de divorcer, attendu qu'il n'y a 
ni flagrant délit, ni sévices, ni injures graves. Qu'est-ce 
qu'il lui faut? Oui, mon mari peut couvrir de bijoux 
une madame Sourette, et lui faire la cour au vu et au 
su de tout le monde, ça ne signifie rien. De sorte que, 
s'il y a un procès, c'est mon mari qui le gagnera, à 
moins que je n'aie affaire à un président intelligent, 
humain et équitable... mais va le chercher! 

MADAME ANGEVIN. 

J'espère bien, moi, qu'il n'y aura pas de procès. 

GEORGETTE. 

S'il le faut, pourtant! 

MAD.VME ANGEVIN. 

Tu tiens donc absolument à divorcer? 

GEORGETTE. 

Mais oui, j'y tiens! 

MADAME ANGEVIN. 

Tu prends cette résolution bien rapidement et tu 
pourrais t'en repentir. A te parler franchement, tu n'as 
aucune preuve contre ton mari. 

GEORGETTE. 

Voyons, ne parle pas comme un avoué, je t'en prie : 
tu es ma mère et surtout tu es une femme; et tu sais 
bien qu'il y a certaines choses qui sont aussi significa- 
tives que le flagrant délit... 

MADAME ANGEVIN. 

Ce n'est pas parce que ton mari a offert un bijou à 
cotte madamp Sourette... 



106 GEORGETTE LEMEUJNIER 



GEORGETTE. 



Mais il y avait un mot dans Técrin, un mot très com- 
promettant, plus que galant ! Je ne l'ai pas gardé, mal- 
heureusement, je Tai laissé dans Técrin, parce que j'ai 
voulu faire de la dignité... ça m'a bien réussi, je n'ai 
plus aucune preuve. 

MADAME ANGEVIN. 

C'est égal, je ne peux pas me faire à cette idée que 
ma fille, ma fille ! va divorcer. 

GEORGETTE. 

Mais pourquoi? 

MADAME ANGEVIN. 

Ma pauvre enfant, c'est tellement contraire à mes 
principes ! Songe au scandale que ça va faire dans notre 
monde, parmi toutes nos connaissances. 

GEORGETTE. 

Ah! si tu t'occupes de ce que diront les gens!... Quoi 
que je fasse, ils trouveront toujours à redire. C'est bien 
simple : aimes-tu mieux que je sois malheureuse? 

MADAME ANGEVIN. 

Non, mais nous serons mises au ban de la société. 

GEORGETTE. 

D'une certaine société, bourgeoise et assommante. 

MADAME ANGEVIN. 

Mais honnête, mais honorable. 

GEORGETTE. 

Oh! honorable!... 

MADAME ANGEVIN. 

Rappelle-toi... quand Mathilde Riquet a divorcé, 
toutes ses connaissances lui ont tourné le dos. Et pour- 
tant elle avait raison, il a été établi que son mari cou- 
rait après toutes les bonnes. Ça n'empêche pas que per- 



ACTE TROISIÈME 107 

sonne n'a plus voulu les voir, ni elle ni sa mère... toutes 
ses amies et ses cousines même se sont éloignées d'elle. 

GEORGETTE. 

Ses amies préfèrent avoir des amants et ne pas di- 
vorcer. 

MADAME ANGEVIN. 

Oh! ne dis pas ça... Germaine et Blanche se con- 
duisent très bien... il n'y a rien à dire sur elles. 

GEORGETTE. 

Parbleu, je crois bien!... elles sont laides comme des 
horreurs et bêtes comme des oies. Ce sont celles-là sur- 
tout qui n'admettent pas le divorce, sous aucun pré- 
texte, parce qu'ayant rencontré un jeune homme beso- 
gneux qui les a épousées pour leur dot, elles ne seraient 
pas certaines d'en trouver un second qui aurait ce 
triste courage... Sois sûre que ce n'est pas lamoraleni la 
religion, ni leurs « principes », comme elles disent, qui 
leur font condamner le divorce et se renfermer dans le 
mariage comme dans une forteresse sacrée; mais c'est 
l'intérêt et l'égoïsme qui guident toutes ces femmes-là, 
les mères et les filles. 

MADAME ANGEVIN. 

Mais moi, mon enfant, tu admettras bien que ce 
n'est pas l'intérêt ni l'égoïsme qui me font te parler 
ainsi! Et tout ce que je te dis là, c'est pour que tu 
réfléchisses. 



SCÈNE IV 
GEORGETTE, MADAME AiNGEVlN, p.i. NICOLE. 

JULIA, entrant. 

Madame, c'est Mme Mairieux qui voudrait voir ma- 
dame. 



108 GEORGETTE LEMEUNIER 

GEORGETTE. 

Faites-la entrer. 

NICOLE, air de circonstance. 

Bonjour, ma pauvre chérie. Gomment vas-tu? 

Elle l'embrasse. 

GEORGETTE. 

Ça va bien. 

NICOLE, à madame Angevin. 

Bonjour, madame. 

MADAME ANGEVIN. 

Bonjour, Nicole. Tu vas bien? 

NICOLE. 

C'est à vous qu'il faut demander ça. 

MADAME ANGEVIN. 

Ne m'en parle pas, je suis désolée. 

GEORGETTE. 

Mais non, mère, tu n'es pas désolée, ne dis donc pas 
ça. 

NICOLE. 

D'autant plus que ça va s'arranger! 

MADAME ANGEVIN. 

Je l'espère. 

NICOLE. 

Nous le désirons tous. 

MADAME ANGEVIN. 

Enfin, je vous laisse toutes les deux... Raisonne-la. 

NICOLE. 

Comptez sur moi, madame. 



ACTE TROISIÈME 109 

SCÈNE V 

GEORGETTE, MCOLE. 

NICOLE. 

Eh bien! comment vas-tu, toi? 

GEORGETTE. 

Mais ça va très bien. 

MCOLE. 

Voyons, raconte-moi. 

GEORGETTE. 

Mais je n'ai rien à te raconter : tu es certainement 
au courant, puisque te voilà. 

MCOLE. 

Je suis au courant... C'est-à-dire que mon mari m'a 
raconté, en déjeunant, la scène qui avait eu lieu liier 
chez les Sourette, et il m'a dit que tu étais rentrée chez 
ta mère. 

GEORGETTE. 

Oui, je suis rentrée chez ma mère. J'ai repris posses- 
sion de ma chambre de jeune fille; mère me laisse cette 
pièce pour recevoir mes visites. Pauvre femme! Je viens 
lui déranger sa petite existence matérielle et morale. 
C'est ennuyeux, une fille qui divorce. 

NICOLE. 

Surtout quand on est déjà si petitement logé! ^ 

GEORGETTE. 

Tu vois, j'ai déjà arrangé mon petit coin... Je vais 
être très bien. 

NICOLE. 

Ah! tu n'es pas embarrassée, toi. • 

m. 10 



110 GEORGETTE LEMEUNIER 

GEORGETTE. 

Ainsi, ça se sait déjà? C'est par Mlle Sorbier, sans 
doute, que ton mari Ta appris? 

NICOLE. 

Je ne sais pas : il ne me Fa pas dit. Alors, je suis 
venue en toute hâte. 

GEORGETTE. 

Tu es bien gentille. 

NICOLE. 

Tu sais que ce pauvre Ned a un chagrin fou. 

GEORGETTE. 

Il se consolera. 

NICOLE. 

Écoute, Georgette, tu ne peux pas, tu ne dois pas 
divorcer : il faut que tu rentres chez toi; tu n'as pas le 
droit d'abandonner ainsi ton mari, ton foyer... tu as 
fait un coup de tête, mais tu vas réfléchir. D'ailleurs, 
tout le monde te donne tort et, bien que je sois ton 
amie, moi, la première... 

GEORGETTE, la coupant. 

Ma petite Nicole, tu es tout à fait amusante dans ce 
rôle-là, mais c'est inutile de continuer, car nous n'avons 
pas sur ce sujet la même manière de voir. 

NICOLE. 

Comment ? 

GEORGETTE. 

Tu as un mari que tu n'aimes pas] et quitte trompe... 
tu te consoles avec Raymond, c'est parfait. Moi, j'ai- 
mais mon mari, il m'a cruellement outragée... c'est 
fini. 

NICOLE. 

Je t'assure, Georgette chérie, que tu as tort, car 
enfm... 



) 



ACTE TROISIÈME lÙ 

GEORGETTE. 

Je t'en prie, ma bonne petite, n'insiste pas, tu per- 
drais ton temps; tu crois remplir ton devoir d'amie, 
tes intentions sont excellentes, ça me suffit; parlons 
d'autre chose. Comment va Raymond? 

NICOLE. 

Mais il va très bien, je te remercie, il est désolé de 
tout cela. 

GEORGETTE. 

Lui! Qu'est-ce que ça peut lui faire? 

NICOLE. 

Ah! ma chère, tu ne le connais pas : c'est un garçon 
plein de cœur... il aurait bien voulu te voir, te parler, 
et même il est venu avec moi jusqu'ici... il m'attend en 
bas, en voiture... mais il n'a pas osé monter. 

GEORGETTE. 

Il a bien fait. 

NICOLE. 

Oui, à cause de ta mère, qu'il ne connaît pas... il a 
eu peur que cela ne paraisse drôle. 

GEORGETTE. 

C'est encore plus drôle que tu ne le crois... Ainsi toi, 
ton mari et Raymond, vous blâmez tous les trois ma 
conduite. C'est admirable! Vous trouvez que je dois 
réintégrer le domicile conjugal. Et Mlle Sorbier? Elle 
est sans doute aussi de cet avis. Saîs-tu que ça donne à 
réfléchir ! 

NICOLE. 

Oh ! ne te moque pas de moi, je suis venue simplement 
te parler comme une amie. 

GEORGETTE. 

Aussi je te réponds* comme à une amie. C'est. très 
gentil, ma chérie, ce que tu as fait là, très gentil, et ta 



112 GEORGETTE LEMEUNIER 

petite démarche me touche infiniment. Je n'en tien- 
drai aucun compte, ce qui ne m'empêche pas de t'aimer 
beaucoup... mais, vois-tu, chacun est hbre d'agir comme 
il l'entend. 

NICOLE. 

Je suis absolument de ton avis. 

JULIA, entrant. 

Madame, c'est M. Journay... il insiste pour parler à 
madame. 

GEORGETTE. 

Mais il n'a pas besoin d'insister : je serai enchantée 
de le voir, celui-là!... Faites- le entrer. 

NICOLE. 

Je me sauve. 

GEORGETTE. 

Pourquoi? reste donc... Ah! c'est vrai... j'oubliais... 
Raymond doit s'impatienter. 

NICOLE. 

Tu es méchante ! 

Elle Vembrasse et se sauve. Elle so croise sur le seuil do la porte 
avec Journay; ils se disent rapidement bonjour. 



SCÈNE VI 
GEORGETTE, JOURNAY. 

JOURNAY. 

Bonjour, madame. 

Il tend la main à Georgette, qui ne tend pas la sienne. 
GEORGETTE. 

Bonjour. 

JOURNAY. 

Vous ne me donnez pas la main? 



ACTE TROISIEME 113 

GEORGETTE. 

Non. 

JOURNAY. 

Ça va bien... Vous devinez ce qui m'amène. 

GEORGETTE. 

Oui... je m'en doute. 

JOURNAY. 

Je ne me dissimule pas que je viens remplir une mis- 
sion très délicate. 

GEORGETTE. 

Alors, vous ne réussirez pas... parce que, pour une 
mission délicate, il faut un homme délicat. 

JOURNAY. 

Ça va bien... mais vos boutades ne m'arrêteront pas, 
je vous en préviens. Vous savez qu'il y a, en ce moment, 
un homme au désespoir : en rentrant chez lui, hier soir, 
lorsqu'il a trouvé la lettre par laquelle vous lui annon- 
ciez votre résolution... 

GEORGETTE, le coupant. 

Oui, oui, je sais : Léonie, la cuisinière, Ta dit à Julia, 
la femme de chambre, qui me l'a répété. 

;\ JOURNAY. 

Puisque vous le savez, je n'ai rien à ajouter après 
ces personnes. Vous permettrez cependant à un ami... 

GEORGETTE. 

Comment dites- vous ça? 

JOURNAY. 

A un vieil ami... 

GEORGETTE. 

Vous?., mais, mon cher, vous n'êtes pas mon ami. 
En quoi l'avez- vous été dans tout cela? Et de quel 
droit vous mêlez- vous de mes affaires? Il fallait vous 

10. 



114 GEORGETTE LEMEUNIER 

en mêler lorsqu'il en était temps et que je vous le 
demandais. Rappelez-vous donc la conversation que 
nous avons eue, avant-hier soir, chez moi, précisé- 
ment à propos de Mme Sourette : vous vous êtes tenu 
sur une sage réserve, ne vous mettant ni dehors ni 
dedans; vous m'avez affirmé que vous n'y déjeuniez 
pas le lendemain, et c'est vous la première personne 
que j'ai vue en entrant chez elle... Voyez-vous, mon 
cher Journay, ces gens qui dînent la veille chez la 
femme et qui déjeunent le lendemain chez la maî- 
tresse, ces gens-là peuvent être de bons garçons, de 
gais compagnons, d'aimables camarades, mais pas des 
amis. 

JOUBNAY. 

Je m'attendais à ce que vous me disiez tout cela, 
mais vous vous trompez absolument... Et d'abord, que 
poïivais-je faire? 

GEORGETTE. 

■ Me prévenir... il y a longtemps que vous auriez dû y 
songer. 

JOURNAY. 

A quoi ça vous aurait-il avancée? 

GEORGETTE. 

A savoir : une femme avertie en vaut deux. Oui, 
TOUS auriez dû me dire que cette femme voulait me 
prendre mon mari, et que, naïf comme il l'est, elle était 
dangereuse pour lui... nous aurions alors cherché en- 
semble un moyen d'empêcher ce qui est arrivé. Je vais 
plus loin : si vous aviez été véritablement son ami, 
son ami à lui, vous auriez dû l'avertir, lui représenter 
<îombien je l'aimais et qu'il agissait vilainement... mais 
vous vous en êtes bien gardé ! 

JOURNAY. 

Je vous demande pardon! il ne me disait pas tout... 
et puis si vous croyez encore à rinfluenoe des amis sur 
les amis... j'y aurais perdu mon latin, mon temps et 
ma jeunesse... D'abord, je lui ai dit tout ça. 



ACTE TROISIÈME H5 

GEORGETTE. 

Mais non, v-ous étiez son confident, son complaisant, 
mais vous n'avez pas été son ami. D'ailleurs, vous 
êtes arrivé à un joli résultat, avec toutes vos complai- 
sances, et vous devez être satisfait ! 

JOURNAY. 

C*est-à-dire que je suis désolé... mais vous êtes in- 
juste; je ne suis pas si coupable!... c'est toujours le 
même système, parbleu! vous attachez à des petites 
choses une importance exagérée. 

GEORGETTE. 

• Vous, VOUS n'y attachez pas assez d'importance.,, 
ça fait une moyenne. D'abord, qu'appelcz-vous « des 
petites choses w? 

JOURNAY. 

Vous me reprochez d'être allé à ce déjeuner... Ça 
n'est pas un crime. 

GEORGETTE. 

Moi, je ne l'aurais pas fait. 

JOURNAY. 

Mais vous êtes une exception, c'est convenu; vous 
tie pouvez pourtant pas exiger que nous soyons tous 
des exceptions : alors, que deviendrait la règle? Vous 
vous en moquez, de la règle! 

GEORGETTE. 

Oh! je vous en prie, pas de cabrioles! 

JOURNAY. 

Soit, parlons sérieusement. Ma chère amie, nous ne 
vivons pas au fond d'une campagne, au milieu de gens 
aux mœurs simples et charmantes, dans un siècle de 
croyance et de foi, mais nous vivons à Paris, à Paris, 
au milieu d'une société effroyable et dans un temps où 
l'on ne croit plus à rien. Nous sommes en contact per- 



H6 GEORGETTE LEMEUNIER 

pétuel avec des gens hypocrites ou cyniques, menteurs, 
voleurs, vicieux, et même avec de véritables bandits, 
net nous devons faire bonne mine aux canailles, parce 
qu'après tout nous ignorons ce qu'ont fait les hon- 
nêtes gens!... Il n'est donc pas étonnant qu'à la longue 
notre conscience et notre jugement soient entamés. 
Et vous-même, oseriez-vous affirmer que tous les gens 
auxquels vous donnez la main, cette main que vous 
m'avez refusée tout à l'heure, oseriez-vous affirmer 
qu'ils sont irréprochables?... Vous voyez bien... vous 
ne répondez pas... Et puisque vous parlez de complai- 
sances, ne recevez-vous pas votre amie ^Mme Mairieux 
en même temps que son amant, chez vous, à votre 
table? ne les mettez-vous pas à côté l'un de l'autre?... 
Avertissez- vous le mari? 

GEORGETTE. 

C'est vrai; mais j'étais bien résolue à ne plus rece- 
voir ce couple compromettant. 

JOURNAY. 

Vous avez pris cette résolution quand vous avez 
soupçonné votre mari, quand vous avez souffert : alors 
vous êtes devenue irréductible; mais moi, je n'ai pas 
au fond du cœur un grand amour qui m'autorise à être 
intransigeant comme vous l'êtes, et à dire à tout un 
chacun ses quatre vérités et même des sottises. 

GEORGETTE. 

La seule amitié pouvait vous faire agir honnêtement. 

JOURNAY. 

En quoi ai- je agi malhonnêtement? 

GEORGETTE. 

Oh! c'est trop fort! 

JOURNAY. 

Mais certainement!... En somme, je suis l'ami de 
votre mari; c'est lui que je connaissais avant de vous 



ACTE TROISIÈME 117 

connaître, et si je vous avais avertie, c'est lui que 
j'aurais trahi et c'eût été une infamie. Ma position 
n'était guère commode entre vous deux, avouez-le. 
Vous me dites que, l'autre soir, je ne vous ai pas répon- 
du franchement; mais, vous ne m'avez pas interrogé 
franchement : vous avez cherché à savoir quelque 
chose, ce qui est tout différent... alors, moi, j'étais sur 
mes gardes, naturellement. Et d'ailleurs, ne vous ai-je 
pas dit que je croyais Mme Sourette très capable d'être 
coquette avec Lemeunier par calcul ou par caprice? 
Ce sont là mes propres paroles... je mêles rappelle, je 
les ai pesées. Eh bien, je vous ai dit la vérité. 

GEORGETTE. 

Hein ? comme ça se trouve ! 

' JOURNAY. 

Oui, ça se trouve bien. Il n'y a eu qu'un flirt entre' 
votre mari et Mme Sourette... je vous en donne ma 
parole d'honneur. Vous voyez donc que je ne suis pas 
si coupable que ça ! 

GEORGETTE. 

Il faut peut-être encore que je vous dise merci! 

JOURNAY. 

Non, mais il faut que vous m'écoutiez. J'ai eu des 
torts envers vous, c'est certain; mais je veux mainte- 
nant être votre ami. Vous comprenez que, devant une 
crise toute sentimentale, heureusement, mais qui 
risque de séparer deux êtres que j'aime, je ne peux pas 
rester un spectateur indifférent et je veux m'employer 
do toutes mes forces à vous servir l'un et l'autre. 

GEORGETTE. 

Vous n'y pouvez rien faire. • 

JOURNAY. 

J'essaierai... Vous avez l'intention de divorcer? 

GEORGETTE. 

Oui. 



H8 GEORGETTE LEMEUNIER 

JOURNAY. 

Laissez-moi vous dire qu'en divorçant vous ferez 
admirablement le jeu de Mme Sourette, car, person- 
nellement, elle est enchantée de tout ce qui arrive et, 
par ce que m'a dit Lemeunier, j'ai bien compris que 
son but était d'avoir votre mari à elle toute seule. 

GEOBGETTE. 

Vous appelez la jalousie à votre aide; mais ça m'est 
égal. Que mon mari continue à être l'amant de cette 
femme ! 

JOURNAY. 

Mais puisqu'il ne l'est pas!... 

GEORGETTE. 

Alors, qu'il le devienne... et qu'elle le trompe et 
qu'elle le ruine !... ça sera bien fait. 

JOURNAY. 

En un mot, vous lui souhaitez tout le mal possible : 
vous voyez bien que vous l'aimez. 

GEORGETTE. 

Non, c'est fini. 

JOURNAY. 

Ça va bien... Depuis hier soir, Ned a essayé à plu- 
sieurs reprises de vous voir, vous ne l'avez pas reçu. 

GEORGETTE. 

Et je ne le recevrai pas. 

JOURNAY. 

Vous ne pouvez pourtant pas divorcer, vous ne pou- 
vez pas prendre un parti aussi grave, sans avoir eu au 
moins une expUcation avec votre mari... Et si vous 
refusiez, quels que soient les torts de Lemeunier, vous 
ne trouveriez personne, vous m'entendez, personne, 
pour vous donner raison. D'ailleurs, tôt ou tard, il 
faudra vous retrouver en sa présence, il vaut mieux 
que ce soit tout de suite... Sans compter que vous avez 
l'air de la redouter, cette expUcation. 



ACTE TROISIÈME 119 

GEORGETTE. 

Moi? et pourquoi donc la redouterais-je? 

JOURNAY. 

Je ne sais pas... vous avez peut-être peur d'être 
faible? 

GEORGETTE. 

Moi... faible! Ah! vous ne me connaissez pas. Vous 
avez raison, il vaut mieux en finir tout de suite : qu'il 
vienne, je le recevrai. 

JOURNAY. 

Je vais lui porter cette bonne nouvelle... il m'attend 
en bas dans une voiture. 

GEORGETTE. 

Comme l'autre! 

JOURNAY. 

Quel autre ? 

GEORGETTE. 

Non... rien. 

JOURNAY. 

Allons, au revoir, et croyez bien que, désormais, je 
serai votre ami... je vous le dis, cette fois, très loyale- 
ment. 

Nous verrons. 



SCENE VII 
GEORGETTE, JULIA. 

Quand Joiirnay est parti, Gcorjfctle a sonné la femme de chambre. 
JULIA. 

Madame a sonné? 

GEORGETTE. 

Oui, Julia. M. Lemeunier va venir dans un instant... 
vous le ferez entrer ici, et s'il venait d'autres visites 



120 GEORGETTE LEMEUNIER 

pour moi, vous diriez que je ne reçois plus. Vous avez 
compris, n'est-ce pas? 

JULIA. 

Pour sûr, madame, que j'ai compris! 

Elle est sur le point de pleurnicher. 

GEORGETTE. 

Je VOUS en prie, Julia, ne pleurez pas tout le temps 
comme ça... prenez un peu sur vous... Qu'est-ce que je 
dirai, moi?... 

Sur ces derniers mots, Lemeunier est entré. 



SCÈNE VIII 

GEORGETTE, LEMEUNIER. 

LEMEUNIER. 

Journay m'a dit que vous vouliez bien me recevoir. 

GEORGETTE. 

Tu peux dire « tu ». 

LEMEUNIER, avec un mouvement vers elle. 

Ah! Georgette... 

GEORGETTE. 

Non, ne te jette pas à mes genoux... Causons... 

LEMEUNIER. 

Je ne sais pas quel sera le résultat de cette conver- 
sation, mais en tout cas je te remercie de vouloir bien 
m'écouter. Avant tout, j'avais besoin de te vcir, car 
je suis très malheureux. 

GEORGETTE. 

Ce n'est pas ma faute, . - 



ACTE TROISIÈME 121 

LEMEUNIER. 

Quand j*ai appris hier soir que tu ne rentrerais pas 
à la maison, j'ai cru que j'allais devenir fou... ce ne 
sont pas des phrases, je t'assure, je suis accouru tout 
de suite ici, mais tu avais condamné ta porte; je suis 
revenu ce matin, c'a été la même chose... J'ai passé 
toute la nuit àt'écrire... on a dû te remettre ma lettre... 

GEORGETTE. 

Oui, on me l'a remise. 



Tu l'as lue? 
Oui. 



LEMEUNIER. 



GEORGETTE. 



LEMEUNIER. 

Et tu n'as rien à me dire? 

GEORGETTE. 

Non. 

LEMEUNIER. 

Ah! j'aurais cru, pourtant... 

GEORGETTE. 

Que veux-tu que je te dise? Ta lettre ne signifie abso- 
lument rien. Évidemment, d'avoir envoyé ime bague 
à cette femme, ça n'est pas une preuve légale que tu 
m'aies trompée, mais pour moi c'est pire. 

LEMEUNIER. 

Je t'ai expHqué dans ma lettre... 

GEORGETTE. 

Oui, tu m'as expliqué que tu voulais faire une gra- 
cieuseté à la femme de M. Som'ette; mais si tes inten- 
tions étaient avouables, pourquoi ne me les as-tu pas 
dites? 

m. 11 



12-2 GEORGETTE LEMEUNIER 

LEMEUNIER. 

Je ne te les ai pas dites parce que, chaque fois que je 
te parlais de ces gens-là, tu devenais hostile... tout te 
paraissait suspect et, si j'insistais, tu prenais feu. 

GEORGETTE. 

C'est avant-hier soir, à l'Opéra, que Sourette t'a 
parlé pour la première fois de cette merveilleuse entre- 
prise de service postal par automobile. Or la bague 
était déjà commandée, puisque tu l'avais choisie en 
même temps que la mienne... Quand tu as passé chez 
ton bijoutier, tu n'avais aucune reconnaissance spé- 
ciale à montrer envers Sourette. 

LEMEUNIER. 

Ce n'est pas non plus spécialement pour cette 
affaire... mais déjà, à plusieurs reprises, n'est-ce pas? 
Sourette s'est employé pour moi... il s'est occupé de 
me faire vendre ce brevet, il m'a présenté à des gens 
influents... et puis j'étais souvent reçu chez lui... Alors, 
je me suis cru obligé... 

GEORGETTE. 

Allons donc! on attend le jour de l'an, et un homme 
dans ta position envoie des fleurs, un bibelot, mais 
pas un cadeau de cette importance; ça sort tout à fait 
des obligations mondaines. Ah bien ! ça coûterait cher 
de diner en ville, ça ne serait pas à la portée de tout le 
monde!... Non, non, pour te permettre d'offrir à cette 
femme un rubis de dix mille francs, il faut que tu sois 
avec elle dans une intimité significative, et le mot qui 
était dans l'écrin est aussi très significatif ! 

LEMEUNIER. ' 

Je ne me rappelle même plus ce que j'ai écrit. 

GEORGETTE. 

Je me le rappelle... tu as écrit : « Dans le jardin somp- 
tueux de l'archiduchesse Marie-Thérèse, un admirateur 
passionné envoie cette humble pierre. » C'est fort galant. 



ACTE TROISIÈME 123 

LEMEUNIER. 

C'est surtout banal... tu comprends, c'est pour dire 
quelque chose, c'est une fadeur. 

GEORGETTE. 

Je la trouve raide, moi, la fadeur... Oh! ce n'est pas 
une preuve, je le sais bien. Et qu'un avoué, que Journay, 
que ma mère même, me disent que ça ne signifie rien, 
ils sont dans leur rôle; mais toi! D'abord, tu dois com- 
prendre que le comphment qui s'adresse à une autre 
femme est une insulte pour moi. Et puis, surtout, c'est 
le procédé qui est vilain, et la faute grave que tu as 
commise est moins d'avoir envoyé une bague à 
Mme Sourette que de m'en avoii' envoyé une en même 
temps, à moi. Comprends-tu? en même temps... Non, 
tu ne peux pas comprendre. D'ailleurs, c'est bien un 
procédé d'homme, il n'y a pas d'erreur; c'est un tour 
d'une finesse épaisse et bien masculine. 

LEMEUNIER. 

Mais, je n'ai pas cherché si loin, je t'assure, et tu 
me prêtes des combinaisons bien ténébreuses... J'ai 
fait ça sans y penser et il n'y a pas de duphcité là 
dedans, mais une coïncidence. 

GEORGETTE. 

Oui, une lamentable coïncidence. Et je me rappelle, 
avant-hier soir, tu étais si fier de ne pas avoir oublié 
notre anniversaire! Ah! pourtant, il n'y avait vraiment 
pas de quoi! J'aurais mieux aimé cent fois que tu 
l'eusses oublié... Certainement tu as pensé à moi, mais 
tu as pensé à elle en même tinnps, et c'est cette dualité 
qui était dans ton cœur dont je suis justement offensée. 
C'est ce qui m'exaspère et qui me fait honte, oui, 
honte! car, ce soir-là, je t'ai été reconnaissante; et toi, 
tu as profité de ma reconnaissance sans remords, 
comme si elle t'était due. C'est ça qui est tout à fait 
vilain et lâche, oui, lâche! 



124 GEORGETTE LEMEUNIER 

LEMEUNIER. 

Georgette ! 

GEORGETTE. 

D'ailleurs, ça ne t'a pas réussi, ton machiavélisme, 
et tu n'as guère été malin. 

LEMEUNIER. 

Hélas! je n'ai pas cherché à être malin... C'est cet 
imbécile de bijoutier!... 

GEORGETTE. 

Laisse-le tranquille! Certes, il a fait une gaffe qui 
peut compter; mais si ça n'avait pas été ça, c'eût été 
autre chose, car j'étais avertie par ton attitude. Depuis 
quelque temps, je sentais que tu étais distrait de moi, 
préoccupé... je veillais! Un jour ou l'autre, j'aurais 
découvert la vérité... (on frappe à la porte.) Entrez ! Qu'est-ce 
qu'il y a? 

JULIA. ^ 

Madame, c'est quelqu'un... 

GEORGETTE. 

Je vous avais donné l'ordre de me laisser tranquille, 
je vous avais dit que je ne recevais personne. 

JULIA. 

Mais c'est monsieur qu'on demande ; c'est quelqu'un 
qui veut absolument parler à monsieur. (Eiie remet une carte 
à Lemeunier.) Ce monsicur Sait que monsieur est ici, et il 
dit qu'il ne s'en ira pas d'ici sans l'avoir vu... C'est 
pour une affaire urgente et très grave. 

GEORGETTE. 
Qui est-ce donc? (Lemeunier lui tend la carte.) SourcttC ! Il 

faut le recevoir. 

LEMEUNIER. 

Mais non, je ne suis pas du tout en état... 

GEORGETTE. 

Tu dois le recevoir. Tu aurais l'air d'avoir peur. 



ACTE TROISIEME 1:>5 

LEMEUNIER. 

Tu as raison... mais je ne t'ai pas dit tout ce que 
j'avais à te dire. 

GEORGETTE. 

Oh! moi non plus, sois tranquille! Je reviendrai. Je 
te laisse. 

Elle sort. 

LEMEUNIER. 

Faites entrer ce monsieur. 



SCÈNE IX 
LEMEU.MER, SOURETTE. 



SOURETTE. 

Bonjour, mon cher... je vous demande pardon, je 
vous dérange. 

LEMEUNIER. 

Beaucoup. 

SOURETTE. 

Oh! je sais bien, mais que voulez-vous? on ne peut 
pas toujours choisir son moment et il y a des affaires 
qui ne souffrent pas de retard. Je cours après vous 
depuis ce matin sans pouvoir vous rejoindre... enfm 
j'ai su que vous étiez ici : vous devinez ce qui m'amène. 

LEMEUNIER. 

Parlez. 

SOURETTE. 

Je viens vous demander si vous avez pensé à moi... 
Avez- vous les cent mille francs? 

11. 



426 GEORGETTE LEMEUNIER 

LEMEUNIER. 

Ma foi, non... je n'y ai pas pensé ! 

SOURETTE. 

Ah! mais... c'est ennuyeux. Hier, quand vous nous 
avez quittés, il était bien convenu que vous me don- 
neriez l'argent aujourd'hui... vous me l'aviez formelle- 
ment promis. 

LEMEUNIER. 

Oui, mais depuis hier je n'ai pas eu du tout le temps 
de m'occuper de cette affaire... D'abord, il fallait que 
j'aie la signature de Mme Lemeunier : je n'aurais pas 
pu la lui demander, puisque je viens de la voir seule- 
ment tout à l'heure. Ensuite, les circonstances sont 
telles que je ne peux pas lui parler en ce moment d'une 
semblable question. Vous ignorez probablement ce qui 
se passe, et c'est votre excuse de venir me relancer 
jusqu'ici. 

SOURETTE. 



Si, si, je sais. 



Ah! vous savez. 
A peu près, enfin., 



LEMEUNIER. 
SOURETTE. 



LEMEUNIER. 

Alors, vous comprendrez... 

SOURETTE. 

Je comprends que vous soyez très ennuyé, mais je 
ne le suis pas moins... Je dois payer cent mille francs 
avant cinq heures... vous me les aviez promis, vous ne 
me les donnez pas, c'est ce que je vois de plus clair. 

LEMEUNIER. 

Que voulez- vous que j'y fasse? 

SOURETTE. 

Mon cher ami, dans la vie, il faut séparer les affaires 



ACTE TROISIÈME 127 

passionnelles et les affaires d'intérêt, et j'estime que, 
sans froisser aucunement Mme Lemeunier, vous auriez 
pu," vous auriez dû même, séparant nettement les deux 
questions et vous occupant d'abord de celle qui me 
regarde, et tout en réservant l'autre qui vous est per- 
sonnelle, vous auriez dû lui demander sa signature. Je 
ne vois pas ce qu'il y a là dedans de si difficile. D'ail- 
leurs, il est encore temps et vous pouvez encore la lui 
demander. 

LEMEUNIER. 

Comment! vous voudriez... mois vous n'y pensez 
pas!... 

SOURETTE. 

Alors, il ne fallait pas me promettre... Quand je 
vous ai demandé, l'autre soir, de me rendre ce service, 
il fallait me dire carrément que vous ne le pouviez pas, 
que vous étiez en tutelle : je me serais arrangé d'une 
autre manière. Ce n'est pas bien ce que vous faites là! 
Vous me mettez dans un gros embarras et vous agissez 
d'une façon incorrecte, pour ne pas dire autre chose. 

i LEMEUTx'IER. 

Comment! je traverse une crise épouvantable, je 
n'ai pas vu ma femme depuis hier soir... je n'ai pas 
mangé, je n'ai pas dormi, je suis comme un fou, et vous 
venez me faire des reproches; vous trouvez mauvais 
que je n'aie pas pensé à vous... vous venez me relancer 
jusque chez ma belle-mère... mais c'est vous qui agissez 
d'une façon incorrecte ! 

SOURETTE. 

Ce n'est pourtant pas ma faute si votre femme est 
venue faire chez moi, devant mes invités, une dé- 
marche d'un goût contestable. 

LEMEUNIER. 

Je vous défends de parler ainsi! Mme Lemeunier a 



1-28 GEORGETTE LEMEUNIER 

fait ce qui lui a plu, et je ne permets à personne de 
porter une appréciation sur sa conduite. 

SOURETTE. 

Si vous trouvez qu'elle a bien fait, mon cher, c'est 
différent... moi, je trouve qu'elle a agi au moins incon- 
sidérément, et j'imagine que j'ai le droit de donner mon 
avis, puisqu'elle est venue chez moi. 

LEMEUNIER. 

Encore une fois, je prends toute la responsabilité 
de ce qu'a fait Mme Lemeunier. Où voulez-vous en 
venir? Je suis à votre disposition. 

SOURETTE. 

Mais il ne s*agit pas de cela. Je n'ai aucune raison 
de me battre avec vous. Êtes-vous l'amant de Mme Sou- 
rette ? 

LEMEUNIER. 

Non, vous le savez bien. 

SOURETTE. 

Alors, ce n'est pas la peine de le faire croire et de 
donner raison à votre femme. Vous ne m'avez pas com- 
pris... J'ai été un peu brusque, mais mettez-vous à ma 
place... je n'ai pas Heu d'être content. Enfin, ne nous 
mettons pas en colère, ça n'avance à rien... et allons 
au plus pressé. Vous ne voulez pas demander à Mme Le- 
meunier?... 

LEMEUNIER. 

Non, encore une fois, c'est impossible... n'insistez 
pas, c'est impossible, je ne le peux pas. 

SOURETTE. 

Voulez-vous que je lui parle, moi, à votre femme?... 
moi, ce n'est pas la même chose. 

LEMEUNIER. 

Oh ! non, ne vous en mêlez pas, ça vaut mieux. 



ACTE TROISIÈME i29 

SOURETTE. 

Vous ne pouvez pourtant pas me laisser dans cette 
situation ! 

LEMEUNIER. 

Comment faire? 

SOURETTE. 

Je ne sais pas, moi : il y a bien un moyen... 

LEMEUNIER. 

Lequel? dites. 

j SOURETTE. 

Faites-moi un billet. 

LEMEUNIER. 

Aîais je no vous dois rien! 

SOURETTE. 

Faites-moi un billet à trois mois, comme ça se fait 
toujours : « Au 14 fé^Tier prochain, je paierai à M. Sou- 
rette ou à son ordre la somme de cent mille francs. » 
Au jour de Téchéance, je vous ferai les fonds... Dans 
trois mois, je serai en mesure. 

LEMEUNIER. 

C'est un billet de complaisance? 

SOURETTE. 

Naturellement. 

LEMEUNIER. 

Eh bien, soit. 

SOURETTE. 

Je vous enverrai le papier ce soir par mon secrétaire : 
vous n'aurez qu'à le signer. 

LEMEUNIER. 

Bien, bien... 



130 GEORGETTE LEMEUNIER 

SOURETTE. 

Allons... je m'en vais. J'espère bien que ça va s'ar- 
ranger avec votre femme. Je le désire de tout mon 
cœur. Allons, au revoir... et merci... Ne vous dérangez 
pas. 

Il sort. 



SCENE X 
GEORGETTE, LEMEUNIER. 

LEMEUNIER. 

Je te demande pardon, mais cet homme ne voulait 
plus s'en aller. 

GEORGETTE. 

Oui, j'ai tout entendu. Vous parliez très haut... J'ai 
cru d'abord qu'il venait te demander des explications, 
mais j'ai compris bientôt qu'il venait pour un tout 
autre motif. . . Tu ne m'avais pas parlé de cette affaire avec 
Sourette. Il faut croire que tu étais bien engagé envers 
lui et envers elle, pour qu'il t'élève ainsi au rang des 
commanditaires de sa femme. 

LEMEUNIER. 

Ça n'est pas une commandite, c'est un prêt... je 
vais t'expHquer... 

GEORGETTE. 

Oh! non! ne m'exphque rien... maintenant ça ne me 
regarde plus. Je te sais gré de ne pas m'avoir demandé 
ma signature pour prêter cent mille francs au mari de 
ta maîtresse. 

LEMEUNIER. 

Mais elle n'est pas ma maîtresse, je te l'ai déjà dit; 
je te le jure sur ton existence même ! Et si tu en doutes, 



ACTE TROISIÈME i3\ 

j*ai reçu d'elTe, ce matin, une lettre qui prouve bien 
que je ne mens pas... 

GEORGETTE. 

Non, ce n'est pas la peine... Si elle n'a pas été ta mai- 
tresse, ce n'est pas ta faute, n'est-ce pas? Tu as fait tout 
ce qu'il fallait pour qu'elle le fût, et je n'en reste pas 
moins gravement offensée... Pour moi, c'est la même 
chose. 

LEMEUMER. 

Ah! Georgette! ne dis pas ça... car si elle s'était 
donnée, si je l'avais possédée, tu ne trouverais pas que 
c'est la même chose, tu ne serais pas si calme et si 
fière... Tu es atteinte surtout dans ton amour-propre... 

GEORGETTE. 

Dans ma tendresse. 

LEMEUNIER. 

Dans ton orgueil. 

GEORGETTE. 

Dans ma confiance. 

LEMEUNIER. 

Oui, dans ton orgueil, mais tu n'es pas torturée dans 
le plus intime et dans le plus profond de ton être comme 
tu le serais, si la possession dont tu fais si peu de cas 
arait eu lieu. Alors tu ne pourrais pas supporter, même 
en pensée, certaines visions trop immédiates, trop pré- 
cises. Non, non, tu ne serais pas la même, et si la trahi- 
son définitive avait existé, tu aurais une autre attitude 
et tu tiendrais un autre langage. 

GEORGETTE. 

Je ne le crois pas; maia toi aussi, si la trahison défi- 
nitive avait existé, tu tiendrais un autre langage : tu 
t'ingénierais à me présenter la possession, l'acte phy- 
sique, comme une chose passagère, sans conséquence, 
mais dont le cœur et l'âme, c'est-à-dire ce qui compte, 



132 GEORGETTE LEMEUNIER 

peuvent être absents. Voilà ce que tu dirais... Mais ce 
sont là des subtilités dont je ne suis pas la dupe et ta 
rhétorique ne m'émeut pas. Aussi bien, depuis que tu 
es entré ici, tu cherches à te disculper quand même et 
tu t'entortilles dans des raisons qui n'en sont pas. 
Accuse-toi donc franchement, une bonne fois, ça 
vaudra mieux, et dis la vérité... 

LEMEUNIER. 

Pourras-tu l'entendre? 

GEORGETTE. " . 

Ne t'occupe pas de ça. 

LEMEUNIER. 

Eh bien! oui... si je n'ai pas été son amant, ce n'est 
pas ma faute, et j'ai fait tout ce qu'il fallait pour ça. 
Oui, je l'ai courtisée et désirée ardemment, éperdu- 
ment. Quand j'étais près d'elle, j'éprouvais une sorte 
de vertige. Elle exerçait sur moi une séduction mysté- 
rieuse et qui ferait croire aux sortilèges; le parfum 
épars autour d'elle me troublait, et quand elle me regar- 
dait d'une certaine manière... 

GEORGETTE. 

Ah! tais-toi! tais-toi! tu me fais mal, malheureux, 
tu ne sens donc pas que tu me fais mal? 

LEMEUNIER. 

Tu m'as demandé la vérité. 

GEORGETTE. 

Oui... mais il fallait mentir. 

LEMEUNIER. 

Tu m'as dit : « Accuse-toi », et tu m'en veux de ma 
franchise. D'ailleurs, je te parle là d'une chose qui 
n'existe plus, c'est déjà le passé. 



ACTE TROISIÈME i33 

GEORGETTE. 

Le passé, hélas! c'était hier. 

LEMEUNIER. 

Et c'est très loin pourtant, car le temps n'est rien, 
vois-tu, et il suffit parfois d'une minute pour reculer 
jusqu'à l'infmi les événements de la veille et les ense- 
vehr dans l'éternel oubli. A partir du moment où tu es 
sortie de ce salon, je n'ai plus eu qu'une idée, qu'un 
but : te revoir, te ramener, te reprendre, et cette femme 
n'a plus existé pour moi. 

GEORGETTE. 

Il était trop tard. 

LEMEUNIER. 

Ah! tu peux me croire... quand même je n'aurais pas 
eu la pensée que tu soufîrais et la crainte de te perdre, 
le rôle qu'elle a joué dans ces circonstances me l'eût 
fait prendre en horreur, et je suis sincère en te disant 
que je l'ai oubliée. Ah! Georgette, c'est toi que j'aime 
et je n'ai jamais cessé de t'aimer. 

GEORGETTE. 

Alors, tu désirais cette femme comme tu viens de me 
le dire, et tu prétends que tu m'aimais? 

LEMEUNIER. 

Oui, je t'aimais. 

GEORGETTE. 

Je t'admire ! 

LEMEUNIER. 

Oh! je sais bien, ça ne peut guère entrer dans ta pen- 
sée, surtout en ce moment!... 

GEORGETTE. ' 

Ni jamais. ^ 

LEMEUNIER. 

Et pourtant, c'est ainsi. Le désir, après tout, ce n'est 
pas l'amour. 

III. 12 



13i GEORGETTE LEMEUNIER 

GEORGETTE. 

Et j'ai la plus belle part;îi'est-ce pas? Ah! vraiment, 
j'ai grand besoin que tu me le dises ! 

LEMEUNIER. 

Quelques instants de folie, de vertige, ne peuvent 
pourtant pas effacer huit ans de tendresse, d'affection, 
de dévouement, d'amour. 

GEORGETTE. 

Mais si!... Quand on est sujet au vertige, on ne côtoie 
pas les abîmes. 

LEMEUNIER. 

Ah! oui, tu as raison et tu pourras toujours me ré- 
pondre victorieusement... Ah! je vois clair maintenant! 
Je suis un homme que les circonstances ont placé auprès 
d'une intrigante et d'une coquette, et qui l'a désirée, 
voilà tout. J'ai été une brute, un imbécile, je le reconnais. 

GEORGETTE. 

Oh! oui, un imbécile surtout... car, veux-tu que je te 
dise? c'est le luxe dont elle était entourée qui t'a séduit, 
et il n'y a pas de sortilège là dedans. Oui, c'est ce milieu 
brillant, mais corrompu, doré, mais pourri, dans lequel 
elle vivait, qui t'a ébloui comme tant d'autres! Mais je 
te croyais supérieur aux autres... Tu étais fier d'être 
reçu chez une femme à la mode : sotte vanité d'un 
collégien qui approche une actrice ! C'est de la soie et du 
linge qui t'ont troublé. Ah! quelle tristesse et quelle 
misère ! Alors, tu as perdu la tête, tu t'es imaginé qu'elle 
était d'une autre race. Et, en effet, tu ne t'es pas trompé, 
elle est bien d'une autre race, ou plutôt d'une autre 
espèce. Elle peut avoir des toilettes plus ruineuses et 
des dessous plus suggestifs que les miens, mais elle a 
une âme bien peu soignée. 

LEMEUNIER. 

Enfin, je suis désespéré; je t'en supplie, pardonne- 



ACTE TROISIÈME 135 

moi. Depuis que nous sommes mariés, tu n'as rien eu à 
me reprocher et j'ai été, non pas un mari, mais un amant. 

GEORGETTE. 

C'est parce que je t'aimais comme un amant que je 
ne peux pas te pardonner. Et puis, renversons les rôles, 
supposons que j'aie remarqué, moi, un joli garçon et 
que j'en aie eu envie, sans cesser pourtant de t'aimer, 
parce qu'il aurait été autre. Ça s'est vu, ces choses-là!... 
Ah! sois juste, c'est absolument la même chose... Ce 
n'est qu'une supposition, et, à cette seule pensée, l'éclair 
qui passe dans tes yeux n'est pas un éclair d'indulgence 
et de pardon. 

LEMETNIER. 

Parce qu'alors tu ne m'aurais plus aimé. Je n'aurais 
plus été rien pour toi. Chez vous autres femmes, désirer, 
aimer et se donner, tout cela se tient étroitement. 

GEORGETTE. 

Je te demande pardon, les femmes ont aussi un cer- 
veau, un cœur et des sens, elles peuvent les séparer. 

LEMEUNIER. 

Tais-toi, tais-toi! ce que tu supposes là est impossible. 

GEORGETTE. 

Mais pour vous autres hommes, désirer d'un côté, 
aimer de l'autre, c'est possible. Si c'est là vos avantages 
sur nous, on vous les laisse et je n'envie pas une supé- 
riorité aussi basse. D'ailleurs, les générahtés ne valent 
rien et peu importe ce que sont et ce que font les 
autres hommes et les autres femmes, c'est de toi et de 
moi qu'il s'agit. Moi aussi, je t'ai aimé pendant huit 
ans et j'ai été ta camarade, ta compagne, Ion amie, ta 
femme, en un mot : lorsque tu travaillais, je respectais 
ton travail et je savais être chaste comme une sœur; si 
tu étais malade, je te soignais, »'t jamais une mère au- 
près de son enfant n'a été plus tremblante et plus 
dévouée. Je ne t'ai jamais donné que de bons conseils... 



136 GEORGETTE LEMEUNIER 

car tu me parlais de tes projets, et je pouvais entendre 
des choses sérieuses, comme un homme, en même temps 
que j'étais la plus passionnée des femmes... Moi, la pre- 
mière, j'ai cru en ton avenir, je t'ai réconforté aux 
heures de découragement, et seule, bien souvent, j'ai eu 
l'espérance et la foi... et pendant huit ans, je n'ai pas, je 
ne dirai pas désiré, mais même regardé un autre 
homme que toi. Voilà comment je t'ai aimé ! 

LEMEUNIER. 

Ah! tu as raison, je te crie que tu as raison, mais, je 
t'en prie, aie pitié de moi; je ne peux ni m' accuser, ni 
me défendre, ni me plaindre. Alors, sois généreuse... ne 
m'accable pas. Depuis hier, je suis un être de remords 
et d'angoisses; il n'y a pas vingt- quatre heures que tu 
es rentrée chez ta mère, et il me semble que je suis seul 
depuis toujours! J'ai le cœur serré et la tête vide... je 
ne sais même pas au juste ce que je te dis, et je sens 
bien qu'à chaque instant je suis maladroit... Je m'ex- 
cuse comme je peux, tu comprends... Tu ne peux pas 
m' abandonner : songe à tout ce que tu as fait pour 
moi. 

GEORGETTE. 

Oui, mais vraiment la balance penche trop d'un côté. 

LEMEUNIER. 

Voyons, tu ne peux pas briser ma vie et la tienne 
pour une erreur d'un moment. 

GEORGETTE. 

Erreur d'un moment qui a duré deux mois, deux 
mois pendant lesquels j'ai été absente de toi : car il a 
suffi que cette femme passe dans ta vie pour que huit 
ans d'affection, de dévouement, de tendresse, de con- 
fiance, d'amour, soient dispersés au vent de ses jupes. 
Ah! tu prétends m'avoir aimée, lorsque tu la désirais 
ardemment, éperdument, et que tu ne cessais de penser 
à elle... Et qui sait, avant-hier soir encore, quand tu 



ACTE TROISIÈME 137 

m'as prise, c'est peut-être à elle que tu as pensé, car les 
hommes sont aussi capables de ces choses-là!... Ah! 
quelle saleté ! quelle honte ! 

LEMEUNIER. 

Georgette! George tte! comment peux- tu croire?... 

GEORGETTE. 

Quand j'y pense, vois-tu, je voudrais pouvoir jeter 
dans un ruisseau les caresses et les baisers que tu m'as 
donnés et ceux que tu m'as volés... oui, volés, depuis 
deux mois... comme j'y ai jeté cette malheureuse bague 
que tu m'offrais pour notre anniversaire. 

LEMEUNIER. 

Georgette, je t'en prie, Georgette... 

GEORGETTE. 

Non, non, ne me parle plus, va-t'en ! va-t'en ! 



SCÈNE XI 
GEORGETTE, LEMEUNIER, MADAME ANGEVIN. 

MADAME ANGEVIN. 

Mais qu'y a-t-il donc, ma pauvre enfant? 

GEORGETTE. 

Il n'y a rien, mère, il n'y a rien... seulement, qu'il s'en 
aille, qu'il s'en aille. 

Elle tombe dnns un Hiuteuil et ro^nrdc devant elle obstinément. 
MADAME ANGEVIN, à Lemeunicr. 

Allez- vous-en, mon ami, vous n'obtiendrez rien d'elle 

12. 



138 GEORGETTE LEMEUNIER 

en ce moment, elle est surexcitée... Vous comprenez, la 
blessure est récente et votre présence Tavive encore. 



LEMEUNIER. 



Oui, je m'en vais. Ah! mère, je suis au désespoir, je 
ne sais ce que je vais devenir... je ne sais pas... c'est 
bien simple, si je suis trop malheureux... 

MADAME ANGEVIN. 

N'allez pas faire de sottises, mon pauvre ami... il ne 
manquerait plus que ça! Non... vous comprenez, je vais 
lui parler... je tâcherai de vous la ramener. 

LEMEUNIER, regardant Georgetle. 

Elle est loin! "' "'■ 

MADAME ANGEVIN. 

Oui... il faudra le temps. 

LEMEUNIER. 

Enfin, parlez-lui, mère... quand vous penserez que 
le moment sera venu, dites-lui bien que c'est une leçon 
terrible dont je garderai toujours le souvenir, dites-lui... 

MADAME ANGEVIN, le menant doucement vers la porte. 

Soyez tranquille... soyez tranquille. 



SCÈNE XII 
MADAME ANGEVIN, GEORGETTE. 



MADAME ANGEVIN. 

Il est parti. 

GEORGETTE. 

Bien. 

MADAME ANGEVIN. 

Pauvre garçon!... Il me fait de la peine... 



ACTE TROISIEME 139 

GEORGETTE. 

Tu es trop bonne ! 

MADAME ANGEVIN. 

Oui... Je suis toute tremblante, ma parole! J'ai plus 
d'émotion que toi... Je t'admire. Tu es très forte! 

GEORGETTE. 

Oui, je suis très forte. 

Elle éclutc en sanglots. 

MADAME ANGEVIN. 

Voyons, Georgette, mon enfant chérie... Ah! mon 
Dieu! c'est épouvantable... Quand je pense que vous 
aviez tout pour être heureux... Georgette, ma chérie, ne 
pleure pas, écoute-moi... 

GEORGETTE, quand elle peut parler. 

Ah! vois-tu. mère, je veux m'en aller, je veux partir... 
J'en ai assez, j'en ai assez de toutes ces choses pas 
propres, de cette aventure où il y a de tout : des com- 
plaisances, des histoires d'argent, de la bestiahté, et de 
la prostitution... car il a choisi une créature indigne. 

MADAME ANGEVIN. 

Si c'était une femme comme toi, tu souffrirais davan- 
tage. 

GEORGETTE. 

Je ne sais pas. Tout là-dedans me mortifie et me ré- 
pugne. Tiens, tout à l'heure, ce Sourette est venu... J'ai 
cru qu'ils allaient se battre... je n'ai pas réfléchi, n'est- 
ce pas? et j'ai tremblé pour lui... Eh bien, il a fallu im- 
médiatement que je regrette mon inquiétude et que 
j'aie honte de mon émotion... Cet homme venait lui 
faire signer un billet. 

MADAME ANGEVIN. 

Aurais-tu mieux aimé qu'ils se battent, qu'il soit 
blessé ou tué ? 



140 GEORGETTE LEMEUNIER 

GEORGETTE. 

Je ne sais pas. 

MADAME ANGEVIN. 

Tu as tremblé pour lui : c'est quetuTaimes... Voyons, 
à ta mère, à ta vieille amie, tu peux bien avouer... tu 
Taimes ? 

GEORGETTE, toujours dans les larmes. 

Certainement, je l'aime. 

Rideau. 



ACTE QUATRIÈME 



Môme décor qu'au premier acte, c'est-à-dire le salon chez Lemeu- 
nier, mais avec un quelque chose ou plutôt un je ne sais quoi 
indiquant qu'il n'y a plus de femme dans la maison. 



SCÈNE PREMIÈRE 



LEMEUNIER, JOURNAY. 

Lemeunier est seul. Journay entre. 



JOURNAY. 

Bonjour, vieux, comment ça va? 

LEMEUNIER. 

Toujours la même chose, ça ne va pas... Je viens de 
déjeuner tristement, tout seul... je m'ennuie. 

JOURNAY. 

En effet, tu n'as pas l'air de t'amuser. 

LEMEUNIER. 

Eh bien, y a-t-il du nouveau? As-tu vu Georgette? 

JOURNAY. 

Oui, je l'ai vue hier soir. 

LEMEUNIER. 

Gomment est-elle ? 

JOURNAY. 

Elle est bien. 



U2 GEORGETTE LEMEUNIER 

LEMEUNIER. 

Elle ne veut toujours pas me recevoir? 

JOURNAY. 

Non. Elle ne veut pas. 

LEMEUNIER. 

Et, à plus forte raison, elle ne parle pas de revenir ici. 

JOURNAY. 

Oh! non, elle n'en parle pas. 

LEMEUNIER. 

Puisque c'est comme ça, tu ne sais pas ce que j'ai 
envie de faire, moi? 

JOURNAY. 

Non. 

LEMEUNIER. 

J'ai envie de m'en aller. 

JOURNAY. 

Où ça? 

LEMEUNIER. 

N'importe où, je voyagerai. Je ne peux pas rester 
seul où nous vivions ensemble. Je m'ennuie affreuse- 
ment... je veux m'en aller. 

JOURNAY. 

Non. Ne t'en va pas... attends encore un peu avant 
de partir. 

LEMEUNIER. 

Attendre quoi? et pourquoi? 

JOURNAY. 

Les choses ne vont pas si mal que ça... Ta femme 
n'est pas retournée chez son avoué... elle ne parle plus 
de divorcer. 

r LEMEUNIER. 

Alors? 



ACTE QUATRIÈME 143 

JOURNAY. 

Alors, je crois... elle ne m'a pas chargé de te le dire, 
note bien... d'ailleurs, c'est par sa more que j'ai tous ces 
détails... alors, je crois, mais c'est une opinion toute per- 
sonnelle, je crois qu'elle reviendra. 

LEMEUNIER. 

Mais quand? 

JOURNAY. 

Ah! ça, je ne sais pas. 

LEMEUNIER. 

Pourquoi ne re^âent-elle pas tout de suite ? 

JOURNAY. 

Tout le monde sait qu'elle a voulu divorcer : elle ne 
veut pas avoir l'air de te pardonner trop rapidement... 
Alors, elle te laisse tremper. 

LEMEUNIER. 

C'est ce que je ne comprends pas... en amour, on par- 
donne ou on ne pardonne pas, mais on ne punit pas les 
gens. Car elle me punit!... Si elle savait pourtant com- 
bien je la regrette, elle trouverait elle-même que la pu- 
nition a assez duré. 

JOURNAY. 

Oui, mais tu parles comme un homme... les femmes, 
môme les meilleures, ont de la rancune et de l'orgueil... 
Et les Sourette, que deviennent-ils? 

LEMEUNIER. 

J'ai encore reçu une lettre du mari, ce matin, et une 
de la femme. Sourette me parle de la fameuse affaire 
avec Midasse; il veut toujours que je m'associe avec lui 
pour l'exploitation de mon brevet. 

JOURNAY. 

Ne fais jamais ça. 



lU GEORGETTE LEMEUNIER 



LEMEUNIER. 



N'aie pas peur... Je ne veux plus rien faire avec cet 
homme-là... Et puis, tu penses si j'ai la tête à m'occu- 
per de ces choses-là en ce moment! Je veux qu'il me 
laisse tranquille. Je lui ai prêté cent mille francs... 

JOURNAY. 

Que tu ne reverras jamais. 

LEMEUNIER. 

Je me considère comme libéré envers lui de tout enga- 
gement et de toute promesse. 

JOURNAY. 

On le serait à moins... Et l'archiduchesse, que veut- 
elle? 

LEMEUNIER. 

Elle me veut... Oui, c'est toujours le grand amour... la 
passion folle. 

JOURNAY. 

Qu'elle dit!... 

LEMEUNIER. 

Oui, OU plutôt qu'elle écrit, car je reçois des lettres 
extraordinaires. 

JOURNAY. 

Tu ne lui réponds pas? 

LEMEUNIER. 

Non. Je ne veux plus qu'elle ait de mon écriture entre 
les mains. 

JOURNAY. 

Tu deviens prudent. 

LEMEUNIER. 

Oui. Elle me donne des rendez-vous : je ne veux pas 
y aller. 



ACTE QUATRIEME 145 

JOURNAY. 

Oh! tu n'en as pas fini avec elle... elle est tenace... 
elle parviendra à te rejoindre. Et alors, prends garde, 
la chair est faible. 

LEMEUNIER. 

L'esprit souffle où il veut. 

JOURNAY. 

Elle veut être victorieuse, maintenant... elle fera tout 
pour te reconquérir. Elle usera du verbe, de l'attitude 
et du geste ; elle sera celle qu'a si bien définie le poète : 

Princesse du battage et reine du cbiqué! 

LEMEUNIER. 

Oui, mais je ne crains plus rien d'elle; je suis prévenu, 
n'est-ce pas ?... Ah ! si je l'avais été plus tôt !... 

JOURNAY. 

Oui, tu aurais voulu qu'on te mette un poteau : « At- 
tention, descente rapide, tournant dangereux. » Mais il 
y était, le poteau, il te crevait les yeux!... c'était le 
mari... seulement, tu n'as pas voulu le voir... 

LEMEUNIER. 

Oui, j'ai été naïf, mais je ne suis pas bête et, quand 
j'ai compris, j'ai bien compris... Tu dines avec moi, ce 
soir?... 

JOURNAY. 

Non. On mange trop mal chez toi, depuis que ta 
femme n'y est plus... et puis la nourriture n'est pas très 
variée, tu ne t'en aperçois pas. 

LEMEUNIER. 

Ma foi, non... je n'y fais pas attention. (.\ ce moment, 

un domestique apporte une lettre qu'il remet à Lemeunier.) Qui a 

apporté ça? 

m. 13 



146 GEORGETTE LEMEUNIER 

LE DOMESTIQUE. 

C'est un valet de pied : il attend la réponse. 

LEMEUNIER, après hésitation. 

Eh bien! dites que non... Attendez... ou plutôt dites 
que j'y vais... oui, que j'y vais, que je descends... Atten- 
dez, attendez... dites que oui. 

Le domestique sort. 

JOURNAY. 

Qu'est-ce que c'est? 

LEMEUNIER. 

C'est l'archiduchesse qui écrit... (ii ut la lettre :) « Mon 
cher ami, j'ai absolument besoin de vous voir, de vous 
parler pour une chose grave... Je vous fais porter cette 
lettre par François. Puis-je monter? Pouvez- vous rece- 
voir votre infortunée Marie-Thérèse? » 

JOURNAY. 

Tu vas la recevoir ? 

LEMEUNIER. 

Oui. 

JOURNAY. 

Ici? 

LEMEUNIER. 

Oui, j'aime mieux en finir tout de suite. 

JOURNAY. 

Alors, je me sauve... je ne veux pas la rencontrer... 
Mais comment faire ? 

LEMEUNIER. 

Entre dans mon cabinet, guette- la et, quand tu l'au- 
ras vue passer, tu t'en iras. 

JOURNAY. 

C'est ça... et toi, surtout, prends bien garde. 

LEMEUNIER. 

Mais sois donc tranquille. 

Journay s'en va. Quelques secondes; puis madame Sourelte entre. 



l 



ACTE QUATRIÈME 147 

SCÈNE II 
LEMEUNIEU, MADAiME SOURETTE. 



MADAME SOURETTE. 

C'est fort, ce que je fais!... Ah! je suis émue... sentez 
mon cœur, comme il bat. 

LEMEUNIER. 

Pourquoi n'avez- vous pas pris l'ascenseur?... Vous 
êtes montée à pied ? 

MADAME SOURETTE. 

Non, ce n'est pas pour ça que mon cœur bat à rompre 
ma poitrine... Ah! j'ai mal!... 

Elle tombe sur un siège en comprimant son coeur avec ses deux 
mains. 

LEMEUNIER. 

Remettez- VOUS... remettez- vous... Voulez- vous de 
l'éther? 

MADAME SOURETTE. 

Non... non... ça passe. Seulement, de vous voir... 
comme ça, n'est-ce pas?... Vous n'Otos pas ému, vous? 

LEMEUNIER. 

Non. 

MADAME SOURETTE. 

C'est insensé ce que je fais; mais il y aura demain 
huit jours que je suis sans la moindre nouvelle de vous... 
je vous ai écrit, vous ne m'avez pas répondu... vous 
n'êtes pas venu à un seul des rendez- vous que je vous 
donnais... Alors, je n'y tenais plus, j'étais folle, folle, et 
je me suis décidée à venir, quoique étranges que puis- 
sent vous paraître cette démarche et ma présence ici!... 
Voyons, pourquoi ce silence? Vous avez bien reçu mes 
lettres? 



148 GEORGETTE LEMEUiMER 

LEMEUNIER. 

Oui. 

MADAME SOURETTE. 

Vous les avez lues? 

LEMEUNIER. 

Oui. 

MADAME SOURETTE. 

Pourquoi ne m'avez- vous pas répondu? 

LEMEUNIER. 

Je n'avais rien à vous répondre. 

MADAME SOURETTE. 

Rien? 

LEMEUNIER. 

Ou alors, trop de choses... 

MADAME SOURETTE. 

Dites-les moi. 

LEMEUNIER. 

Non... A quoi ça servirait-il? Ce qui est fait est fait... 
Si Georgette ne revient pas, vous aurez brisé ma vie. 

MADAME SOURETTE. 

Ah! j'en étais sûre, vous m'en voulez, vous me détes- 
tez!... Vous êtes injuste, vous me rendez responsable 
de ce qui est arrivé. Est-ce ma faute si votre bijoutier 
s'est trompé ? 

LEMEUNIER. 

Vous pouviez me prévenir... Si, mercredi dernier, 
lorsque je suis arrivé chez vous, vous m'aviez dit que 
vous veniez de recevoir ce qui était destiné à ma 
femme... 

MADAME SOURETTE. 

Qu'auriez- vous fait? 



ACTE QUATRIÈME 149 

LEMEUNIER. 

Je ne sais pas... j'aurais couru cliez cet homme... 
j'aurais essayé d'atténuer... 

MADAME SOURETTE. 

Vous n'auriez rien atténué du tout... il était déjà 
trop tard... il y avait dans tout cela la fatalité, c'était 
écrit ! 

LEMEUNIER. 

Oui, mais vous l'avez singulièrement aidée, la fata- 
lité ! Voilà ce que je vous reproche ! 

MADAME SOURETTE. 

Vous VOUS trompez, je ne l'ai pas aidée le moins du 
monde. 

LEMEUNIER. 

Si vous aimez mieux, vous l'avez mise à profit. 

MADAME SOURETTE. 

C'était mon droit. D'ailleurs, je savais bien que vous 
me reprocheriez ce que j'ai fait uniquement par amour 
pour vous. 

LEMEUNIER. 

Je vous l'ai dit : vous avez des façons dangereuses 
d'aimer les gens. 

MADAME SOURETTE. 

La difTérence entre vous et moi, c'est que vous me 
désiriez simplement, tandis que moi, je vous aimais... 
Évidemment, vous auriez préféré que je fusse votre 
maîtresse, sans déranger votre existence. Mais moi, je 
ne l'entendais pas ainsi, et je vous ai dit que je ne vou- 
lais pas de partage et qu'il fallait choisir entre elle et 
moi. 

LEMEUNIER. 

C'était insensé!... Et puis on laisse aux gens la liberté 
de choisir, on ne leur force pas la main comme vous 
Tavez fait, en venant en aide aux événements. 

13. 



130 GEORGETTE LEMEUNIER 

MADAME SOURETTE. 

Quand on aime, on ne choisit pas ses moyens. 

LEMEUNIER. 

C'est en effet plus commode. 

MADAME SOURETTE. 

Vous oubliez trop vite les paroles brûlantes par les- 
quelles vous m'avez troublée, les paroles câlines dont 
vous m'avez bercée. Vous vous êtes fait aimer. Pourquoi 
êtes-vous venu dans ma vie?... Et puis vous ressemblez 
si peu aux autres!... vous étiez si honnête, si bon, il y 
avait en vous tant des nobles qualités que je cherchais 
en vain chez ceux qui m'entouraient!... j'étais bien 
excusable d'avoir fait le rêve d'être tout entière à vous. 
Votre femme était entre nous : c'était l'obstacle à cet 
amour unique, passionné, divin, que je rêvais... alors, 
j'ai profité d'un hasard qui pouvait faire disparaître cet 
obstacle. Ah ! je sais bien, c'est à vos yeux une mauvaise 
action; mais il y a des femmes qui vont jusqu'au crime 
lorsqu'elles aiment. 

LEMEUNIER. 

Dieu préserve les hommes de ces femmes-là! Cer- 
tainement j'ai eu tort de vous désirer, mais je n'ai 
pas bouleversé votre existence... tandis que ma vie, 
à moi, est brisée... 

MADAME SOURETTE. 

Mon cœur est meurtri, mais ça vous est égal... 

LEMEUNIER. 

Il ne s'agit pas de cela... vous avez une chose grave 
à me dire... 

MADAME SOURETTE. 

Écoutez-moi : votre femme vous a abandonné, vous 
êtes seul... je puis être votre compagne... pour rester 
auprès de vous, je quitterai tout si vous le voulez ! 



ACTE QUATRIÈME 16* 

LEMEUNIER. 

Oh! non, ne compliquons pas l'aventure : elle est 
assez compliquée comme ça. Restez avec votre mari. 
D'ailleurs, je vais partir probablement demain. 

MADAME SOURETTE. 

Vous ne comprenez donc pas que je vous aime, que je 
suis à vous, que vous pouvez faire de moi ce qui vous 
plaît?... Non, tune partiras pas, je suis à toi, comprends- 
tu, à toi ! 

LEMEUNIER. 

Oh! oui, je comprends très bien, mais que voulez- 
vous ? ça ne se commande pas ! 

MADAME SOURETTE. 

Ah! vous êtes impitoyable, vraiment. Mais vous re- 
gretterez votre cruauté. Demain, ce soir peut-être, vous 
aurez le remords effroyable... 

LEMEUNIER. 

Que voulez-vous dire? 

MADAME SOURETTE. 

Vous le saurez bientôt, (comme à elle-même, mais de façon à 

èire entendue.) Quclqucs gouttcs dc laudanum, c'cst si 
vite fait ! 

LEMEUNIER. 

Oh ! vous auriez le plus grand tort de vous empoison- 
ner à cause de moi. J'en suis tout à fait indigne; il n'y a 
pas d'homme qui vaille la peine qu'on meure pour lui... 
et je serais désolé que vous tentiez la moindre des choses 
pour moi dans cet ordre J 'idées. 

MADAME SOURETTE. 

Ah! je suis perdue... je suis perdue!... 

Elle tombe sur un sufa et pleure. 

LEMEUNIER. 

Voyons, ne pleurez pas comme ça... soyez raison- 



152 GEOHGETTE LEMEUNIER 

nable. Ne pleurez pas comme ça. En ce qui vous con- 
cerne, ce qui s'est passé n'est pas à ce point tragique. 
Je vous ai désirée, vous ne vous êtes pas donnée, et j'ai 
eu l'air d'un nigaud ; maintenant, vous vous offrez, je ne 
veux pas vous prendre, et j'ai l'air d'un niais. J'étais 
destiné à jouer auprès de vous un rôle sans éclat. 

A ce moment, la porte s'ouvre et Gcorgelte entre. 



SCENE III 
GEORGETTE, MADAME SOURETTE, LEMEUNIER. 



LEMEUNIER.] 

Georgette ! 

GEORGETTE. 

Oui... c'est moi... Qui est-ce donc... cette femme?... 

LEMEUNIER. 

Mais c'est... c'est Mme Sourette... 

GEORGETTE. 

Mme Sourette? Que vient-elle faire ici? Et pourquoi 
pleure-t-elle? 

MADAME SOURETTE, se levant sans une larme ni dans les yeux 
ni dans la voix. 

Vous VOUS trompez, madame je ne pleure pas. 

GEORGETTE. 

Je VOUS demande pardon, madame, je croyais. 

LEMEUNIER, entre haut et bas. 

Moi aussi. 

GEORGETTE. 

Je ne m'attendais pas, madame, à vous rencontrer 
chez moi. 



ACTE QUATRIÈME 153 

MADAME SOURETTE. 

Mais vous êtes bien venue chez moi, madame. 

GEORGETTE. 

En effet, lorsque nous nous sommes quittées, l'autre 
jour, je vous ai dit : «Adieu! » vous m'avez dit : «Au 
revoir... » C'est vous qui aviez raison : vous me rendez 
ma visite. 

MADAME SOURETTE. 

Pas même... Puisque vous avez abandonné votre 
maison, je ne suis pas ici chez vous; il vous plaît d'y 
rentrer, pouvais-je le prévoir? 

GEORGETTE. 

Pardonnez-moi, je suis ici chez moi... D'ailleurs, 
soyez tranquille, je ne l'oublierai pas. 

MADAME SOURETTE. 

Vous pouvez l'ouhher, je considère que je suis ici 
chez M. Lemeunier, et j'ai le droit d'y venir. 

GEORGETTE. 

Le droit? Vous avez des droits chez lui, sur lui?... Ce 
n'est pas ce qu'il m'a dit, ce qu'il m'a juré... 

MADAME SOURETTE. 

Vous croyez triompher, parce que votre mari n'a pas 
été mon amant; mais s'il ne l'a pas été, c'est parce cfue 
je n'ai pas voulu... et vous devriez avoir plus de recon- 
naissance : car, si j'avais été sa maîtresse, il est probable 
qu'après la scène ridicule que vous êtes venue faire chez 
moi, il ne vous serait pas revenu suppliant et pleurant. 
J'aurais su le garder. 

GEORGETTE. 

C'est très possible, madame, mais que voulez-vous 
que je vous dise? il fallait ttro sa maîtresse... vous avez 
trop attendu; il fallait vous donner à temps, puisque 
vous aviez l'intention de le faire. 



154 GEORGETTE LEMEUNIER 

MADAME SOURETTE. 

Vous n'en savez rien. 

GEORGETTE. 

Votre présence ici ne laisse aucun doute. D'ailleurs, 
il est inutile de raisonner sur ce qui aurait pu être, rai- 
sonnons sur ce qui est. Vous avez voulu me prendre 
mon mari et vous vous êtes mise en grands frais d'in- 
trigues et de machinations. Vous avez déjà: vu, sans 
doute, des prestidigitateurs faire des tours de cartes?... 
Ils les font couper, ils les battent, ils les mêlent en se 
faisant fort de toujours retrouver le roi de cœur sur le 
jeu. Quand ils le retrouvent, on applaudit, car le tour 
est bien fait; mais quand ils ne le retrouvent pas, le 
tour est manqué et le prestidigitateur prête à rire. Or, 
vous n'avez par réussi, donc vous avez tort : c'est la 
morale du monde. 

MADAME SOURETTE. 

Je ne prêterai pas toujours à rire, madame... et vous 
oubliez que, pour me défendre, j'ai un mari. 

GEORGETTE. 

Nous nous le rappellerons dans trois mois... M. Sou- 
rette a déjà tiré sur M. Lemeunier. 

MADAME SOURETTE. 

Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, ma- 
dame; c'est peut-être fort spirituel, mais je ne com- 
prends pas : vous parlez par paraboles ou par énigmes. 

GEORGETTE. 

Vraiment, vous ne comprenez pas? Je croyais que 
M. Sourette vous mettait au courant de toutes ses 
affaires. 

MADAME SOURETTE. 

Pas le moins du monde : je n'entends rien aux 
affaires, M. Sourette ne me dit jamais rien et les ques- 



ACTE QUATRIÈME 155 

tions d'argent ne m'intéressent nullement... je les ai 
même en horreur. Bien plus, je n'ai jamais su faire une 
addition... 

GEORGETTE. 

Vous VOUS ruinerez : soyez sûre qu'on vous vole, il 
doit y avoir chez vous un coulage énorme. 

MADAME SOURETTE. 

Oui, tout ça doit vous sembler extraordinaire, car 
vous avez beaucoup d'ordre, et M. Lemeunier ne fait 
pas une affaire sans vous consulter. 

GEORGETTE. 

Et il a raison, parce que lorsqu'il ne me consulte pas, 
ça lui coûte cent mille francs. Et puisque vous n'êtes 
pas au courant, je veux vous y mettre en deux mots. 
Votre mari a fait signer au mien un billet de complai- 
sance, dans toute l'extension du mot... Vous avez voulu 
être ironique et hautaine tout à l'heure; il serait trop 
facile devons répondre et je ne veux pas vous accabler... 
je préfère vous plaindre. Des gens comme vous et votre 
mari, madame, peuvent évoluer dans la vie, brillants 
et impunis, parce que le monde est lâche, complaisant 
ou parfois trop délicat, mais cela n'a qu'un temps et 
tout se paye. La beauté passe, les amants s'en vont, les 
amis s'éloignent: je vous regarderai vieillir... ce sera ma 
seule vengeance. 

MADAME SOURETTE. 

J'imagine que vous vieillirez aussi, et l'hiver est tou- 
jours l'hiver. 

GEORGETTE. 

Sans doute, mais il y a des hivers cléments et dorés 
sous des ciels toujours bleus et qui ont la grâce mélanco- 
lique d'un bel automne; il y a dos hivers durs et noirs, 
pleins de misè»'es, de neiges et de boues... Adieu, ma- 
dame. 



156 GEORGETTE LEMEUNIER 

MADAME SOURETTE, brusquement à Lemeunier. 

Vous ne dites rien, vous... Vous me laissez insulter 
devant vous, chez vous. Ah! vraiment, mon cher, votre 
attitude manque d'élégance. Votre femme n*a pas 
besoin de trembler pour ses cent mille francs : mon mari 
les paiera, et alors il vous demandera raison de Tinsulte 
qui m'a été faite chez vous. 

LEMEUNIER. 

Très bien, madame; quand le moment sera venu, je 
serai à Tentière disposition de M. Sourette. 

MADAME SOURETTE. 

Je le pense bien. 

Elle sort. 



SCENE IV 
GEORGETTE, LEMEUNIER. 

LEMEUNIER, aux genoux de Georgette. 

C'est toi... te voilà... tu es revenue... Tu m'as par- 
donné... 

GEORGETTE. 

Ah! je ne sais pas. C'est vrai, je ne sais pas comment, 
pourquoi je suis ici. 

LEMEUNIER. 

Parce que je t'aime, que je t'adore, et que nous ne 
pouvons vivre séparés. 

GEORGETTE. 

Si je n'étais pas revenue, qu'aurais-tu fait? 

LEMEUNIER. 

Je serais parti, je serais allé n'importe où. Je ne pou- 



ACTE QUATRIÈME 157 

vais plus vivre ici, dans cet appartement que tu rem- 
plissais de ta tendresse. Il me paraissait énorme et vide, 
et pourtant j'y étouffais... Il était trop grand pour ma 
solitude et trop petit pour ma douleur. Il était temps 
que tu reviennes. 

GEORGETTE. 

Oui, si j'étais une Mme Sourette, je te dirais que j'ai 
été avertie par un instinct subtil, par un pressentiment 
aigu, que cette femme allait venir chez toi. Mais c'est 
beaucoup plus simple : c'est Journay qui est accouru 
m'annoncer qu'elle allait venir. Alors, je n'ai pas réflé- 
chi, j'ai mis mon chapeau; je ne sais même pas com- 
ment je suis coiffée... 

LEMEUNIER. 

Tu es très gentille. 

GEORGETTE. 

J'ai sauté dans la voiture qui avait amené Journay, 
et je suis montée ici. Oui, je suis arrivée à temps... 

LEMEUNIER. 

Ah! Georgette, tu n'avais rien à craindre... J'étais 
armé contre toutes ses séductions. 

GEORGETTE. 

Est-ce qu'on sait? Et puis, je n'ai pas réfléchi, je l'ai 
vue dans tes bras, je vous ai vus tous les deux... Ah! 
nofi, je n'ai paspusupportercetteidée,et je suis venue... 
Ah! tu avais tout de même raison : la possession, c'est 
bien quelque chose. Tu dois me trouver illogique, et 
faible, et lâche. J'ai peut-être eu tort de revenir... Tu 
vas te croire le plus fort. 

LEMEUNIER. 

Regarde-moi. Non, je te crois la meilleure et la plua 
tendre. Enfin, te voilà, c'est l'essentiel. 

m. li 



158 GEORGETTE LEMEtJiNIER 

GEORGETTE. 

Mais j'ai eu un moment d'hésitation, tu sais, quand 
la voiture s'est arrêtée devant la porte, devant notre 
porte... seulement, ça n'a pas été long... j'ai laissé ma 
dignité dans la voiture. 

LEMEUNIER. 

Ce sera pour le cocher. 

GEORGETTE. 

Ou plutôt pour Journay... il m'accompagnait. C'est 
égal, ce que je fais est absurde, en sonmie, je viens me 
mettre à ta merci... Au fond, je suis furieuse... je ne 
voulais pas revenir si tôt... Il me semble que je reviens 
d'un long voyage. 

LEMEUNIER. 

Oui, c'est un voyage. 

GEORGETTE. 

Il n'y a que huit jours que je suis partie, et il me 
semble que j'ai été absente six mois. 

LEMEUNIER. 

Oui, et l'on est tout étonné de ne pas voir des housses 
sur les meubles et la pendule enveloppée dans des 
mousselines gommées. 

GEORGETTE. 

Il n'y a pas une fleur ici... on voit bien que je n'y 
étais plus... c'est drôle, je trouve tout changé. 

LEMEUNIER. 

C'est la tristesse des choses. ... .^ 

GEORGETTE. *' ' 

Crois-tu que les choses comprennent!' 



ACTE QUATRIÈME 159 



LEMEUNIER. 



N'en doute pas... Il n'y a pas une chaise ici qui ne 
soit parfaitement au courant. 

GEORGETTE. 

Alors je ne sais pas comment tu as osé t'asseoir, si 
elles sont au courant, les chaises... Ah! Ned, c'est bien 
mal ce que tu as fait là... Tu ne recommenceras plus? 

LEMEUNIER. 

Ah! non, je te le jure. 

GEORGETTE. 

Oh! j'ai bien compris... tu as été séduit par le luxe de 
cette femme. Tu n'avais connu, avant de te marier, 
que ces demoiselles du Quartier, quand tu étais à Poly- 
technique, et puis la femme d'un notaire à Issoudun, et 
puis une petite chanteuse de café-concert à Valence!... 
Je me suis rappelé, tu m'as raconté tout ça. Alors, au- 
près de cette femme, tu as perdu la tête. C'est une crise 
qu'il fallait que tu traverses, tu ne connaissais pas ce 
numéro-là; mais maintenant que tu le connais, j'espère 
qu'il n'y a plus de danger. D'ailleurs, tu as rencontré en 
une seule personne la femme du monde, la courtisane 
et la comédienne, c'est bien simple... Charmante tri- 

knité ! Ça t'a coûté cent mille francs, un rubis, et tu as 
failU me perdre. C'est pour rien... Et encore tu ne l'as 
pas... Je ris, j'ai tort... Non, c'est trop bète, tiens! 
j*aime mieux n'y pas penser. As-tu été bien malheu- 
reux, au moins? 



LEMEUNIER. 

Comme les pierres. 

GEORGETTE. 



Tant mieux, tant mieux, c'est bien fait!... j'aurais 
voulu que tu souffres davantage, et même, à certains 



160 GEORGETTE LEMECNIER 

moments j'ai désiré que tu meures!... mais ne nous at- 
tendrissons pas!... Oui, il faut être à la joie de se revoir 
et ne pas user ses plaisirs en une seule fois. On pleurera 
ce soir, mais alors on pleurera tant qu'on voudra. 

LEMEUNIER. 

On sera des fontaines. 

GEORGETTE. 

Ça ne t'ennuyait pas de dormir seul? 

LEMEUNIER. 

Oh! si! 

GEORGETTE. 

Et moi donc ! 

LEMEUNIER. 

Tous les soirs, avant de me coucher, je prenais de 
cette odeur qui est dans le grand flacon, sur la toilette. 

GEORGETTE. 

De l'œillet. 

LEMEUNIER. 

Oui, et j'en versais quelques gouttes sur ton oreiller 
pour avoir l'illusion d'être auprès de toi. j 

GEORGETTE. 

Tu faisais ça, pauvre chéri? Oh! que c'est gentil!... 

LEMEUNIER. 

Mais oui. 

GEORGETTE. 

Et puis je savais que tu t'ennuyais, que tu étais 
triste, que tu mangeais mal... Je savais tout ça par 
Journay, qui a été vraiment notre ami, je le reconnais, 
en cette circonstance. 



ACTE QUATRIÈME 161 

LEMEUNIER. 

Ce vieux Journay! C'est un si bon garçon! il était 
désolé de tout ça. 

GEORGETTE. 

Oui, je crois qu'il était sincèrement désolé... et puis 
ça dérangeait ses habitudes. 

LEMEUNTER. 

C'est méchant, ce que tu dis là. 

GEORGETTE. 

Oui, c'est méchant et injuste. Oui, mais je veux 
prendre le ton, être à la mode; je m'habitue à être 
amère et je me suis donné pour exercice de faire trois 
mots cruels par jour, un avant chaque repas, et un le 
soir en me couchant. Mais la vérité, c'est que Journay 
a été exquis. 

LEMEUNIER. 

Si nous l'invitions à dîner?... d'autant plus que c'est 
son jour, c'est mardi. 

GEORGETTE. 

Ah! non, pas ce soir; ce soir, nous dînerons tous les 
deux... pas ici, par exemple, parce qu'il doit y avoir un 
dîner ignoble... nous dînerons au restaurant, comme 
deux amoureux... et puis nous irons au théâtre. 

LEMEUNIER. 

Ah! non, nous rentrerons tout de suite. (Sur un regard de 
Georgette, il ajoute :) Du moius, ce scra commc tu voudras. 

A ce moment, Journay entre. 



U. 



162 GEORGETTE LEMEUNIER 

SCÈNE V 
GEORGETTE, LEMEUNIER, JOURxNAY, puis JULIA. 

JOURNAY. ' 

Bonjour, mes enfants. Eh bien! vous êtes heureux? 

LEMEUNIER. 

Très heureux. 

Silence. 

JOURNAY. 

Non, je vous remercie, je ne m'assieds pas. Je ne reste 
que deux minutes... Je ne veux pas troubler votre 
bonheur. 

GEORGETTE. 

Vous ne le troublez pas. 

JOURNAY. 

Je le retarde peut-être. 



Madame, je voulais dire à madame... que je suis bien 
heureuse. 

GEORGETTE. 

Vous êtes une très bonne fille, Julia, mais ne pleurez 
donc pas comme ça ! 

JOURNAY. 

Elle a raison, cette fille, c'est touchant... Moi-même 
je suis ému, véritablement ému... c'est vrai. Voulez- 
vous que je vous dise? je suis ravi de ce qui est arrivé. 



ACTE QUATRIÈME 16S 

GEORGETtE. 

Dites donc, je vous remercie. 

JOURNA.Y. 

Oui, parce que j'en sors meilleur. 

GEORGETTE. 

Égoïste ! 

JOURNAY. 

Et maintenant, je vous dis au revoir. 

GEORGETTE. 

Vous vous en allez déjà? 

JOURNAY. 

Vous êtes bien gentille... vous dites : « déjà », mais 
vous pensez : « enfin ! » 

GEORGETTE. 

Oh ! pas du tout, vous vous trompez, pas du tout. 

LEMEUNIER. 

Au revoir, vieux. 

GEORGETTE. 

Au revoir, Journay. 

JOURNAY. 
Au revoir, Georgette. (ll sort et revient tout de suite.) Au 

fait, je ne peux pas dîner avec vous, ce soir... Non, non, 
vous êtes mille fois délicieux... D'abord je vous gêne- 
rais, et puis je suis invité autre part... j'ai promis... 
ainsi c'est inutile d'insister. 

GEORGETTE. 

Est-il bête, ce Journay! (Quand il est parti.) Dis donc, 
ça doit être dans un joli désordre ici... à en juger par ce 
salon. 



164 GEORGETTE LEMEUNIER 

LEMEUNIER. 

Mais non, je t'assure. 

GEORGETTE. 

Ma pauvre chambre... elle doit être bien rangée! je 
vais encore souffrir... c'est bête... c'est au point que je 
n'ose pas y entrer toute seule. 

LEMEUNIER. 

Veux-tu que je vienne avec toi? 

GEORGETTE. 

Oui. 



Rideau. 



LE TORRENT 



PIECE EN QUATRE ACTES 

Représentée pour la première fois, sur la scène du Thédlre-Françaisy 
le 5 mai 1899. 



PEPxSONNAGES 



JULIEN VERSANNES MM. Raphaël Duflos. 

MORINS Le Bargy. 

L'ABBÉ BLOQUIN De Féraudy. 

CAMILLE LAMBERT PIERRE Laugier. 

SAINT-PHOIN COQUELIN CADET. 

HUBERT DE COURREZAG Georges Berr. 

LE DOGTEUR AUBIERGE Louis Delaunay. 

ROUSSEAU LATY, 

UN PAYSAN Falconnier. 

VALENTINE LAMBERT M"^'^ Bartet. 

CHARLOTTE VERSANNES Muller. 

LA MÈRE MOUSSERON Amel. 

AMÉLIE FAYLis. 

MARIE LAMBERT La petite Yvonne. 

PIERRE LAMBERT La petite Juliette. 



LE TORRENT 



ACTE PREMIER 



La scène se passe au château des Versannes, dans le Périgord, au 
mois de septembre, à l'époque des chasses et des vendanges. 
Après le dîner, dans un salon aux meubles anciens, aux murs 
garnis de vieux portraits, un groupe formé par Lambert, 
Morins, Versannes, Saint-Phoin; autour d'une table, Valentine 
assise et très pâle, Charlotte et l'abbé Bloquin sont debout 
auprès d'elle. 



SCÈNE PREMIÈRE 
VALENTINE, CHARLOTTE, L'ABBÉ BLOQUIN. 

CHARLOTTE, à Valentine. 
Ça ne va pas? (Elle lui fait respirer son nacon.). TeneZ ! 

respirez mon flacon. Qu'est-ce qui a pu vous faire ça? 
C'est une fausse digestion... C'est peut-être le spoom au 
Champagne... C'est très froid sur l'estomac. 

VALENTINE. 

Je n'en ai pas mangé. 

l'abbé bloquin. 

Vous devriez prendre une tasse de camomille avec de 
la fleur d'oranger; quelquefois, après le repas, j'ai des 



168 LE TORRENT 

malaises semblables... Eh bien, je me fais faire une infu - 
sion bien chaude de camomille et j'y verse quelques 
gouttes de fleur d'oranger, c'est très efficace... ne voulez- 
vous pas essayer? 

VALENTINE. 

Non, je vous remercie, ce ne sera rien, ça va déjà 
mieux... et puis, je vous en prie, qu'on ne s'occupe pas 
de moi... je me trouve ridicule au possible. 

CHARLOTTE. 

Il n'y a là rien de ridicule et ça peut arriver à tout le 
monde. Voulez-vous que je prévienne votre mari? 



Oh! non, oh! non, ne dérangez personne, d'autant 
plus que ça se passe. 

CHARLOTTE. 

Vraiment ? 

VALENTINE. 

Vraiment. 

l'abbé bloquin. 

C'est égal... une petite tasse de camomille, avec un 
peu de fleur d'oranger, ça ne pouvait pas vous faire de 
mal... 

Cependant un domestique a apporté du café. 



SCÈNE II 
Les Mêmes, SAINT-PHOIiN, YERSANNES, MORINS. 

CHARLOTTE, appelant. 

Saint-Phoin ! 

SAINT-PHOIN, criant du fond de la salle. 

Présent ! 

CHARLOTTE, 

Eh bien!... venez ici, j'ai besoin de vous. 



ACTE PREMIER 169 

SAINT-PHOIN. 

Vous avez besoin de moi, madame, quel bonheur! 

CHARLOTTE. 

Rendez- vous utile, vous allez faire la jeune fille. 

SAINT-PHOIN. 

Je veux bien, mais j'ai déjà beaucoup de mal à faire 
le jeune homme. C'est à peine si je joins les deux bouts. 
Qu'exigez-vous de moi? 

CHARLOTTE. 

\'ous n'avez qu'à me suivre et vous offrirez du sucre 
aux personnes à qui je verserai du café; ça n'est pas 
bien compliqué, comme vous voyez. 

SAINT-PHOIN. 

Hé, hé ! pas compUqué, cela vous plaît à dire. 

CHARLOTTE. 

Hé bien! prenez le sucrier. Dieu que vous avez l'air 
empoté ! 

SAINT-PHOIN. 

Empoté ! Voilà un mot qui sent sa province ! 

CHARLOTTE. 

Prenez-vous du café, monsieur le curé? 

l'abbé bloquin. 
Volontiers. 

Saint-Phoin lui prcsenlc le sucrier, il essaye de prendre du sucre- 
ave» la pince. 

CHARLOTTE. 

Prenez donc avec vos doigts, monsieur le curé. 

l'abbé bloquin. 
Vous croyez? 

CHARLOTTE. 

J'en suis sûre. 

iii. 15 



170 LE TORRENT 

L*ABBÉ BLOQUIN. 

C'est la pince du père Adam. 

Il rit, peut-être avec un peu de lourdeur, de cette plaisanterie facile, 
mais tout cela constitue un petit manège plein de bonhomie. 

CHARLOTTE, se dirigeant vers Morins. 

Monsieur Morins, prenez-vous du café ? 

MORINS. 

S'il vous plaît, madame, (a Saint-Phoin.) Non, pas de 
sucre, quoique vous soyez très bien pour faire le service ; 
c'est pour cela que vous avez mis votre smoking? 

VERSANNES. 

C'est même assez ridicule de s'habiller pour dîner ici, 
nous sommes à la campagne et sans cérémonie... je te 
l'ai dit cent fois. 

MORINS. 

Depuis que je connais Saint-Phoin, je ne l'ai jamais 
vu dîner qu'en habit ou en smoking, en quelque endroit 
qu'il se trouve. 

CHARLOTTE. 

C'est très anglais... il a raison. 

MORINS. 

Je l'ai vu garder la chambre, pendant une semaine, 
avec une fièvre maligne et, tous les soirs, il passait son 
habit pour prendre un cachet de sulfate de quinine. 

SAINT PHOIN. 

Parfaitement, je m'en flatte. 

VERSANNES. 

Charlotte, si vous offriez de notre vieille eau-de-vie. 

CHARLOTTE. 

Mais certainement; Saint-Phoin, voulez-vous un 
petit verre de cognac... Je vous le recommande... Il 
est de 1857. 



ACTE PREMIER Ht 

SAINT-PHOIN. 

Ça ne nous rajeunit pas. 

CHARLOTTE. 

Je n'ai pu en avoir que cinquante bouteilles... C'est 
un cadeau que j'ai fait à mon mari pour sa fête. 

VERSANNES. 

Oui, à propos, j'ai oublié de vous dire que j'ai reçu 
la facture ces joure-ci. 

CHARLOTTE. 

Vous l'avez payée. 

VERSA N NES. 

Naturellement. 

, CHARLOTTE. 

AUright! 

VERSANNES. 

Lorsque ma femme me fait un cadeau, j'ai toujours 
deux surprises, d'abord le cadeau et ensuite de le 
payer. 

Cependant, Charlotte et Saint-Phoin ont offert du cafo et du sucre à 
Vorsannes et à Lambert. 

CHARLOTTE. 

Ça ne m'étonncrait pas que M. de Courrezac vienne 
nous faire ce soir une petite visite; il sait que nous 
avons des invités qui sont arrivés tantôt et il est curieux 
comme une chouette. 

SAINT-PHOIN. 

Je serai pour ma part enchanté de le voir, c'est un 
fort aimable gentilhomme. 

CHARLOTTE, k Morins. 

Vous allez voir mon flirt, monsieur Morins; c'est un 
homme qui est amoureux de moi, il me fait la cour de- 
puis cinq ans et il n'est jamais parvenu à me déclarer 
sa flamme... Je ne lui en laisse jamais le temps. Ah! 



172 LE TORREiNT 

vraiment, c'est fort original... Monsieur le curé, ne 
voulez-vous pas faire votre partie de dames avec 
Mme Lambert? 

l'abbé bloquin. 

Très volontiers, si Mme Lambert n'est pas trop fati- 
guée. 

VALENTINE. 

Mais pas du tout... pas du tout... Je suis tout à fait 
remise. 

CHARLOTTE. 

Je vais vous installer. 



SCENE III 
VERSANNES, MORINS. 

VERSANNES. 

Il y a tout de même cinq ans qu'on ne s'était vu, 
mon vieux camarade. Cinq ans! Dites donc, Morin;^, 
vous n'avez pas l'air de vous en douter. 

MORINS. 

Mais si, puisque j'ai quitté la France presque tout 
de suite après votre mariage et je ne m'attendais pas à 
vous retrouver cultivateur... gentleman-f armer... si 
vous aimez mieux. 

VERSANNES. 

Non, vous dites bien, cultivateur; c'est un très beau 
titre. 

MORINS. 

Vous que j'avais quitté clubman, sportman et 
spleenman ! 

VERSANNES. 

Surtout ! 



ACTE PREMIER 173 

MORINS. 

Vous avez une exploitation qui marche très bien. 
Tout à l'heure, en arrivant ici avec Saint-Phoin, nous 
avons vu des cultures superbes et des vignes magni- 
fiques. 

VERSANNES. 

Et puis, je fais aussi de l'élevage. * . 

MORINS. 

Vous avez beaucoup d'animaux? ' 

VERSANNES. 

J'ai en ce moment une centaine de boeufs; je vous 
montrerai ça demain, si ça peut vous intéresser... vous 
Terrez de grandes bêtes blondes avec des yeux très 
doux. 

MORINS. 

Et ça vous amuse ce que vous faites? 

VERSANNES. 

Ça me passionne. 

MORINS. 

C'est extraordinaire! 

VERSANNES. 

N'est-ce pas? Vous vous rappelez, dans votre petit 
appartement, au cinquième, derrière les Invalides, 
quand nous essayions de distinguer à travers nos goûts 
et les probabilités ce que nous deviendrions, jamais 
vous ne m'auriez prédit, malgré votre clairvoyance et 
votre sens critique, que je serais un jour le nourricier 
des bestiaux. 

MORINS. ' i 

Et pourtant, nous préférions déjà un laboureur à un 
référendaire au sceau de France. Mais comment l'idée 
vous est-elle venue de votre nouvelle profession? 

15. 



Vi LE TORRENT 

VERSANNES. 

P Ce sont les circonstances... Six mois après notre 
mariage, nous avons été ajppelés ici par une lettre pres- 
sante et comme oppressée de mon oncle qui se sentait 
très fatigué et désirait me voir. Nous sommes arrivés 
pour lui fermer les yeux; mais avant de mourir il 
m'avait dit : « Je te laisse la maison, les terres et les 
métairies; garde ça le plus longtemps possible, tâche de 
ne pas vendre... promets-moi de venir ici tous les ans 
passer deux ou trois mois, à la belle saison. Jure-le- 
moi. » Et il y avait dans ses yeux une telle angoisse 
que sa vieille maison fût abandonnée, ou louée, ou 
vendue, que, pour qu'il mourût tranquille, j'ai juré. 

MORINS. 

C'est très bien ce que vous avez fait là. 

VERSANNES. 

Que voulez-vous? C'était à peu près à cette époque, 
par une fm d'été très douce, par un mois de septembre 
mélancolique et doré... la mort de cet excellent homme 
qu'était mon oncle, ce pays sévère et tendre à la fois, 
tout plein des souvenirs de mon enfance et que je 
n'avais pas revu depuis un si long temps, tout cela 
m'a ému et doucement bouleversé... il s'est fait un 
changement en moi; la vie que je menais à Paris me 
semblait étroite, vide, un peu ridicule; j'ai eu peur et 
honte de la reprendre, et je me suis définitivement 
installé ici... J'ai cultivé mes terres... J'accompHssais 
ainsi le vœu le plus cher de mon oncle. Il avait coutume 
de dire que c'est une désertion que d'abandonner la 
terre, et qu'elle est non seulement la nourrice, mais 
l'éducatrice... et j'ai compris depuis qu'il avait raison. 

Un domestique annonce. 

LE DOMESTIQUE. 

Monsieur de Courrezac. 



ACTE PREMIEn 175 

SCÈNE IV 
Les Mêmes, HUBERT DE COURREZAC. 

CHARLOTTE, à Valentine. 

Qu'est-ce que je vous disais, (a m. de courrczac.) Figurez- 
vous que nous parlions de vous il n'y a qu'un instant, 
j'avais comme un pressentiment que vous viendriez 
ce soir. 

HUBERT, lui baisant la main. 

Vos pressentiments ne vous ont pas trompée, ma- 
dame. 

VERSANNES, à Morins. 

Mon cher Morins, je vous présente mon vieil ami 
Hubert de Courrezac. 

Poignées de main. « Enchanté, cher monsieur », etc. 
HUBERT, à Morins. 

Alors, monsieur, vous voilà pour quelques jours dans 
ce pays unique où la châtaigne donne la main à la 
truffe, si j'ose m'exprimer ainsi, et la truffe aux cèpes, 
«ar nous avons aussi les cèpes, les fameux cèpes du 
Limousin qui poussent ici... 

SAINT-PHOIN. 

Gomme des champignons! 

HUBERT. 

J'allais vous le dire. 

SAINT-PHOIN. 

Mais voyons : les truffes, c'est le Périgord, les cèpes, 
c'est le Limousin; où sommes-nous ici au juste? 

LAMBERT. 

Nous sommes dans la Dordogne. 



176 LE TORRENT 

SAINT-PHOIN. 

Oh! je voue en prie, ne me citez jamais un nom de 
département, ça ne me dit rien du tout. 

HUBERT. 

Ici, nous sommes dans le Périgord. 

SAINT-PHOIN. 

A la bonne heure ! Voilà qui me représente quelque 
chose. Je ne sais rien de plus sec, de plus administratif, 
que la division de la France en quatre-vingt-six dépar- 
tements. 

LAMBERT. 

C'est commode. 

SAINT-PHOIN. 

C'est odieux ! 

MORINS. 

C'est une division dont seules peuvent se réjouir 
des âmes de sous-préfets. 

SAINT-PHOIN. 

Nous sommes en train d'oublier j usqu'aux noms de nos 
anciennes provinces qui avaient pourtant une rude al- 
lure : le Valentinois, le pays Ghartrain, le Quercy^ ie 
Hurepoix! Est-ce beau! Je vais même plus loin : la 
grande idée de patrie est incompatible avec la division 
départementale, et peut-on dire d'un chef d'armée qu'il 
est mort en défendant l'IUe-et- Vilaine ou qu'il a arrosé 
de son sang le Loir-et-Cher ou qu'il dort là-bas, dans 
les Deux-Sèvres ? c'est grotesque ! 

VERSANNES. 

Tu es content maintenant? Tous les ans, chaque fois 
qu'il vient ici, il demande où nous sommes pour pou- 
voir placer sa tirade sur les anciennes provinces. 

SAINT-PHOIN. 

C'est faux ! 



ACTE PREMIER 177 

CHARLOTTE. 

Si, si, c'est vrai! vous avez déjà dit tout ça Tannée 
dernière et il y deux ans... Voyons! Valentine, est-ce 
vrai ? 

VALENTINE. 

Oui, c'est vrai. 

CHARLOTTE. 

Et vous avez employé identiquement les mêmes 
termes. 

SAINT-PHOIN. 

Dites tout de suite que je prépare mes effets, que je 
les apprends par cœur, que je suis un cabot! 

CHARLOTTE. 

Au fait, monsieur de Courrezac, n'avez- vous pas dîné 
chez les Echargue, ces jours-ci? 

HUBERT. 

En effet, j'y dînai avant-hier. 

CHARLOTTE. 

Racontez-moi ça. 

HUBERT. 

Nous étions une vingtaine de convives au moins, et 
je ne connaissais personne, si ce n'est leurs cousins 
d'Auribeau, il est vrai qu'ils sont quatorze, et l'ancien 
conseiller de préfecture, Rouret. 

CHARLOTTE. 

Alors, c'était un grand dîner. Est-ce que la mère 
Echargue se levait de table à chaque instant pour aller 
stimuler sa cuisinière? 

HUBERT. 

Oh! pas du tout, c'était tout à fait à gi'and tralala... 
on fit six services et la vieille Céleste s'était surpassée. 

CHARLOTTE. 

Oh! l'on mange très bien chez eux. - - ' - 



178 LE TORRENT 

L*ABBB BLOQUIN. 

Ils tiennent avant tout à la parfaite honorabilité de 
leur cuisine. 

CHARLOTTE. 

A côté de qui étiez- vous, monsieur Hubert? 

HUBERT. 

J'étais à côté de Mlle Dorothée. 

CHARLOTTE. 

' Je crois que l'on espère beaucoup dans la famille que 
vous épouserez Dorothée. 

HUBERT. 

Ah! madame, que vous ai- je fait? 

CHARLOTTE. 

Ne vous montrez pas si dégoûté... Dorothée n'est 
déjà pas si mal... d'abord elle a de très beaux cheveux... 

HUBERT. 

Et elle sait bien dresser un dessert. 

CHARLOTTE. 

Elle n*est pas jolie de figure, je vous l'accorde, mais 
elle est belle personne et elle a des extrémités char- 
mantes. 

HUBERT. 

Qu'entendez- vous par des extrémités? 

CHARLOTTE. 

Dame ! les pieds et les mains. 

HUBERT. 

Ce ne sont pas les extrémités auxquelles on se porte. 

l'abbé BLOQUIN, se levant. 

Madame, je crois que l'heure est venue de me retirer, 



ACTE PREMIER 179 

ne vous dérangez pas... je m'en vais àranglaise...(iidii 

cela très haut, Charlotte accompagne l'abbé Bloquln, auquel tout le monda 

dit bonsoir.) J'aurais tant voulu ne déranger personne. 

Il sort. 

MORINS. 

Il a l'air d'un très brave homme. 

VERSANNES. 

C'est un très digne et excellent homme. Il fait énor- 
mément de bien et, sous des dehors un peu campa- 
gnards, il a un esprit très fin. D'ailleurs, il était à Paris 
dans une paroisse élégante, premier vicaire à Sainte- 
Clotilde, mais on l'a envoyé ici en disgrâce. 

MORINS. 

Pourquoi? 

VERSANNES. 

On a prétendu que dans un sermon qu'il prononça 
la semaine de Pâques, il avait trop appuyé sur le rôle 
fâcheux de Judas, dans la Passion... On l'a accusé 
auprès du ministre d'être antisémite... 

SAINT-PHOIN. 

Déjà? 

VERSANNES. 

Et on Ta déplacé... il y a dix ans de cela. 

LAMBERT. 

Oh! oui, il y a bien dix ans. C'est lui qui nous a 
mariés, il a baptisé nos enfants... il s'occupe de leur 
instruction. Je n'aime pas beaucoup les prêtres, moi, en 
général, mais je reconnais que celui-là est un très brave 
homme. 

Cependant Charlotte étant revenue de reconduire l'abbd Tiloquin, 
Hubert vient auprès d'elle. 



180 LE TORRENT 

SCÈNE V 
CHARLOTTE, HUBERT. 

HUBERT. 

Vous avez été très méchante, tout à Theure... vous 
m'avez fait beaucoup de peine. 

CHARLOTTE. 

Moi, à quel propos? 

HUBERT. 

En me parlant d'un mariage possible avec Mlle Do- 
rothée... vous savez bien que je ne puis songer à me 
marier puisque mon cœur est pris... par vous, cruelle. 

CHARLOTTE. 

Eh bien, je vous le rends, votre cœur. 

HUBERT. 

Je n^en veux pas... gardez-le... qu'est-ce que vous 
voulez que j'en fasse? 

CHARLOTTE. 

Alors de quoi vous plaignez-vous? 

HUBERT. 

Voilà cinq années que je vous aime. 

CHARLOTTE. 

Il ne fallait pas m'aimer. 

HUBERT. 

Mettez- vous à ma place : c'était fatal. Vous nous 
avez apporté dans ce qu'elles ont de plus subtil et de 
raffiné, la grâce et l'élégance de Paris. Là-bas vous 
brilliez déjà entre toutes, vous étiez une petite reine... 



ACTE PREMIER 181 

mais ici vous êtes une jeune déesse! Est-il surprenant 
qu'un pauvre gentilhomme de province ait été ébloui par 
votre éclat? Mais vous vous plaisez à me faire souffrir, 
vous jouez avec moi comme le chat avec la souris. 
Prenez garde... On désespère alors qu'on espère tou- 
jours. 

CHARLOTTE. 

Épousez Dorothée. Le bonheur est là. 

HUBERT. 

Pourquoi me dites- vous ça? 

CHARLOTTE. 

Pour vous désespérer. 

HUBERT. 

Ne parlez pas si haut. Il me semble que Julien nous 
observe et qu'il se doute de quelque chose. 

CHARLOTTE. 

Mon mari? Non, il ne se doute pas, il sait; je l'ai 
prévenu. 

HUBERT. 

Vous l'avez prévenu ? Quelle femme êtes- vous donc ? 

CHARLOTTE. 

La sienne. Mais il faut que je revienne auprès de 
Valentine qui est toute seule. 

HUBERT, la suiv.mt. 

Je ne vous ai pas dit la millième partie de ce que 
j'avais à vous dire... C'est tout le temps comme ça. 
Voilà cinq années que ça dure. 

CHARLOTTE. 

Ça a duré cinq ans, ça durera dix ans, vingt ans, 
trente ans, cinquante ans. (eiic chante :) Ça peut durer 
jusqu'à cent ans, ça peut durer tout le temps. 

HUBERT. 

Je crois que vous n'avez pas de cœur. 

m. 16 



182 LE TORRENT 

SCÈNE VI 
LAMBERT, MORINS. 

LAMBERT. 

Je VOUS demande pardon, monsieur, mais sans doute 
avez-vous remarqué comme je vous regardais pendant 
le dîner? 

MORINS. 

Ma foi, monsieur, je n'y ai pas fait attention. 

LAMBERT. 

Tant mieux ! Je craignais de vous avoir regardé d'une 
façon gênante. 

MORINS. 

Rassurez-vous, vous ne m'avez pas gêné le moins 
du monde. 

LAMBERT. 

C'est que je voudrais bien... si je ne me trompe pas... 
étiez-vous à Paris en 1885? 

MORINS. 

J'y étais. 

LAMBERT. 

Vous rappelez-vous un dîner au Pavillon Chinois, 
un dîner que Stanislas Palimpsesth avait offert à ses 
amis pour l'apparition de son premier volume ésotérique. 

MORINS. 

Je m'en souviens comme si c'était hier. 

LAMBERT. 

Pahmpsesth est mon ami d'enfance; nous étions 
ensemble au lycé^ de Limoges, car il n'est pas Assyrien 



ACTE PREMIER 183 

comme il veut le faire croire, il est Limousin. C'est 
ainsi que je me trouvais à ce diner où il y avait toutes 
nos jeunes gloires littéraires. Mais vous vous demandez 
sans doute où je veux en venir? 

MORINS. 

J'avoue que... 

LAMBERT. 

Vous rappelez- vous votre voisine? 

MORINS. 

Parfaitement. Une jeune femme blonde, mince, qu'on 
avait surnommée Botticella, à cause qu'elle ressem- 
blait à certaines madones du vieux maître florentin. 
Et comme elle s'est grisée ce soir-là! 

LAMBERT. 

N'est-ce pas?... J'ai été très jaloux de vous parce 
que vous sembliez beaucoup lui plaire. 

MORINS. 

C'était réciproque. 

LAMBERT. 

Et qu'elle était ma maîtresse. 

MORINS. 

Je vous fais mes compliments et toutes mes excuses. 

LAMBERT. 

Et c'est bien vous que j'ai rencontré quelques jours 
après dans son escalier... je ne vous ai pas reconnu ce 
jour-là, mais ce soir je vous reconnais très bien. 

MORINS. 

Moi aussi, je vous reconnais maintenant. Comment 
allez-vous? Ah! Botticella était votre amie. Gomme on 
se retrouve ! Comme le monde est petit ! 

LAMBERT. 

Oui, elle a été mon amie, comme vous dites, pendant 



184 LE TORRENT 

le temps que j'ai demeuré à Paris pour terminer mes 
études et me mettre au courant de l'industrie et des 
affaires... Puis, mon père m'a rappelé ici... Alors, j'ai 
dû la quitter. Vous l'avez revue depuis. Savez-vous ce 
qu'elle est devenue? 

MORINS. 



Elle est morte... 
Tiens! tiens! 



LAMBERT. 



MORINS. 

Ne vous attristez pas. Oui, elle est morte d'une façon 
misérable. 

LAMBERT. 

Il y a longtemps ? 

MORINS. 

Il y a quatre ans. J'allais voir à Lariboisière une 
pauvre fille que j'avais fait entrer dans le service d'un 
de mes amis, et c'est là, dans la même salle, que j'ai re- 
trouvé votre ancienne maîtresse. Elle venait de subir 
une opération terrible... Oh! terrible... Elle est morte 
dans d'atroces souffrances et il n'y avait personne que 
moi autour de son agonie et derrière son cercueil. 

LAMBERT. 

Ce que vous me dites là me fait de la peine, beaucoup 
de peine, je l'avoue. 

MORINS. 

Ne vous défendez pas de trop de sensibilité... et même 
si vous pouviez pleurer, laissez couler vos larmes, ça 
soulage. 

LAMBERT. 

Je ne pleure jamais... Je n'ai rien su de tout ça... 

MORINS. 

Vous semblez en effet vous en être absolument désin- 
téressé. Et cependant, n'avait-elle'' pas un enfant de 
vous? 



ACTE PREMIER 185 

LAMBERT, 

Non. C'est-à-dire si... Enfin, on ne sait jamais. 

MORINS. 

Évidemment... Pourtant, quand je l'ai revue si ma- 
lade, elle en parlait sans cesse de cet enfant qu'elle 
paraissait beaucoup aimer... elle disait que vous en 
étiez le père... et elle n'avait pas d'intérêt à me tromper, 
moi... je ne lui demandais rien et elle était bien près de 
la mort pour mentir. Vous n'avez pas du tout de nou- 
velles de cet enfant? 

LAMBERT. 

Ce sont les grands-parents, je crois, qui s'en occupent. 

MORINS. 

Parfait! Parfait! 

LAMBERT, sentant qu'il se fait sévèrement juger par Morins. 

Écoutez ! j'ai à ce sujet des idées très nettes, des prin- 
cipes très arrêtés. J'estime que ces liaisons de jeunesse 
n'engagent à rien, quoi qu'il arrive. Et plus tard, lors- 
qu'on se marie, on doit oublier le passé... et les maî- 
tresses, et les enfants qu'on a pu semer par-ci par-là, 
n'ont aucun droit sur le repos et sur le bien-être de la 
femme et des enfants légitimes. Quand mon père m'a 
fait revenir ici pour prendre la suite de ses affaires, je 
me suis marié, j'ai eu deux enfants... une fille et un fils... 
j'amasse une dot pour ma fille, et à mon fils je laisserai 
les papeteries que mon père m'a laissées.... je les lui 
laisserai agrandies, améliorées, car je m'en occupe très 
sérieusement... et j'ai la certitude d'accomplir mon 
devoir. Quoi? 

MORINS. 

Rien... D'ailleurs vous parlez d'un ton qui n'admet 
pas de réplique. 

LAMBERT. 

Il faudra que vous visitiez mes papeteries; elles sont 
situées dans un endroit merveilleux, au-dessous d'une 

16. 



186 LE TORRENT 

cascade formée par une petite rivière torrentueuse qui 
me donne la force motrice... vous verrez, c'est très pit- 
toresque, c'est même un but de promenade très connu. 
Quel jour voulez- vous venir? 

MORINS. 

Mais le jour qui conviendra à ces dames, c'est à elles 
qu'il faut le demander. 

LAMBERT, allant près de Charlotte. 

Vous avez raison. Madame Versannes, je désirerais 
faire visiter les papeteries à M. Morins, alors je pense 
que vous pourriez venir déjeuner demain. 

CHARLOTTE. 

Mais certainement. 

LAMBERT. 

Monsieur de Courrezac voudra bien être des nôtres ? 

HUBERT. 

Mais avec grand plaisir. 

CHARLOTTE. 

C'est entendu; demain, c'est une très bonne idée. 

SAINT-PHOIN. 

On ne joue pas ce soir? Nous ne faisons pas un poker? 

HUBERT. 

Je m'en vais. 

CHARLOTTE. 

Déjà!... il n'est pas tard... 

HUBERT. 

Il faut que je me lève de très bonne heure demain 
matin. 

Il fait ses adieux et sort. 

CHARLOTTE. 

La perspective d'un poker l'a fait partir. Il n'aime 
pas à risquer son argent. Mais vous n'avez pas besoin 
de lui. 



ACTE PREMIER 187 

SAINT-PHOIN. 

Nous ne sommes plus assez nombreux pour jouer au 
poker. 

MORINS. 

Et moi, je ne joue jamais. 

U va s'asseoir. 

VERSANNES. 

Alors, nous ne sommes plus que trois, Lambert, 
Saint-Phoin et moi; jouons à l'écarté. Celui qui aura 
perdu sera remplacé... Nous conmiençons, Lambert et 
moi. 

Cependant Charlotte, ayant disposé une petite table avec tout ce qu'il 
faut pour jouer, revient auprès de Morins qui regarde un albuin. 



SCÈNE VIÏ 



CHARLOTTE, MORLXS, SAINT-PHOIN, 
puis LAMBERT. 

CHARLOTTE. 

Vous regardez les photographies ? 

MORINS. 

Oui, je feuillette volontiers les albums de photogra- 
phies dans les familles. 

CHARLOTTE. 

Je comprends ça, c'est toujours cocasse. 

MORINS. 

Je ne trouve pa?, il s'en dégage au contraire une mé- 
lancolie dont je m'enivre. 

CHARLOTTE. 

C'est plus amusant quand on connaît les gens. 



188 LE TORRENT 

MORINS. 

Je ne connais personne de ces personnes. 

CHARLOTTE. 

Qu'à cela ne tienne, je vais vous les présenter. (Avec 
emphase.) Cclui-là, c'cst mou père. (Plus 8impie.) Ça c'est ma- 
man quand elle s'est mariée : on portait des crinolines ! 
Là, c'est papa pendant le siège... il était garde national 
à l'état-major; mon oncle, quand il était lieutenant de 
vaisseau; il vient d'être nommé vice-amiral. Là, c'est 
ma sœur qui est morte... elle est morte d'une péritonite, 
à la suite d'un bébé. 

MORINS. 

Elle était jolie. 

CHARLOTTE. 

Oh! oui, elle était très jolie... en face, c'est mon beau- 
frère. 

SAINT-PHOIN. 

Tiens ! un toréador. 

CHARLOTTE. 

Oui., c'est le fameux Lagartijo... 

SAINT-PHOIN. 

C'est votre parent? 

CHARLOTTE. 

Non, je ne sais même pas pourquoi il est là. 

MORINS, gravement. 

Parce qu'il doit y être ; il y a toujours dans les albums 
de famille le portrait d'un homme célèbre et qui n'est 
pas parent ; mais c'est rarement un toréador, c'est plu- 
tôt un artiste lyrique ou un prétendant au trône de 
France. 

SAINT-PHOIN. 

C'a été longtemps le prince impérial, vous êtes trop 
jeune pour avoir vu ça. 



ACTE PREMIER 189 

MORINS. 

Tiens! voilà de jolies personnes. 

CHARLOTTE. 

C'est toutes mes amies du cours. Celle-là, c'est Amé- 
lie Savourde : elle était jolie, mais bête! Quand elle 
récitait VArt poétique, on n'a jamais pu lui faire dire le 
Tasse... elle disait toujours la Tasse. Seulement, comme 
elle était très belle fille, elle a passé tout de même ses 
examens. C'est dégoûtant ! 

MORINS. 

Gomment s'appelait votre cours? Je parie que c'est 
en deux noms. 

CHARLOTTE. 

Justement! C'était le cours Langlois-Boutinot. 

MORINS. 

Tous les cours chics de jeunes demoiselles sont en 
deux noms. 

SAINT-PHOIN. 

Très juste ! 

CHARLOTTE. 

Me voici à tous les âges, depuis le maillot jusqu'à no? 
jours. Là, c'est quand je me suis mariée. Dire que j'ai 
été coiffée comme ça!... regardez donc, Saint-Phoin, 
c'est déjà grotesque. Étiez- vous à mon mariage, à 
Saint-Augustin ? 

MORINS. 

Mais oui, il y avait un monde fou! Et, pendant le 
défilé à la sacristie, un suisse monumental avertissait : 
« Prenez garde à vos poches ! » 



SAINT-PHOIN. 

Oui, oui, je me rappelle, à cause des pickpookets, 
C'était un beau mariage. 



i90 LE TORRENT 

CHARLOTTE. 

Il y a déjà quatre ans ! 

MORINS. 

Vous n'avez pas d'enfants? 

CHARLOTTE. 

Non. 

MORINS. 

Vous ne voulez peut-être pas en avoir? 

CHARLOTTE. 

Ah! grand Dieu, non. 

MORINS. 

Vous avez tort. 

CHARLOTTE. 

Je crois bien, pour ce que ça vous coûte, cher mon- 
sieur. 

MORINS. 

Je ne comprends pas. 

CHARLOTTE. 

Écoutez, j'ai une de mes amies qui a eu un bébé juste 
au bout de neuf mois de mariage et qui,depuis ce temps- 
là, passe sa vie sur une chaise longue. Et puis, ma sœur 
est morte d'une péritonite dans les mêmes circons- 
tances, comme je vous l'ai dit tout à l'heure ; vous com- 
prenez que lorsqu'on a de pareils exemples près de soi, 
dans sa famille, ce n'est pas excitant... 

LAMBERT, qui est survenu à ces derniers mots. 

Monsieur Saint-Phoin, j'ai perdu; si vous voulez 
aller me remplacer. 

SAINT-PHOIN. 

J'y vais. 

MORINS. 

Vous ne remplissez pas votre mission ou, si vous aimez 
mieux, votre fonction. 



ACTE PREMIER 191 

SAIMT-PHOI>', à Charlotte. 

Vous êtes brehaigne ! 

CHARLOTTE. 

Et vous? 

S.VINT-PHOIN. 

Moi, je suis célibataire. 

Il va rejoindre Versaiiiies à la table de jeu. 
LAMBERT. 

Ah! monsieur, vous lui dites sans doute ce que je ne 
cesse de lui répéter : il lui faudrait des enfants à cette 
jeune femme-là. 

CHARLOTTE. 

Oh! je vous en prie, vous n'allez pas commencer. 

LAMBERT. 

Rien que deux, tenez, ce n'est pourtant pas la mer à 
boire. 

CHARLOTTE. 

Oui, mais lorsqu'on en a deux, il n'y a aucune raison 
pour ne pas en avoir cinquante... on est la mère Gigogne 
et l'on devient un objet d'horreur pour son mari. 

MORINS. 

Entendons-nous ; entre le malthusianisme et le gigo- 
gnisme, admettez qu'il y a place pour une famille 
moyenne. 

CHARLOTTE. 

Et alors le mari aime et respecte dans sa femme la 

mère de ses enfants. 

MORINS. 

C'est vous qui l'avez dit. 

CHARLOTTE. 

Nous avons sous les yeux un merveilleux exemple 
d'un semblable respect : c'est notre nouvelle voisine, 
Mme Schlam... elle a eu quatre enfants... quatre tilles, 



192 LE TORRENT 

en deux fois, c'est une calamité ! Aussi, M. Schlam res- 
pecte dans sa femme la mère de ses jumelles, je vous prie 
de le croire. Il n'est même jamais auprès d'elle, sans 
doute pour être plus sûr de ne pas lui manquer de res- 
pect, et il va porter ses outrages à la ville voisine. Il est 
vrai de dire que la pauvre mère Schlam n'a plus forme 
humaine... elle a l'air d'un sac de charbon. N'est-ce pas, 
Valentine ? 

VALENTINE. 

Pauvre femme!... Vous êtes un peu méchante, Char- 
lotte. 

CHARLOTTE. 

Je ne suis pas méchante; mais aussi pourquoi m'é- 
crase-t-elle avec sa maternité? C'est une mère admi- 
rable, c'est entendu... vous aussi, Valentine, vous adorez 
vos enfants, vous les élevez d'une façon parfaite, mais 
vous n'en éclaboussez pas les autres, les femmes stériles. 

LAMBERT. 

Il n'y a pas de quoi rire. 

CHARLOTTE. 

Je rirai si je veux... d'abord je ne suis pas la seule. 

LAMBERT. 

C'est là précisément le malheur, trop de jeunes 
femmes raisonnent comme vous et nous touchons là à 
la plus grave question. 

CHARLOTTE. 

Quoi donc? 

LAMBERT. 

La dépopulation de la France. 

CHARLOTTE. 

Ah! vous m'avez fait peur! 

LAMBERT. 

Vous trouvez que ça n'est pas assez ? 



ACTE PKEMIEH 193 

MORINS. 

Oui, au fait, savez- vous que la France se dépeuple de 
jour en jour? 

CHARLOTTE. 

Ma foi, non, je n'en savais rien, c'est la première nou- 
velle. 

MORINS. 

Qu'est-ce qu'on vous apprenait donc au cours Lan- 
glois-Boutinot? 

CHARLOTTE. 

Je n'ai appris que jusqu'à la Révolution et je me suis 
mariée. 

MORINS. 

Mais il s'est passé des choses depuis. 

CHARLOTTE. 

Je ne vous dis pas le contraire; que voulez- vous que 
j'y fasse? 

LAMBERT. 

Des enfants. 

CHARLOTTE. 

Vous me proposez une jolie existence... il faudrait ne 
plus monter à cheval ni à bicyclette, et je n'aime que 
ça : d'ailleurs ici ce sont les seules distractions... je suis 
très sport... 

LAMBERT. 

Le cheval, la bicyclette, autant d'obstacles à la nata- 
lité. 

CHARLOTTE. 

Que voulez-vous, je tiens à ma taille. 

MORINS. 

C'est une chose si mince chez vous, chère madame. 

CHARLOTTE, 

C'est justement pour ça, cher monsieur. 

m. 17 



194 LE TORRENT 

MORINS. 

Et puis, on peut être mère et rester une femme char- 
mante : regardez votre amie. 

CHARLOTTE. 

On peut devenir aussi un monstre : regardez 
Mme Schlam. 

LAMBERT. 

Il ne s'agit pas d'avoir trop d'enfants... Ayez-en seu- 
lement deux, comme nous... vous aurez fait votre de- 
voir. 

MORINS. 

Mais ne vous croyez pas quitte envers la patrie, cher 
monsieur... le calcul démontre qu'au-dessous de trois 
enfants par mariage, une population cesse de s'accroître. 

LAMBERT. 

Comment cela? 

MORINS. 

Mais oui, il faut deux enfants pour remplacer le père 
et la mère et un troisième enfant pour faire face aux 
morts qui surviennent avant l'âge de la procréation. 

CHARLOTTE. 

Vous entendez, monsieur Lambert. Ah! Ah! c'est 
bien fait! Dieu que je suis contente! Ça n'est pas la 
peine de tant faire le malin avec vos deux gosses ! Mais 
pourquoi faut-il repeupler la France?... voilà ce que je 
ne comprends pas. 

LAMBERT. 

Gomment, pourquoi? Mais à cause de la concurrence 
étrangère : la politique des races est impitoyable. Les 
Français perdent tous les jours une bataille. Compre- 
nez-vous? 

CHARLOTTE. 

Non. Quoi? quelle bataille? j'aime mieux vous le dire 
tout de suite, je n'y comprends rien du tout et ces ques- 
tions-là m'assomment. 



ACTE PREMIER 495 

MORINS. 

Ah ! comme je la comprends de ne pas comprendre ! 
Vous ne lui donnez que des raisons d'économiste. Mais 
ce qu'il faut dire, c'est que si d'avoir des enfants est la 
seule façon d'échapper à la mort, c'est aussi la seule 
façon d'échapper à l'ennui. 

CHARLOTTE. 

Je ne m'ennuie pas. 

MORINS. 

Ça peut venir, et croyez- vous que votre mari n'aime- 
rait pas voir sa maison peuplée et bruyante et son exis- 
tence rajeunie par des êtres dans lesquels il se sentirait 
revivre ? 

CHARLOTTE. 

Il vous l'a dit? 

MORINS. 

Il ne me l'a pas dit, mais j'en suis sûr. Et si votre 
mari vient à s'ennuyer? Avez- vous jamais songé à cela? 
Vous vous préparez peut-être des désastres. Comprenez- 
vous maintenant? 

CHARLOTTE. 

Pas du tout. 

MORINS. 

Ah! c'est regrettable. Alors, parlons d'autre chose. 
Qu'est-ce qu'on portera cet hiver? 

CHARLOTTE. 

C'est très drôle ce que vous venez de dire là. J'entends 
bien que vous avez le mépris des femmes. 

MORINS. 

Oh! vous ne me connaissez pas; elles ne m'inspirent 
en général ni admiration aveugle, ni crainte muette; 
mais j'ai toujours pour elles le plus profond respect. 



196 LE TORRENT 

LAMBERT. 

La seule raison d'être de la femme, voyez- vous, c'est 
d'être mère... C'est son but, c'est sa fonction, il n'y a pas 
à sortir de là. Demandez à ma femme. 

VALENTINE. 

Oh! certainement; mais quand je t'entends parler 
ainsi, je me demande alors pourquoi tu as renvoyé Cé- 
line, ma femme de chambre, qui va précisément être 
mère. 

LAMBERT. 

Ça n'est pas la même chose... Céline est une fille, elle 
n'est pas mariée. 

VALENTINE. 

Qu'importe. 

LAMBERT. 

Comment, qu'importe? 

VALENTINE. 

Oui. Si la fonction dont tu parles ne peut s'exercer en 
dehors du mariage, tu la Kmites bien arbitrairement... 
et la nature s'occupe peu de ces détails. 

LAMBERT. 

La nature, la nature... Alors, il faudrait vivre comme 
des animaux. 

VALENTINE. 

Il faut vivre comme on peut... et puis, nous devons 
être indulgents... les hommes en général sont plus près 
de la bête que de l'ange. 

LAMBERT. 

Tu te payes de mots. 



Un silence. 

CHARLOTTE. 



Alors, qu'est-elle devenue, cette Céhne? 



ACTE PREMIER 197 

VALENTINE. 

Je Tai installée chez la mère Mousseron, une brave 
femme, qui est de plus très bonne garde-malade. 

LAMBERT. 

Ah! tu l'as installée chez la mère Mousseron? Il me 
semble que tu aurais pu m'en parler. Tu ne sais pas ce 
que tu fais : tu favorises l'inconduite, tu encourages le vice. 

VALENTINE. 

Je viens au secours d'une malheureuse. 

LAMBERT. 

D'une coureuse qui ne connaît même pas le père de 
son enfant. 

MORINS. 

C'est invraisemblable ! 

VALENTINE. 

Elle le connaît très bien... C'est un de tes ouvriers; 
il fallait user de ton autorité pour qu'il l'épouse, au lieu 
de la jeter sur le pavé ! 

LAMBERT. 

Mais je n'ai pas quaUté pour forcer ce garçon à épou- 
ser Céline : ça ne me regarde pas... je ne peux pas me 
mêler de ces affaires-là. 

VALENTINE, 

Et moi je ne peux pas laisser cette fille dans la rue... 
Elle n'a pas commis un crime après tout. 

LAMBERT. 

Oh! je sais que tu as des idées très larges... Pourquoi 
ne fondes-tu pas un hôpital pour les filles séduites pen- 
dant que tu y es ? 

VALENTINE. 

Mais il ne s'agit pas de ça... cette fille m'était très 

17. 



198 LE TORRENT 

dévouée : encore une fois elle n'a pas commis un crime... 
Tu la renvoies dans un tel état sans t'inquiéter de ce 
qu'elle deviendra, eh bien! moi, je m'en inquiète, parce 
que j'en souffre dans mon cœur et dans ma chair de 
femme et de mère... voilà tout... 

LAMBERT. 

Tu as le plus grand tort de t'occuper de ces gens-là.. - 
Tu n'en auras que des désagréments ; tu as semé la pitié, 
tu récolteras l'ingratitude : tu verras ce que je te dis. 
Est-ce vrai, monsieur Morins? 

MORINS. 

Ah ! comme madame Lambert a raison, et tout ce que 
vous venez de dire à propos de cette Céline vous met 
en flagrante contradiction avec vous-même ! 

LAMBERT. 

Pas du tout... Il est cependant nécessaire que le ma- 
riage... 

MORINS, rinterrorapant. 

Fadaises ! 

LAMBERT. 

...ait une sanction... Ne faites- vous donc aucune dif- 
férence entre les enfants légitimes... 

MORINS. 

Billevesées l 

LAMBERT. 

...et les enfants naturels? 

MORINS. 

Fariboles ! 

LAMBERT. 

Alors il n'y aurait plus de société possible, plus de 
famille... 

MORINS. 

Tarare ! 



ACTE PREMIER 199 

LAMBERT. 

C'est la porte ouverte aux pires désordres... c'est 
Tanarchie domestique... 

MORINS. 

Point d'affaires! 

VERSANNES, surven;int. 

Lambert, j'ai perdu... allez me remplacer... 

Lambert va reprendre la partie d'écarté avec Sainl-Phoin. Morins va 
auprès des joueurs. 



SCÈNE VIII 
CHARLOTTE, VALENTLNE, VERSANiNES. 

CHARLOTTE, à Versannes. 

Je n'aime pas beaucoup votre ami. 

VERSANTES. 

Pourquoi ? 

CHARLOTTE. 

Je le trouve déplaisant et poseur. 

VERSANNES. 

Je vous assiure que vous vous trompez. 

CHARLOTTE. 

Je suis certaine que Valentine est de mon avis... 
N'est-ce pas, Valentine? 

VALENTINE. 

Je ne le connais pas assez pour le jug^r. 

VERSANNES. 

Voilà une réponse sensée. De quoi parliez- vous donc? 



200 LE TORPiENT 

CHARLOTTE. 

Il m'a dit des sottises, presque, parce que nous n'avons 
pas d'enfants, et il m'a menacée de catastrophes dans 
mon ménage! N'est-ce pas, Valentine? Qu'avez-vous?... 
Ça ne va pas ? 

VALENTINE. 

Non, ça ne va pas très bien. 

VERSANNES. 

Qu'y a-t-il? 

CHARLOTTE. 

Elle s'est déjà presque trouvée mal tout à l'heure... 
c'est une fausse digestion... c'est peut-être ce spoom au 
Champagne... c'est très froid sur l'estomac. 

VALENTINE, d'une voix faible. 

Mais je n'en ai pas mangé. 

CHARLOTTE. 

Attendez, je vais aller vous chercher de l'éther. C'est 
encore ce qu'il y a de mieux... Julien va rester auprès 
de vous. 

Elle sort pour aller chercher de l'éther. Dans le fond, Lambert et 
Saint-Phoin jouent aux cartes et Morins les regarde, de sorte que 
Valentine et Versannes restent isolés. 



SCENE IX 

YERSANNES, VALENTINE, puis CHARLOTTE, 
puis LAMBERT, MORINS. 

VERSANNES. 

Vous êtes toute pâle et vos mains sont glacées. 

VALENTINE. 

Prenez garde, mon ami, vous êtes plus pâle que moi. 



ACTE PREMIER 201 

VERSANNES. 

C'est vrai, ça me bouleverse de vous voir ainsi... de 
voir vos chers yeux qui se creusent; je souffre quand 
vous souffrez et le nuage de douleur et d'agonie qui a 
passé tout à l'heure sur votre visage adoré, passait en 
même temps dans mon cœur. 

VALENTINE. 

Oui, oui, je sais, vous êtes bon, et vous m'aimez, mais 
ça n'est rien, ça n'est rien. Allez dire à mon mari qu'il 
se dépêche de finir sa partie... qu'il se dépêche... je dési- 
rerais m'en aller. 

Tandis que Versannes est allé prévenir Lambert, Charlotte rerient 
auprès de Valentine. 

CHARLOTTE. 

Tenez, buvez ça. 

LAMBERT, venant auprès de sa femme. 

Tu es malade ? 

VALENTINE. 

Non, non, c'est fini, ça ne sera rien... nous allons ren- 
trer, le gi^and air me fera du bien ; au revoir et merci et 
pardon de cette petite scène... j'ai ça en horreur... 

CHARLOTTE. 

Surtout, prenez garde d'avoir froid en voiture. D'ail- 
leurs, je vais vous prêter ma limousine. 

Charlofle sort avec Valentine. 

LAMBERT. 

Je ne sais ce qu'a ma femme, tous ces temps-ci, elle 
ne fait que pleurer. 

MÛRI N s. 

Vous devriez faire analyser ses larmes. 

LAMBERT. 

Oh! ce sont les nerfs!... des idées de femme, vous 
savez ce que c'est, (a JuUen.) Au revoir, cher ami. Bon- 



202 LE TORRENT 

soir, monsieur Saint-Phoin, je vous ai bienbattu, hein ?... 
Sans rancune, (a Morins.) Monsieur, je suis enchanté 
d'avoir fait votre connaissance. 

Il sort. Versannes l'accompaEcne. 



SCENE X 
MORINS, SAINT-PHOIN. 

SAINT-PHOIN, prenant un paquet de cartes sur la table de jeu. 

Aimez-vous les tours de cartes, Morins ? 

MORINS. 

Oui, quand ils sont très mal faits... C'est bien plus 
amusant. 

SAINT-PHOIN. 

Eh bien... pensez une carte. 

MORINS. 

C'est fait... Elle avait bien mauvaise mine, cette 
dame? 

SAINT-PHOIN. 

Oui, ça ne sera rien. 

MORINS. 

Parbleu, ça vous est égal, elle peut crever... vous ne 
pensez qu'à votre tour de cartes. 

SAINT-PHOIN. 

Vous vous trompez. J'ai au contraire la plus grande 
sympathie pour Mme Lambert; mais ce n'est qu'un 
malaise passager, espérons-le... Où voulez- vous qu'elle 
soit? 

MORINS. 

Mme Lambert? 



ACTE PREMIER 203 

SAINT-PHOI>\ 

Non, la carte que vous avez pensée. 

MORINS. 

Ça m'est égal. 

SAINT-PHOIN. 

Il ne faut pas que ça vous soit égal... Voulez- vous . 
qu'elle soit sur le jeu, ou en dessous, ou la cinquième, 
la deuxième, la sixième? 

MORir<S. 

Je veux qu'elle soit la septième. 

SAINT-PHOIN. 

Vous voulez qu'elle soit la septième, (n bai les cartes.) Si 
vous voulez, regardez ? 

MORINS. 

Ça n'est pas la peine... je suis sûr qu'elle y est. 

SAINT-PHOIN. 

Pas d'enfantillage... Tenez, voilà votre carte. 



MORINS. 



En effet, c'est bien elle. 



SAINT-PHOIN. 

Vous n'êtes pas étonné? 

MORINS. 



Non. Puisque c'était convenu qu'elle serait la sep- 
tième... si elle avait été la huitième ou la neuvième, 
j'ajirais lieu d'être étonné. 

SAINT-PHOIN. 

Avouez tout de même que c'est un joli^tour? 

mori:ns. 
Ravissant ! 



204 LE TORRENT 

SAINT-PHOIN. 

Vous le connaissiez? 

MORINS. 

Non. 

SAINT-PHOIN. 

Vous êtes la première personne qui ne me demande 
pas comment je le fais. 

MORINS. 

Si je vous le demandais, me le diriez- vous? 

SAINT-PHOIN. 

Non. 

MORINS. 

Alors, j'ai raison de ne pas vous le demander. 

SAINT-PHOIN. 

C'est parce que vous êtes vexé. 

Cependant, Charlotte et Versannes reviennent de reconduire les 
Lambert. 



SCÈNE XI 

CHARLOTTE, VERSANNES, MORINS, 
SAINT-PHOIN. 

CHARLOTTE. 

Ce te pauvre Valentine... est-ce ennuyeux! Pourvu 
que ça ne nous empêche pas de nous amuser demain. 
Quelle heure est-il? 

f VERSANNES. 

Onze heures. ^ 

CHARLOTTE. 

Moi, je vais me coucher, parce qu'il faut que je sois 



ACTE PREMIER 205 

prête de bonne heure, demain matin. A propos, mon- 
sieur Morins, que prenez- vous le matin? Du thé, du 
café, du chocolat? 

MORINS. 

Du thé, madame, s'il vous plaît. 

CHARLOTTE. 

Et vous, Saint-Phoin? Toujours le régime, deux 
œufs à la coque? 

SAINT-PHOIN. 

A l'état laiteux. 

CHARLOTTE. 

Soixante grammes de jambon? 

SAINT-PHOIN. 

Sans gras. 

CHARLOTTE. 

Et soixante- quinze grammes de pain rôti? 

SAINT-PHOIN. 

Sans beurre. 

CHARLOTTE. 

Allons, bonsoir, je vous laisse... ne vous couchez pas 
trop tard. 

SAINT-PHOIN. 

Nous avons l'intention de boire et fumer jusqu'à une 
heure fort avancée de la nuit. 

Elle îort 



SCÈNE XII 

VERSANNES, SALNT-PHOIN, MORINS. 

SAINT-PHOIN. 

Elle est exquise, ta femme... n'est-ce pas, Morins? 
m. 18 



206 LE TORRENT 

MORINS. 



Charmante. 
Oui. 



VERSANNES. 



SAINT-PHOIN. 

Ah! tu as pris le bon côté de la vie. 

VERSANNES. 

Tu crois ? 

SAINT-PHOIN. 

N'en doute pas : il faut que je me marie, je finirai par 
là. 

VERSANNES. 

Toi, mon cher, jamais! 

SAINT-PHOIN. 

Voyons, mon vieux, c'est forcé; je ne peux pas 
vivre seul et, d'un autre côté, je ne veux pas garder une 
maîtresse plus de deux mois. Il faut donc que je me 
marie, c'est mathématique. Et puis, j'ai assez des 
aventures. Tiens ! en ce moment, je suis en plein drame, 
avec mon air de rien. 

MORINS. 

Vraiment ? 

SAINT-PHOIN. 

Oui, je suis en train de lâcher une petite femme 
mariée... Ça n'est pas commode, elle se cramponne, 
elle m'adore. Je n'y comprends rien... elle a un mari très 
bien; il est beaucoup plus âgé qu'elle, c'est vrai, mais 
il est tout de même plus jeune que moi. 

VERSANNES. 

Toutes les femmes courent donc toujours après toi? 

SAINT-PHOIN. 

Oui, je ne sais pas à quoi ça tient... toi non plus, 
n'est-ce pas? 

VERSANNES. 

Non. 



ACTE PREMIER 207 

SAINT-PHOIN. 

Hé bien, je vais te le dire... 

VERSANNES. 

Tu le sais donc ? 

SAINT-PHOIK. 

Oui. Ça tient à ce que, dans le temps, j'ai connu une 
petite actrice qui s'est empoisonnée ou plutôt qui a 
voulu s'empoisonner... 

VERSANNES. 

Pour toi, misérable. Oui, je me rappelle cett-e histoire- 
là. 

SAITs'T-PHOIN. 

Ce n'était pas pour moi... j'ai découvert, depuis, 
des lettres qui m'ont éclairé. Figure-toi qu'elle aimait 
un jeune homme qui était commis dans un grand ma- 
gasin de rubans de la rue de Glér^\.. Ce jeune homme, 
qui était très beau, était devenu l'amant de la patronne; 
c'est alors que notre petite amie a avalé de l'arsenic... 
ou de la magnésie, on n'a jamais su au juste... la femme 
de chambre a dit que c'était une poudre blanche. Moi, 
je crois que c'était de la magnésie, parce qu'après, elle 
allait beaucoup mieux. Enfin, disons qu'elle a fait une 
tentative d'empoisonnement; mais ce n'était pas pour 
moi... seulement, on l'a toujours cru et je l'ai laissé 
croire... ce qui m'a valu un tas de bonnes fortunes. 

VERSANNES. 

Usurpées. 

SAINT-PHOIN. 

Oui... mais quand je viens ici, quand je vois la vie 
paisible que l'on peut mener à la campagne, loin des 
villes, j'ai bien envie de devenir ton voisin, d'acheter 
une vieille habitation dans ce pays-ci, avec une belle 
ferme que j'exploiterais... ça m'amuserait... 



208 LE TORRENT 

VERSANNES. 

Tu t'en lasserais bien vite ; moi aussi, dans les com- 
mencements, ça m'a amusé, c'est vrai, intéressé, pas- 
sionné même; c'était une vie nouvelle pour moi. Et 
puis, il fallait tout apprendre, je ne savais rien et le 
temps passait vite dans le travail; mais à présent que 
tout est organisé et suit son courant, c'est une vie assez 
monotone, en somme. Et puis, les relations avec les 
paysans... c'est terrible; il faut se défendre constam- 
ment; tu ne t'imagines pas à quelles gens on a affaire! 
On voudrait leur bien, mais ils découragent les meil- 
leures volontés. Parfois, je me dis : à quoi bon? Et 
je m'ennuie! 

MORINS. 

Vous ne parliez pas ainsi tout à l'heure. Vous sem- 
bliez au contraire plein d'ardeur et de confiance. 
Regrettez-vous donc tout à coup ce que vous avez fait ? 

VERSANNES. 

Non, non, je ne le regrette pas; je suis tellement per- 
suadé que ce serait la même chose, quelque voie que 
j'eusse choisie. La ville ou la campagne, la fête ou le 
travail, il faut toujours vivre, c'est-à-dire beaucoup 
s'agiter pour un pauvre résultat. 

MORINS. 

Ne dites pas ça, je vous assure que vous avez une 
existence utile. 

SAINT-PHOIN. 

Et qui te conserve la santé... Crois-moi, c'est le pre- 
mier des biens. Que dirais-tu, si tu étais comme moi? 
Je suis arthritique et je ne devrais pas boire une goutte 

d'alcool, (il se verse un petit verre d'eau-de-vie.) Je SUis Cardiaque 
et je ne devrais pas fumer. (ll tire de grosses bouffées de son cigare.) 

Je suis neurasthénique et je devrais être au lit tous les 
soirs à dix heures. 

MORINS. 

Et vous ne faites rien de tout cela? 



ACTE PREMIER 409 

SAINT-PHOIN. 

Vous voyez... rien.. 

Un silence. Les douze coups de minuit sonnent à la vieille pendule 
du salon. 

SAINT-PHOIN. 

Il y a des anges qui passent ! 

MÛRI N s. 
Les douze coups de minuit... douze anges noirs. 

VERSANNES. 

Écoutons ce que dit le Minuit profond. 

SAINT-PHOIN. 

Je l'ai trouvée très changée, ce soir, Mme Lambert. 

VERSANNES. 

C'est vrai ? 

SAINT-PHOIN. 

Je Tai trouvée changée et pourtant plus joHe. 

MORINS. 

Elle a surtout une expression de visage résignée et 
mélancolique et dans laquelle il y a un peu de veuvage. 

VERSANNES. 

Il y a tant de femmes qui, le lendemain môme du 
mariage, sont veuves du mari qu'elles s'étaient ima- 
giné. 

SAINT-PHOIN. 

Est-ce que Lambert ne la rend pas heureuse? 

VERSANNES. 

Je n'en sais rien... Ça n'est pas un homme qui puisse 
la comprendre. 

SAINT-PHOIN. 

C'est vrai, il est insignifiant. 

18. 



210 LE TORRENT 

MORINS. 

Ah! non, il n'est pas insignifiant, par exemple. Vous 
ne Tavez donc pas écouté? Il est très beau et comment 
ne pas le détester? C'est un type, c'est une résultante, 
c'est l'arrière-petit-fruit de la grande Révolution, 
avec toute la faiblesse de l'esprit fort et toute l'intran- 
sigeance du libre-penseur; c'est le parvenu diplômé et le 
lampion de la liberté autoritaire, de l'égalité ambi- 
tieuse et de la fraternité égoïste... c'est le bourgeois! 

SAINT-PHOIN. 

Gomme vous l'arrangez! il ne va plus en rester? 

MORINS. 

Il en restera toujours assez. 

VERSANTES. 

Un trait qui le dépeint admirablement, c'est qu'il ne 
s'est marié que pour avoir un fils, tant il craignait que 
son nom, le nom de Lambert, ne s'éteignit, et que la 
papeterie ne tombât en quenouille. Il a eu d'abord une 
fille, ce dont il témoigna un vif mécontentement et il 
n'eut de cesse que sa femme ne lui donnât un fils. 
Depuis, il ne désire plus rien, il est heureux. 

MORINS- 

Évidemment, ce n'était pas du tout le mari qu'il 
fallait à cette femme qui m'a paru très fine, sensible à 
l'excès, et sans doute un peu romanesque... Alors, elle 
s'ennuie... 

VERSANNES. 

Décidément, la vie est mal faite. 

MORINS. 

Oui, c'est à cette conclusion qu'on arrive fatalement, 
lorsqu'on regarde en soi, autour de soi... surtout vers 
ces heures-ci. Cela tient à ce qu'il fait noir dehors et 
silencieux... Alors on a des pensers graves... et Ton est 



ACTE PREMIER 211 

pessimiste, parce qu'on est fatigué... Schopenhauer Ta 
dit : « Le soir est la vieillesse du jour. Chaque journée 
est une petite vie et chaque coucher avec sa nuit de 
sommeil est une petite mort. » Demain, le soleil luira, 
les oiseaux chanteront et nous trouverons la vie presque 
bonne. Les matins ont parfois des réveils supportables. 

VERSANNES. 

Vous avez raison. Nous avons peut-être besoin de 
nous reposer. Quelle heure est-il ? 

MORINS. 

Il est minuit et quart. 

VERSANNES. 

Allons, viens-tu, Saint-Phoin? 

SAINT-PHOIN. 

Oh! je ne peux me coucher si tôt. Je monterai beau- 
coup plus tard. 

VERSANNES. 

Comme tu voudras. Qu'est-ce que tu vas faire? 

SAINT-PHOIN. 

Je ne sais pas... Je vais essayer de dormir... 

Morins et Versannes s'en vont, laissant Saint-Phoin seul. 



Rideau. 



ACTE DEUXIÈME 



Chez les Lambert. Un grand salon aux tentures claires et dont 
les larges baies s'ouvrent sur un parc, à la française. 



SCÈNE PREMIÈRE 

VALENTINE, CHARLOTTE, VERSANNES, LAM- 
BERT, MORINS, SAINT-PHOÏN, HUBERT, MARIE, 
PIERRE. 

Charlotte se balance dans un rocking-chair tandis que Hubert s'empresse 
autour d'elle. Saint-Phoin est assis dans une bergère et joue avec les 
enfants. 

LAMBERT. 

J'ai des lettres à écrire; quand vous voudrez visiter 
la papeterie, vous me trouverez à mon bureau. 

CHARLOTTE. 

C'est ça. 

LAMBERT. 

Quand viendrez- vous? 

CHARLOTTE. 

Dans une heure, quand il y aura un peu d'ombre, 
dans le parc... on ne peut pas sortir maintenant. 



ACTE DEUXIÈME 213 

LAMBERT. 

Quand vous voudrez... eh bien, au revoir, à tout à 
rheure. 

Il sort. 

MARIE. 

Monsieur Saint-Phoin, voulez- vous jouer à courir 
avec nous dans le jardin? 

SAINT-PHOIN. 

Non, ma chérie, pas comme ça tout de suite après le 
déjeuner... c'est très mauvais pour les vieux jeunes 
gens. 

PIERRE. 

Pourquoi ? 

SAINT-PHOIN. 

Parce qu'il faut laisser la digestion se faire tranquil- 
lement... et puis il fait trop chaud... tout à l'heure... 
quand le soleil sera moins terrible. 

MARIE. 

Alors, chantez-nous Bobine. 

SAINT-PHOIN. 

Vous voulez que je vous chante Bobine? Ça, je veux 
bien. 

Il prend les enfants sur ses genoux et il chante : 

En avant ! la robe de Payaca 

Saute Bobine, 

Saule Coquine, 
En avant ! la robe de Payaca, 

Saute Bobine, 
Et montre tes bas. 
Elle a des bas percés, 

Cette Bobine, 

Cette Coquine, 
Elle a des bas percés. 
Cette coquine de Négrier! 

Les enfants rient aux éclats. 



214 LE TORRENT 

PIERRE, d'un ton impératif. 

Maintenant, faites-nous : à cheval, gendarme ! 

VALENTINE. 

Voyons, mes enfants chéris, il faut laisser M. Saint- 
Phoin tranquille maintenant... vous l'ennuyez, vous le 
fatiguez... il ne faut pas abuser de sa complaisance. 

MARIE. 

Si, si, il faut abuser ! 

VALENTINE. 

Allons, soyez gentils, allez jouer dans le jardin. 

(Les enfants sortent.) Ils VOUS Ont douué chaud ? 
SAINT-PHOIN. 

Oui, j'ai très chaud, mais ça ne fait rien, ils sont 
charmants; d'abord, j'adore les enfants et, en général, 
les enfants m'aiment beaucoup... je leur plais... et j'en 
suis très fier, car ils se trompent rarement et leur sym- 
pathie va toujours aux bonnes personnes. 

MORINS. 

Oh! pas toujours : car moi qui ne suis pas méchant 
et qui adore les enfants, quand je veux les embrasser, 
ils se débattent en poussant des hurlements... comment 
expliquez- vous ça? 

SAINT-PHOIN. 

C'est qu'il ne suffit pas d'être bon... il faut aussi le 
porter sur sa figure. 

MORINS. 

Alors, j'ai l'air cruel? 

SAINT-PHOIN. 

Non, mais vous avez l'air froid, réservé... enfin, pas 
commode quand on ne vous connaît pas... tandis que 
moi, l'ensemble de mes traits exprime une grande 
bonté... j'en suis sûr... tenez, une preuve, c'est que, 



ACTE DEUXIÈME 215 

dans la rue, les vieilles dames et les gamins qui font des 
courses me demandent toujours leur chemin... Pour- 
quoi me choisissent-ils, moi, parmi des centaines de 
passants? Parce que j'ai une figure qui leur revient : 
les vieilles dames ont Texpérience et les enfants ont 
l'instinct. Et puis, la bonté, c'est encore assez commun, 
ça court les rues ; mais ce qui est plus rare, c'est la déU- 
catesse dans la bonté. Voilà ce que je possède au plus 
haut point! Ainsi, lorsque je vois, toujours dans la 
rue, une ancienne beauté, vous savez, de ces femmes 
qu'on devine avoir été jolies et qui se défendent de 
vieillir, eh bien, je la salue... je la salue sans la con- 
naître... Elle me regarde avec stupeur, mais elle se dit : 
(( Il faut donc que je ne sois pas si changée que ça, puis- 
qu'il me reconnaît, lui, et que je ne le reconnais pas, 
moi! » Voilà de la délicatesse, 

CHARLOTTE. 

Vous êtes exquis, Saint-Phoin, et vous avez un joh 
costume de bicyclette. 

SAINT-PHOIN. 

Il faut bien, sans ça la vie serait insupportable ! 

CHARLOTTE. 

Mais vous avez failli prendre une rude tape tout à 
à l'heure. Dieu! que j'ai ri! 

SAINT-PHOIN. 

Charmante nature! Eh bien! savez-vous pourquoi 
j'ai failU prendre une tape? C'est parce que j'ai détourné 
trop brusquement ma roue de devant pour ne pas 
écraser sous mon pneu un pauvre escarbot qui tra- 
versait la route, car même avec les plus humbles 
insectes, j'observe les principes de la charité chrétienne. 

MORINS. 

Si une guêpe vous pique la joue droite, vous tendez 
la joue gauche? 



216 LE TORRENT 

SAINT-PHOIN. 

Non, ça ne va pas jusque-là, mais j'ai le respect de 
toutes les existences. 

CHARLOTTE. 

Et pourtant, vous êtes chasseur... 

SAINT-PHOIN. 

Excepté à la chasse, bien entendu... Quand j'ai un 
fusil entre les mains, je ne connais plus rien... je suis 
terrible. 

HUBERT. 

A propos, Julien, est-ce que tu es invité à chasser 
demain chez les Schlam? 

SAINT-PHOIN. 

Est-ce le Schlam des mines d'or? 

VERSANNES. 

C'est lui-môme. 

SAINT-PHOIN. 

Il est donc votre voisin... depuis quand? 

VERSANNES. 

Mais oui, il a loué le château du vieux marquis de 
Gourguette; il a un bail de quinze ans avec facilité 
d'acheter à fm de bail. 

SAINT-PHOIN. 

Comment le marquis a-t-il loué son château à cette 
canaille de Schlam? 

HUBERT. 

Il a bien été forcé... il n'avait plus le sou, il était 
complètement ruiné... dans les derniers temps, ils 
cuisaient leur pain eux-mêmes au château, pour quinze 
jours, comme nos paysans. Un matin, c'était l'hiver 
dernier, le marquis alla à la ville avec un panier plein 
de lapins qu'il avait tués la veille dans son parc ; il les 
proposa à la fruitière, sur la place du Marché, la mère 



ACTE DEUXIÈME 2l7 

Boisseau, qui les marchanda naturellement... ils s'en 
tinrent à cinquante centimes... Alors le marquis fit le 
tour de la ville, proposant ses lapins à d'autres mar- 
chands, et finalement revint à la mère Boisseau qui lui 
dit : « Ah ! non ! monsieur le marquis, maintenant que 
vous avez offert vos lapins à tout le monde, ça n'est 
plus le même prix... » et elle lui rabattit deux francs. 

CHARLOTTE. 

J'aurais bien voulu voir le marquis avec son panier... 
ça devait être très drôle. 

VERSANNES. 

Vous trouvez ça drôle, vous? Vous n'êtes pas diffi- 
cile. Moi, je trouve ça navrant. 

SAiNT-PHOiN. ; 

C'est tout un petit drame. " <^ 

CHARLOTTE. 

Je m'imagine le marchandage entre la mère Boisseau 
et le marquis de Gourguette, ça devait être tordant. 

Elle rit. 

VERSANNES. 

Je VOUS en prie, Charlotte, ne riez pas comme ça : 
je vous assure que ça n'est pas drôle. 

CHARLOTTE. 

Je peux bien rire, si j'en ai envie. 

VERSANNES. 

Alors, vous trouvez drôle que le vieux marquis de 
Gourguette ait été réduit par la misère à de tels expé- 
dients et que, ruiné par son fils, il ait été obligé de louer 
son antique demeure et son parc séculaire à un Schlam, 
à un parvenu qui a fait sa fortune on ne sait comment ? 

SAINT-PHOIN. 

C'est-à-dire qu'on le sait très bien. 

m. 19 



218 LE TOBREINT 

TERSANNES. 

Oui... il a loué le château avec les trois cents hectares 
de boiSj^et la première chose qu'il a faite, c'a été 
d'entourer les bois avec des murs de deux mètres de 
hauteur et garnis de tessons de bouteilles ! 

MORINS. 

Pour certaines gens, la propriété, c'est le verre cassé. 

CHARLOTTE. ] 

Il a bien fait de s'entourer; les vagabonds venaient 
coucher dans ses bois et les braconniers tendaient des 
collets. 

Saint-phoin. 

Est-ce qu'il n'avait pas été question d'aller visiter 
les papeteries? 

MORINS. 

Mais oui, nous ne sommes même venus que pour ça. 
charlotte. 

Je vais mettre mon chapeau. Venez- vous, Valen- 
tine? 

VALENTINE. 

Oh! moi, je suis un peu fatiguée. 

CHARLOTTE. 

Est-ce que ca ne va pas mieux ? 

VALENTINE. 

Si! Si! Mais je vous demanderai la permission de ne 
pas vous accompagner, d'autant plus que je la connais, 
la papeterie! 

CHARLOTTE. 

Je pense bien... moi aussi, je la connais; mais ça 
m'amuse toujours de voir les machines et les grands 
baquets où l'on met la pâte. 

Cependant elle a mis un chapeau très excentrique. 



ACTE DEUXIÈME 219 

HUBERT. 

Vous avez un chapeau très original 

CHARLOTTE. 

Vous trouvez? 

HUBERT. 

Ravissant... 

VERSANNES, ironique 

Et tout à fait de circonstance, surtout. 

CHARLOTTE. ' 
N'est-ce pas? (eIIc cherche quelque chose sur la table.) OÙ 

diable l'ai- je mise? 

VALENTINE. 

Qu'est-ce que vous cherchez? ! 

' ' CHARLOTTE. 

Je cherche ma trousse que j'ai dû poser là, sur la 
table. 

Hubert l'aide à chercher sa trousse. 

SAINT-PHOIN. 

Elle est peut-être tombée. 

n se met à quatre pattes. 

CHARLOTTE. 

Ah! la voilà, je l'ai. 

Elle se met de la poudre de riz et du rouge sur les lèvres. 
VERSANNES, visiblemcDl aj^.icé. 

Vous n'avez pas besoin de toute cotte quincaillerie 
pour aller visiter la papeterie. 

CHARLOTTE. 

Si, si, j'en ai absolument besoin... vous savez bien 
qu'elle m'est très utile et qu'elle ne me quitte jamais. 

VERSANNES. 

Soit!... Alors, ne la tenez pas comme ça, à la main... 
mettez-la dans votre poche. 



220 LE TORKENT 

CHARLOTTE. 

Mais je n*ai pas de poche. 

VERSANNES. 

Alors laissez-la. 

HUBERT. 

Si vous voulez, madame, je puis la porter. 

VERSANNES. 

Non, non, c'est inutile; Charlotte peut bien laisser 
tous ces bibelots ici. ■ 

CHARLOTTE. 

\Mais pourquoi donc? Pas du tout... je les emporterai. 

VERSANNES. 

Allons, n'insistez pas. 

CHARLOTTE. 

Mais enfin, vous êtes étrange, mon cher ami... 
Qu'est-ce qui vous prend aujourd'hui? 

VERSANNES. 

Je vous en prie, Charlotte, ne me forcez pas à vous 
dire... 

CHARLOTTE. 

A me dire quoi ? 

VERSANNES. 

Par exemple que c'est absolument manquer de tact 
que d'aller vous promener au milieu de tous ces ou- 
vriers, en faisant sonnailler à votre poignet des bibelots 
dont ces gens-là apprécient parfaitement la valeur et 
l'inutilité. 

CHARLOTTE. 

L'inutilité? qu'en savez-vous d'abord? Cette quin- 
caillerie n'est composée que d'objets indispensables. 
J'ai ma boîte à poudre de riz, mon bâton de rouge, ma 
petite glace. 



ACTE DEUXIÈME 221 

VERSANNES, la coupanj 

Allons ! ne faites pas l'enfant. 

CHARLOTTE. " ^ 

Et VOUS, ne faites pas lé pion. 

VERSANNES. très monte. 

Ce n*est pas seulement un manque de tact... on n'a pas 
le droit, vous entendez, on n'a pas le droit d'aller au 
milieu d'ouvriers dans un accoutrement pareil, avec un 
chapeau de carnaval, et de montrer, en retroussant sa 
robe, des dessous qui représentent à eux seuls, le salaire 
d'un de ces gens-là porir une année passée dans la sueur, 
dans la poussière et dans l'huile! Vous n'avez donc pas 
peur qu'ils fassent des réflexions ? 

CHARLOTTE. 

Ils ne les feront pas devant moi, j'imagine? 

VERSANNES. 

Non, vous ne les entendrez pas, mais elles sont faciles 
à deviner : ce ne sont pas les réflexions qu'ils font 
tout haut qui sont les plus dangereuses. 

CHARLOTTE, hautaine. 

Je VOUS assure que je me soucie fort peu de l'opinion 
de ces gens-là ! 

VERSANNES. 

D'ailleurs, c'est bien inutile de discuter avec vous... 
il y a des choses que vous ne comprendrez jamais. 

SAINT-PHOIN, à Vcrsanncs entre haut et bas. 

Calme-toi... tout ça n'a aucune importance. 

VERSANNES. 

Si, ça a de l'importance : ce sont de petites choses, 
mais qui me font soufl'rir autant que de très grandes. 

19. 



in LE TORRENT 

CHARLOTTE. 

Vous n'êtes pas forcé de nous accompagner. Et puis 
en voilà assez, n'est-ce pas? Nous nous disputerons 
quand nous serons seuls... ça n'est pas amusant pour 
ceux qui sont là. Depuis quelque temps, j'ai l'habitude 
de vos méchantes humeurs, mais aujourd'hui ça dépasse 
les bornes. C'est vrai, je ne peux pas prononcer une 
parole, faire un geste, sans que vous y trouviez à 
redire... J'aime mieux m'en aller. Et M. Lambert qui 
nous attend depuis uae heure : il doit se demander ce 
que ça veut dire. (EUe tend sa ti-ousse à Habert.) Tenez, 
monsieur Hubert, ayez donc l'obligeance de me tenir 
ça une minute, voulez-vous? Au revoir, Valentine, à 
tout à l'heure. 



Vous ne venez pas, Julien, décidément. 

VERSANNES. 

Non, non, je reste ici : je tiendrai compagnie à 
Mme Lambert. 



C'est très ennuyeux, ces scènes-là... On ne sait quelle 
contenance faire... J'ai bien essayé d'intervenir. 

MORINS. 

Oui, ça ne vous a pas réussi. 

CHARLOTTE, sur le seuil de la porte. 

Eh bien! venez-vous, Saint-Phoin? Q' est-ce que 
vous attendez? Croyez-vous que j'écope, hein, aujour- 
d'hui? Je ne sais pas ce qui lui a pris... j'ai pourtant une 
petite robe, tout ce qu'il y a de plus simple... voyons, 
vous ne trouvez pas ? 

SAINT-PHOIN, essayant de concilier. 

C'est la façon qui est un peu... Enfin, ça n'est peut- 
être pas très papeterie. 



ACTE DEUXIÈME Î2j 

CHARLOTTE, brusque. 

Eh bien! et vous? Si vous croyez que vous êtes pape- 
terie, avec votre complet à carreaux, vos bas écossais et 
vos souliers blancs... 

SAINT-PHOIN. 

Ah! moi, c'est diiïérent... c'est anglais! 

Ils sortent. 



SCENE II 

VERSANiNES, YALENTINE 



Charlotte, Hubert de Courrezac, Morins et Saiot-Piioin sont sortis. Ver- 
sannes et Valcntine restent seuls. Il y a un assez long silence; Valenliue 
est assise, songeuse. Versaiinos regarde sa femme et ses amis s'éloigner, 
puis disparaître. Enfin H se retourne vers Valenliue. 



VERSANîîESj un peu honteux. 

J'ai eu tort, n'est-ce pas? 

VALENTIIfE. 

Oui, vous avez eu tort. 

VERSANNES. 

Reconnaissez qu'elle a été exaspérante. 

VALENTINE. 

Mais non, mon pauvre ami, c'est vous qui êtes exas- 
pérable... et puis n'a-t-elle pas droit à vos égards? 

VERSANNES. 

Évidemment, puisque je vous aime, n'est-ce pas? 
Puisque je la trompe. Oh! Je sais bien, c'est le système 
des compensations généralement adopté en matière 
d'adultère... les femmes excellent à ces jeux-là; mais 
moi, c'est une comédie dont je me sens incapable... 
il ne faut pas me demander ça. 



224 LE TORRENT 

VALENTINE. 

Je peux VOUS demander d'avoir un peu de pitié pour 
moi, si vous ne pouvez pas avoir plus de patience ni 
d'indulgence pour elle... des scènes pareilles me révolu- 
tionnent et je n'ai pas besoin de ce surcroit d'émotions, 
je vous assure. 

VERSANNES. 

C'est vrai, je vous demande pardon... j'aurais dû vous 
épargner au moins cela; mais cette femme m'agace... 
surtout depuis que je vous ai vue hier soir... souffrante 
et si pâle, depuis que votre mari m'a dit que, tous ces 
jours-ci, il vous trouvait en larmes. 

VALENTINE. 

Il a dit cela? 

VERSANNES. 

Oui, et pour qu'il s'en soit aperçu, lui! il faut que ce 
soit bien vrai. Enfin, depuis hier soir, depuis que j'ai 
tenu dans ma main votre main glacée, je ne vis plus, 
je suis inquiet, et alors j'ai été injuste tout à l'heure. Il 
faut me pardonner. Voyons, pourquoi pleurez-vous? 
Pourquoi ne vous confiez-vous pas à moi qui vous aime 
infiniment? Je suis donc si loin de votre cœur? 

VALENTINE, dans un élan. 

Ah! vous n'en avez jamais été plus près au contraire, 
et toute ma pensée est à vous. 

VERSANNES. 

Hélas! La pensée n'est pas tout en amour, il faut 
aussi la présence réelle... mais oui, puisque c'est par un 
autre que j'apprends que vous pleurez! Et, hier encore, 
croyez-vous que ça n'était pas le plus horrible supplice 
de vous voir vous en aller malade et de ne pouvoir 
vous suivre? Oui, c'est pour tout ça, voyez-vous, que 
l'existence que nous menons est insupportable et 
lourde et, tous les jours, s'alourdit de la séparation et 
de l'absence. 



ACTE DEUXIÈME 225 

VALENTINE. 

J'avais prévu tout cela... Combien de fois vous l'ai-je 
dit? Pourquoi ne m'avez-vous pas écoutée? Hélas! 
Je me l'étais dit aussi à moi-m'^me. Pourquoi ne me 
suis-je pas écoutée? 

VERSANNES, la rc-ardant. 

Voyons, qu'y a-t-il? Parlez, je vous en supplie... Ne 
me laissez pas dans cette angoisse. 

VALENTIISE. 

J'ai à vous confier une chose très grave, mon ami... 
je ne sais pas comment vous dire... Ah! je voudrais que 
ce fût la nuit, la nuit... et la tête sur ton épaule, il me 
semble que je te parlerais mieux dans l'ombre. 

VERSANNESj la berçant comme une enfant. 

Parle, voyons, parle : toute la tendresse et tout le 
respect que j'ai pour toi t'enveloppent mieux que la 
plus sombre nuit... C'est donc un aveu bien difficile à 
faire? 

VALENTINE. 

C'est le plus doux aveu qu'une femme puisse faire 
à celui qu'elle aime; mais, dans les circonstances où 
nous nous sommes aimés, c'est l'aveu le plus terrible. 
Ah! si j'étais ta femme, je serais venue te trouver fière 
et joyeuse; mais je suis la femme d'un autre, et je te 
parle dans la crainte, dans la tristesse et dans les 
larmes. 

VERSANNES. 

Ah! Valentine, voilà donc pourquoi tu pleures... Je 
comprends, maintenant, ma pauvre adorée. 

Il la tient embrassée. 

VALENTINE. 

Vous vous taisez... parlez-moi, parlez-moi, que j'en- 
tende votre voix, que je sache si vous êtes fâché ou si 
vous me pardonnez, si vous m'aimez encore. 



'liB LE TORRENT 

VERSANNES. 

Te pardonner, ô mon seul amour! mais je suis à tes 
genoux et je suis plein de reconnaissance, de fierté et 
de joie, au contraire. Je t'aime davantage, car désor- 
mais il y a un lien de chair et de sang entre nous et tu 
me deviens mystérieuse et sacrée. Je t'aime davantage 
parce que tu vas souffrir à cause de moi. 

VALENTINE. 

Alors, c'est vrai, tu ne m'en veux pas? Ah! je suis 
heureuse... j'avais si peur tout à l'heure... je tremblais... 
j'avais honte... et puis je ne savais pas comment tu 
allais prendre ça : les hommes n'aiment pas qu'on 
dérange leur existence de la sorte. 

VERSANNES. 

Oui, mais moi, tu le sais bien, je ne suis pas comme 
les autres hommes; je ne voudrais rien dire, comprends- 
tu, qui fût au-dessous de mon amour et des responsabi- 
lités qui viennent de surgir tout à coup ; mais ces res- 
ponsabilités, je les assume toutes : je t'aime, je t'adore, 
je suis à toi, je t'appartiens... appuie-toi sur moi... dis- 
pose de moi... Que comptes-tu faire? 

VALENTINE. 

Je ne sais pas... je ne sais pas... c'est très grave- 
Écoute : lorsque je me suis donnée à toi, je ne t'ai pas 
dit que mon mari n'était plus mon mari depuis deux 
ans... je sais que toutes les femmes mariées ont cou- 
tume de dire ces choses-là, et ce qui m'a arrêté de te 
dire la vérité, c'est qu'elle ressemblait trop au men- 
songe des autres... d'ailleurs, tu ne m'avais rien 
demandé. 

VERSANNES. 

Tais-toi! Tais-toi! Je ne t'ai rien demandé, parce que 
je t'avais jugée incapable d'un semblable partage. 

VALENTINE. 

Qu'allons-nous faire? 



ACTE DEUXIÈME !227 

VERSANNES. 

Il n*y a pas à choisir. Il faut partir ensemble... Oui, 
partons ensemble, si tu le veux, je suis tout prêt. 

VALENTINE. 

Ah! ce serait le rêve. Oui, partir ensemble, j'étais 
certaine que ce serait ta première pensée, comme ce fut 
ma première pensée à moi. Mais, en m'offrant de partir 
avec toi, en me consacrant toute ta vie, tu es peut- 
être dupe de ta générosité, et le grand désir que tu as 
de ne pas démériter à mes yeux peut t'ordonner des 
résolutions au-dessus de tes responsabilités, et de ton 
droit... car tu n'es pas seul et, moi, j'ai mes enfants. Il 
faut éviter de prendre des décisions trop promptes. 
Peut-être les regretterions-nous plus tard l'un et 
l'autre... peut-être me les reprocherais-tu un jour... 

VERSANNES. 

Ne dis pas ça! 

VALENTINE. 

Ah! qui sait? C'est pour ça, vois-tu, qu'avant de 
décider quoi que ce soit, il faut réfléchir, nous inter- 
rc^er, descendre en nous-mêmes... 

VERSANNES. 

Réfléchir! sans doute... mais le temps presse... il 
faudrait... 

Il est interrompu par l'arrivce des enfants qui fout une entré 
brusque. 



SCÈNE III 
VERSANNES, VALENTINE, MARIE et PIERRE 

MARIE. 

Maman, maman, voilà M. le curé qui vient sur sa 
pétrolette... Nous l'avons aperçu sur la route, mais 
il est encore loin. 



228 LE TORRENT 

PIERRE, qui court autour du salon en imitant le bruit de la pétrolette. 

Teuf ! Teuf ! Teuf! Teuf ! Teuf ! 

VALENTINE. 

Voyons, Pierre, tais-toi... On ne s'entend pas! 
Quelle heure est-il donc? 

MARIE. 

Petite mère chérie, il est quatre heures. 

VALENTINE. 

Vous allez goûter bien gentiment, et puis vous 
remonterez à quatre heures et demie dans la salle 
d'études pour prendre votre leçon de catéchisme. 

MARIE et PIERRE. 

Oui, oui, oui, oui. 

Ils sortent en courant, Pierre faisant toujours a teuf I teufl teuf! > 
Versannes et Valenline restent seuls. 

VALENTINE. 

En effet, voici Tabbé Bloquin au bout de la route. 

VERSANNES. 

C'est ennuyeux... nous avons à peine eu le temps de 
parler... quand vous reverrai-je seule? 

VALENTINE. 

Demain à quatre heures... je monterai chez la mère 
Mousseron voir Céline, cette pauvre fille que mon mari 
a renvoyée... Vous pourrez vous trouver là aussi. 

VERSANNES. 

C'est entendu, à demain. l 

VALENTINE. j 

Vous aurez réfléchi, n'est-ce pas? 



ACTE DEUXIÈME 22^ 

VERSANNES. 

Je ferai ce que vous aurez décidé... Mais encore une- 
fois, je suis tout entier à toi, tu le sais, et je t'aime trop- 
pour ne pas te suivre, si tu pars. 

VALENTINE. 

Aime-moi assez pour m'aimer tout de même, si je- 
reste... 



SCÈNE IV 

VALENTINE, VERSANNES, L'ABBÉ BLOQUIN,. 
MARIE, PIERRE. 

L'abbé, suivi des enfants, apparaît couvert de poussière. 
l'abbé BLOQUIN. 

Bonjour, ma chère enfant. Bonjour, monsieur Ver- 
sannes. 

VALENTINE. 

Bonjour, monsieur le curé. Oh! comme vous avez: 
chaud ! 

l'aBBÉ BLOQUIN. 

Je dois être tout blanc... je parle de ma soutane, car 
mon visage doit être fort rouge et ruisselant de sueur... 
j'ai la gorge séchée à force d'avoir avalé de la poussière 
et, pour comble de disgrâce, je crois que je n'aurai pas- 
assez de pétrole pour rentrer à la ville. 

VALENTINE. 

Je vous en donnerai. 

l'abbé BLOQUIN. 

Vous en avez? 

VALENTINE. 

Mais certainement. Voulez- vous vous rafraîchir? 
m. 20 



230 LE TORRENT 

l'abbé bloquin. 
Très volontiers. 

VALENTINE. 

Qu'est-ce que vous voulez boire ? 
l'abbé bloquin. 

Si vous voulez bien, vous me ferez donner de l'eau 
bien fraîche dans laquelle on aura versé une petite cuil- 
lerée de pétrole... d'eau-de-vie... (Aux enfants qui rient.) Ça 

vous amuse, hein? Je pense toujours à ma machine, 
que voulez-vous? 

VALENTINE. 

Marie, va dire à Améhe de préparer un verre d'eau 
avec du cognac, du sucre, un plateau. 

PIERRE. 

Et nous l'apporterons nous-mêmes. 

VALENTINE. 

Oui, prenez garde de ne rien renverser. 

MARIE. 

Oh! non, mère chérie, sois tranquille. 

Les enfants sortent. 

l'abbé bloquin. 

Ah! j'en ai des misères avec cette malheureuse ma- 
chine. 

VERSANNES. 

C'est difficile à régler. 

l'abbé BLOQUIN. 

Ce n'est pas ça ; mais on trouve très mauvais en haut 
lieu, — c'est à l'évêché que veux- je dire, — qu'un curé 
aille à pétrolette. Il parait que Monseigneur qui 
ne s'était alarmé jusqu'à présent que des ecclésias- 
tiques cychstes, fait depuis quelque temps des allusions 
aux prêtres chauffeurs; mais, comme je le faisais ob- 



ACTE DEUXIEME 231 

server à l'abbé Champagnac qui me rapportait la chose, 
si j'ai acheté une pétrolette, ce n'est pas pour étabhr 
des records, mais pour pouvoir visiter plus de pauvres 
dans la même journée. Enfin, que voulez-vous? 

VERSANTES. 

C'est une invention encore un peu neuve. Dans cinq 
ans, Monseigneur lui-même viendra peut-être en au- 
tomobile donner la confirmation dans les églises des 
pkis humbles villages de son diocèse. 

l'abbé bloquin. 

Pourquoi pas? Nous sommes destinés à voir des 
changements extraordinaires. 

Cependant les enfants, avec les plus grandes précautions, ont apporté 
sur un plateau, de l'eau, du cognac, un verre, etc. 

VALENTINE. 

Posez ça là... c'est très bien... Maintenant, allez 
repasser votre leçon. M. le curé vous interrogera tout à 
l'heure. '■ 

Les enfants sortent. 

l'abbé BLOQUIN. 

Et VOUS, madame, vous étiez souffrante, hier soir. 
Comment êtes- vous aujourd'hui? 

VALENTINE. 

Mieux, beaucoup mieux. 

l'abbé BLOQUIN. 

En somme, ce n'était rien. A la bonne heure, (a Ver- 
wnnes :) Et votrc ch4re femme n'est pas souffrante?... Je 
ne la vois pas. 

VERSANNES. 

Mais non, elle va très bien, je vous remercie. Elle est 
allée visiter la papeterie avec nos amis. 

l'abbé BLOQUIN. 

Très bien ! Très bien ! Et vous êtes resté pour tenir 
compagnie à Mme Lambert? 



232 LE TORRENT 

VERSANNES. 

Mon Dieu, oui. 

l'abbé bloquin. 
Parfait! Parfait! 

Morins apparaît pendant ces derniers mots 



SCÈNE V 

VALENTINE, VERSANNES, MORINS, 
L'ABBÉ BLOQUIN. 

VERSANNES. 

Vous êtes seul, Morins. Où donc sont les autres? 

MORINS. 

M. Lambert est resté à Fusine pour faire sa corres- 
pondance et Mme Versannes est allée avec Saint-Phoin 
•et M. de Gourrezac pêcher des truites dans le torrent. 

VERSANNES. 

Tiens! Quelle drôle d'idée! 

MORINS. 

Oui, ça lui a pris tout à coup... en passant devant la 
maison du concierge, elle a vu des lignes dressées contre 
le mur et toutes préparées. Elle a désiré pêcher; ces 
messieurs ont trouvé que c'était une idée géniale : ils 
se sont emparés chacun d'une ligne et tous trois ont 
disparu dans les hautes herbes. 

l'abbé BLOQUIN, à Morins. 

Et VOUS, monsieur, ça ne vous a pas tenté? 

MORINS. 

IVIa foi, non, monsieur le cui-o. 



ACTE DEUXIÈME 233 

l'abbé bloquin. 
Vous n'aimez pas la pêche? 

MORINS. 

Je n'aime pas les jeux de hasard. 
l'abbé bloquin. 

La pêche à la truite n'est pas un jeu de hasand : elle 
est trèe intéressante... Vous savez comment on la pra- 
tique? 

MORINS. 

Pas du tout. 

l'abbé bloquin. 

On aocroche à l'hameçon une mouche dont les truites 
sont très friandes, et on l'agite au-dessus de l'eau, en 
imitant autant que possible le vol de l'insecte. Il faut 
im tour de main spécial... Il faut remuer tout le temps 
pour donner l'illusion d'une mouche qui va et vient, se 
pose et se repose... et même, quand c'est très bien fait, 
on se demande qui est le plus habile de la truite qui 
prend la mouche ou du pêcheur qui prend la truite. (Tirant 
sa raonire.) Je crois qu'il est l'hem'e de monter auprès de 
ces chers enfants. 

VALENTINE, 

Si vous permettez, monsieur le curé, j'assisterai 
aujourd'hui à la leçon. 

l'abbé bloquin. 
Mais... avec plaisir... Les enfants sont là- haut? 

VALENTINE. 

Oui, oui, je monte avec vous. 

l*abbé bloquin. 
Messieurs, à tout à l'heure. 

Il sort, suitl de Valonlinc. 

20. 



234 LE TORRENT 

SCÈNE YI 
VERSANNES, MORINS. 

MORINS. 

Eh bien 1 Julien, êtes-vous un peu calmé ? 

VERSANNES. 

Calmé? Comment? 

MORINS. 

Oui, tout à l'heure, quand nous vous avons quitté, 
VOUS m'avez paru nerveux, facilement irritable... ça 
m'a même étonné de votre part : il faut être plus philo- 
sophe. 

VERSANNES. 

Ça n'est pas toujours facile. 

MORINS. 

D'ailleurs, c'est singulier le changement qui est 
survenu en vous depuis hier. Quand nous sommes 
arrivés avec Saint-Phoin, vous nous avez reçus très 
joyeusement; pendant le dîner, vous étiez très gai, 
vous aviez l'air heureux de vivre, et puis tout à coup 
vous êtes devenu triste, préoccupé... Vous n'étiez plus 
du tout le même... 

VERSANNES. 

Ah! Morins, vous serez donc toujours celui qui 
scrute les reins et les cœurs. Dès que vous entrez dans 
une maison, il faut que vous définissiez l'état psycho- 
logique des habitants; il faut que vous découvriez ce 
que nous ignorons peut-être nous-mêmes. Vous avez 
constaté en moi un changement que je ne conteste 
pas..., et alors ça vous intéresse, ça vous passionne, 
vous devenez volontiers indiscret. Vous êtes mon ami, 



ACTE DEUXIÈME 235 

Morins, je sais que vous m'aimez, et pourtant je vous 
assure que c'est une inquiétante sensation de se sentir 
constamment observé. 

MORINS. 

Vous avez tant d'amis qui vous ignorent : croyez- 
vous par exemple que Saint-Phoin ou M. de Courrezac 
se doute un seul instant de ce qui se passe ici? 

VERSANNES. 

Mais il ne se passe rien... d'abord où voulez-vous en 
venir ? 

MORINS. 

Vous m'avez attristé, Julien... Vous vous trompez, 
je vous assure, en attribuant à la psychologie, à la 
curiosité même ce qui est surtout un affectueux intérêt. 
Nous avons vécu jadis bien près l'un de l'autre, nous 
confiant nos rêves, nos désillusions, nos espérances, 
nos doutes... et j'étais pour vous comme un frère aîné. 
r<ous ne nous sommes pas vus depuis cinq ans, c'est 
vrai; mais si l'absence peut atténuer jusqu'à l'efface- 
ment des amitiés vulgaires, elle ne peut modifier en 
rien une amitié comme la nôtre et nous devons nous 
retrouver en confiance. Où je veux en venir?... à vous 
écouter, tout simplement, à vous écouter, car vous avez 
besoin de vous confier à quelqu'un, vous avez besoin 
de parler, d'en parler. Me voilà, ne vous gênez pas, je 
suis ici pour ça. Voyons, que se passe-t-il? Vous aimez 
Mme Lambert? 

VERSANNES, serrant la main à Morins. 

Oui, j'aime Mme Lambert. Vous l'avez deviné? 

MORINS. 

Je vous ai regardés. 

VERSANNES. 

Il faut d'abord que vous sachiez comment je l'aime. 
Ainsi que je vous l'ai raconté, après la mort de mon 



236 LE TORRENT 

oncle, nous sommes venus nous installer ici... ma 
femme n'était pas du tout la compagne qu'il fallait 
pour cette nouvelle existence... c'est toujours un peu 
ridicule et odieux de la part d'un homme de se plaindre 
de la femme qu'il a épousée... tout de même, on peut 
s'être mal marié. Considérez d'ailleurs que Je vous 
parle sans amertume, je ne récrimine pas, je vous 
explique, voilà tout. 

MORINS. 

Je comprends très bien et vous n'avez pas besoin de 
aie dire tout ça. 

VERSANNÊS. 

Bref, ce qui devait arriver est arrivé : nous étions 
voisins des Lambert; nous avons fait connaissance, 
nous nous sommes vus, rarement d'abord, puis fré- 
quemment, puis nous nous sommes liés tout à fait... 
J'ai aimé Valentine et elle m'a aimé. 

MORINS. 

C'était fatal. 

VERSANNES. 

Elle a résisté à cet amour de toutes ses forces ; elle 
s'est défendue longtemps contre moi et contre elle- 
même et, moi aussi, je me suis défendu, tant j'avais 
horreur du banal adultère! Mais, dans cette solitude, 
au milieu de cette contrée sauvage et douce, les senti- 
ments ne sauraient être superficiels : ils prennent en 
naus des racines profondes comme les arbres qui nais- 
sent et grandissent sur nos montagnes. Ah ! voyez- vous, 
Morins, dans un amour né au sein de la nature même, il 
y a quelque chose d'éternel et d'infini, de la force et du 
mystère, comme dans le ciel, les horizons, les torrents 
et les bois, et cet amour dont nous nous défendions 
vainement tous les deux envahissait rapidement 
notre vie au point que chacun de nous sentait bien que 
la vie de l'autre en dépendait... C'est alors qu'elle s'est 
donnée. 



( 



ACTE DEUXIEME 237 

MORINS. 

Et votre femme ne s'est aperçue de rien ? 

VERSANNES. 

Non. 

MORINS. 

Oui. 

VERSANNES, 

Mais vous comprenez que ce n'est pas un caprice 
qui nous a unis, et que cet amour est une chose grave. 
Seulement, cet amour se complique singulièrement... 
Mme Lambert m'a annoncé tout à l'heure qu'elle était 
enceinte. Or, depuis deux ans, il y a entre elle et son 
mari une séparation complète. Que faut-il faire? Je 
demande conseil à l'ami. 

MORINS. 

Il n'y a en effet qu'un ami qu'on puisse mettre dans 
une situation aussi embarrassante. Et puis, si je vous 
donne le conseil que vous avez déjà l'intention de 
ne pas suivre, vous m'en voudrez tout de suite, et si je 
vous donne le conseil que vous suivrez certainement, 
vous m'en voudrez plus tard. 

^'' VERSANNES. 

Oh! surtout, je vous en prie, Morins, ne faites pas de 
dilettantisme... Je ne sais pas ce que je dois faire : j'ai 
besoin d'être renseigné, éclairé, et je m'adresse à vous 
très simplement, à vous qui avez écrit des livres où 
vous exposiez des méthodes de penser et d'agir, où 
vous donniez d'ingénieuses solutions des plus subtils 
cas de conscience. Eh bien! en voilà un, j'imagine. 
Parlez. 

MORINS. 

Ah! Si j'écrivais un li^Te où je me proposerais de 
traiter un cas analogue, prendre un parti pour moi ne 
serait qu'un jeu; mais il s'agit ici de la vie... de la vie 
réelle et complexe... et la responsabilité est tout autre. 



238 LE TORRENT 

parce que c'est arrivé. Je ne m'engage donc pas à vous 
parler comme un livre, j'essaierai de vous parler comme 
un ami clairvoyant. Pour vous, il n'y a qu'une éven- 
tualité à examiner : celle où Mme Lambert quitterait 
son mari. Devez-vous la suivre? 

VERSANNES. 

Absolument... le devoir est là... pour moi, ça lie fait 
aucun doute. 

MORINS. 

Le devoir? Attendez... d'abord Mme Lambert aban- 
donnera-t-elle ses enfants? Ils sont délicieux, ces 
petits, et elle les adore... ça se voit tout de suite. 

VERSANNES. 

Nous les emmènerons. 

MORINS. 

Ne dites donc pas d'enfantillages... le mari vous les 
reprendra. Vous comprenez qu'il doit se livrer en ce 
moment dans l'âme de cette malheureuse femme un 
combat effroyable... il faut qu'elle choisisse entre vous 
et ses enfants, et, d'un autre côté, si elle reste... 

VERSANNES. 

Si elle reste... c'est impossible... Il arrivera toujours 
un moment où tout se découvrira. 

MORINS. 

C'est évident... à moins que... 

VERSANNES. 

A moins que?... 

MORINS. 

Elle a un mari, c'est-à-dire un pavillon qui peut 
couvrir l'irrégularité... 

VERSANNES. 

Oh! Taisez- vous, Morins, c'est odieux ce que vous 
dites là. 



ACTE DEUXIÈME 239 

MORINS. 

Ça n'est pas odieux, c'est une chose admise couram- 
ment et passée dans nos mœurs. 

VERSANNES. 

Non, non, c'est impossible... vous ne la connaissez 
pas... d'abord l'enfant qu'elle porte en elle est à moi... 
je suis son père avant tout... et je ne veux pas qu'un 
autre se croit l'être... non, elle n'en a pas le droit. 

MORINS. 

Je vous demande pardon, elle a tous les droits et vous 
n'avez absolument rien à dire... c'est elle qui risque 
tout dans une telle aventure, son honneur, sa santé et 
sa vie même. Reconnaissez qu'à ce prix-là elle a bien le 
droit de choisir et, pour ce que ça vous a coûté, vous 
avez tout juste le droit de vous taire... 

VERSANNES. 

C'est vrai!... et, pourtant, à cette pensée tout en moi 
se révolte ! 

MORINS. 

Et, d'un autre côté, si elle part, si elle est plus 
amante que mère, abandonnerez-vous votre femme? 
Qu'avez-vous à lui reprocher? Elle ne vous trompe 
pas? 

VERSANNES. 

Hélas ! non, ça pourrait la décoiffer. 

MORINS. 

Les maris ne sont jamais contents. J'ai causé quel- 
ques instants avec elle, hier soir... je vous accorde 
qu'elle manque d'idées générales, mais ce n'est pas 
tout à fait sa faute et il faut plutôt en accuser son édu- 
cation, ses amies du cours Langlois-Boutinot, un père 
trop occupé, une mère trop faible. Et la première fois 
que vous lui avez parlé, je doute qu'elle vous ai séduit 



2i0 LE TORRENT 

par la profondeur de ses propos. Et pourtant, vous 
Tavez trouvée charmante, puisque vous Tavez épousée. 
Est-ce vrai? 

VERSANNES. 

Oui, c'est vrai. 

MORINS. 

Vous étiez vous-même très mondain, vous aviez eu 
une jeunesse des plus élégantes, vous ne pensiez jamais 
quitter Paris, si ce n'est pour aller vers des Monte-Carlo 
ou vers des Deauville, et vous voyiez dans votre femme 
une petite personne qu'il serait assez flatteur d'accom- 
pagner dans les endroits chic. Et puis, tout à coup, vous 
l'emmenez dans le Périgord, au milieu des bois de châ- 
taigniers et des champs de maïs, vous devenez gentle- 
man-f armer... c'est très bien ce que vous avez fait là; 
mais ça ne la regarde pas : il n'était pas convenu que 
vous vous transformeriez à ce point. En somme, vous 
étiez deux aveugles, et l'un des deux, seul, a recouvré 
la vue. 

VERSANNES. 

Mais fallait-il donc que je reste aveugle, moi, parce 
qu'elle n'y verra jamais clair? Et puis, voilà cinq ans 
que nous sommes mariés... elle est restée la même, elle 
n'a cherché à comprendre quoi que ce soit, malgré mes 
efforts, elle ne s'intéresse à rien de ce que je fais... j'ai 
essayé... c'est impossible; nous n'avons les mêmes 
idées sur rien. Encore tout à l'heure, vous avez bien vu 
la scène ridicule qui a éclaté à propos de cette trousse. 
Et c'est tout le temps la même chose. Certainement, 
elle ne me trompe pas, mais il y a des indifférences, des 
inerties, des incompatibilités qui sont pires, oui pires 
que les plus cyniques trahisons, et qui font de l'exis- 
tence journalière un enfer lamentable et morne... et je 
m'ennuie, je m'ennuie... je m'ennuie! 

MORINS. 

Gomme je vous plains! 



ACTE DEUXIÈME 2 il 

VERSANNES. 

Et puis, c'est cette résolution déterminée de se 
dérober aux devoirs essentiels d'une femme... Enfin^ 
croyez- vous que si j'avais eu des enfants, tout cela se- 
rait arrivé? Je les aurais aimés, ces enfants; c'eût 
été, pour moi, une occupation, un intérêt, un but... ils- 
auraient apporté la gaieté dans la maison et la raison 
de vivre! Je les aurais adorés, j'ensuis sûr, et je sens bien 
ce qui se passe en moi depuis que Valentine m'a an- 
noncé... c'est un sentiment que je ne connaissais pas 
et qui soudain m'envahit tout entier et me remplit de 
trouble, de joie et d'orgueil! Certes, j'aimais déjà Va- 
lentine, mais je l'aime encore davantage et plus que 
tout, et le sentiment nouveau dont je vous parle 
m'empêche d'avoir trop de pitié pour une poupée ingé- 
nieusement stérile ! 

MORINS. 

Là, nous sommes d'accord et je ne peux plus la dé- 
fendre. D'ailleurs, tout ce que je vous ai dit, c'était 
par acquit de conscience et parce que je devais vous le 
dire d'abord. Mais que, de propos délibéré, elle n'ait 
pas rempli sa fonction de femme, voilà de quoi elle 
peut être justement punie, car au-dessus de son excep- 
tion il y a une règle, au-dessus de son caprice il y a une 
loi, et au-dessus de son individualité il y a l'espèce. Sa 
seule excuse, c'est qu'elle ne s'en doute pas ; mais que 
voulez-vous, tant pis ! Elle n'avait qu'à s'en douter. 

VERSANNES. 

Et, malgré ça, les lois, les mœurs, les préjugés, les 
habitudes, tout m'enferme dans un absurde mariage! 

MORINS. 

Il ne faut jamais se laisser enfermer dans l'absurde- 
Examinons votre mariage : comme sacrement, il 
n'existe pas, puisque votre femme n'a pas de rehgion 
et que la cérémonie à Saint-Augustin fut surtout mon- 
daine avec le caractère d'une brillante représentation,. 
III. 21 



242 LE TORRENT 

et, comme acte civil, il n'existe pas davantage, car le 
seul fait d'avoir engagé sa foi pour la vie entière dans 
une mairie, devant un individu ceint d'une soie trico- 
lore, est une formalité qui ne résiste pas à l'analyse. 
On peut admettre, à la rigueur, à la rigueur, que cela 
soit nécessaire pour constituer légalement la famille; 
mais, dans le cas qui nous occupe, et puisque votre 
femme ne veut pas avoir d'enfants, elle n'a pas droit 
à plus d'égards que la plus frivole et la plus inféconde 
des maîtresses, et c'est votre maîtresse, au contraire, 
qui devient une véritable femme : c'est à elle que vous 
devez protection, c'est elle que vous devez suivre, 
puisque c'est elle qui vous permet de fonder la famille, 
pour laquelle le mariage en somme fut institué. Ça peut 
sembler paradoxal au premier abord et c'est pourtant 
très logique. 

VERSANNES. 

Alors, si je vous comprends bien, vous me conseillez 
maintenant de la quitter? 

MORINS. 

Écoutez, Julien, répondez-moi gravement : vous 
aimez Mme Lambert? 

VERSANNES. 

Oui, je l'aime et je ne puis concevoir la vie sans elle, 

MORINS. 

Alors, partez avec elle. Oui, si vous aimez cette 
femme, si sa présence vous réchauffe et si votre âme 
est transie quand elle s'éloigne, si rien que'^de^toucher 
sa main, tout votre être frémit de volupté et si, lors- 
qu'elle dit simplement : « Il fait beau aujourd'hui », vos 
yeux se remplissent de larmes; en un mot, si vous 
l'aimez, alors, mon ami, il faut la suivre, car on ne 
rencontre qu'une fois la femme qui vous aime]^et qu'on 
aime. Et songez à ce bonheur que les destins^l'aient 
mise sur votre route. Ah ! Il y a si peu d'hommes qui 
trouvent leur véritable compagne, et ceux qui, l'ayant 



ACTE DEUXIÈME 2i3 

trouvée, ont pu l'abandonner, ceux-là, voyez-vous, ne 
s*en consolent jamais et toute leur vie s'assombrit de 
vains regrets. On aime plusieurs fois, c'est vrai, et 
chaque fois d'une manière différente; mais on n'aime 
qu'une seule fois d'une façon immortelle, divine pres- 
que... une seule fois, on peut être un dieu! 

VERSANNES. 

Oui, oui, c'est ainsi que je l'aime! 

MORINS. 

Alors, partez avec elle, parce que la première liberté 
que nous devons conquérir, c'est celle de notre cœur. 
Il faut avant tout que chacun vive sa vie. Vivre sa vie f 
voilà la chose essentielle. Soyez un homme libre, libre 
par-dessus les préjugés et le devoir même et aussi par- 
dessus la pitié, car la pitié est parfois mauvaise conseil- 
lère et la plus dangereuse des faiblesses. Soyez un 
homme libre, puisque vous pouvez affirmer votre per- 
sonnaUté dans le sens du plus noble amour, et surtout, 
surtout, vous n'avez pas le droit de vous sacrifier à de la 
médiocrité. Or, si vous restez, n'êtes-vous pas con- 
damné à la ruse mesquine, au mensonge continuel, à 
la révolte latente et sourde?... Vous cultiverez en vous 
des sentiments et des ressentiments d'esclave. Ah! 
quelle existence médiocre et comme il serait tout de 
même plus noble de vous dévouer à la femme que vous 
aimez ainsi et à l'enfant né d'un tel amour. \'ou3 êtes 
peut-être tous les trois les éléments d'une humanité 
supérieure ! 

VERSANNES, exailé. 

Oui, vous avez raison... il faut vivre sa vie. Qu'est-ce 
que je fais ici?... Qu'ast-ce que je fais? D'ailleurs, ma 
femme n'a pas davantage l'existence qui lui convient. 
Elle aussi s'ennuie... Elle retournera chez ses parents... 
elle reverra du monde, le monde, son monde... elle ne 
souffrira pas... oui, oui, je partirai, je partirai... j'emmè- 
nerai Valentine... mais elle, abandonnera-t-elle ses en- 



m LE TORRENT 

fants? Ah! voyez- vous, Morins, j'ai bien peur qu'il n'y 
ait pas de solution. 

morins; 

Il devrait y en avoir une, ce serait de dire la vérité, 
la vérité ! Mais c'est la seule chose qui ne soit pas pos- 
sible, parce que vous êtes tous les quatre en état de 
mariage et que, si l'un y étouffe et demande sa liberté, 
l'autre pleure ou menace, gémit ou tue, ou bien alors 
s'arme de ses droits, brandit des codes, accapare les 
enfants, tenez... comme le ferait certainement l'homme 
qui ouvre la porte en ce moment. 

Lambert apparaît. 



SCENE VII 

VERSANNES, MORINS, puis LAMBERT, puis CHAR- 
LOTTE, SAINT-PHOIN, HUBERT, puis VALEN- 
TINE, LABBÉ BLOQUIN, PIERRE et MARIE. 

LAMBERT, entrant en se frottant les mains. 

J'ai terminé ma correspondance. Où donc est ma 
femme ? 

VERSA.NNES. 

Elle est en haut, avec M. le curé et les enfants. 

LAMBERT. 

Mais vous étiez en train de parler... Je vous regardais 
en venant... vous aviez l'air d'avoir une conversation fort 
animée et je me disais : « Voilà encore ces messieurs qui 
discutent un point délicat de morale ou de sociologie. » 
Que je ne vous empêche pas de continuer. 

MORINS. 

Mais non, du tout, nous avions fini. 



ACTE DEUXIÈME 245 

LAMBERT. 

\ oilà Mme Versannes et ces messieui's qui revien- 
nci:ki de la pêche. 

Eh effet, Charlotte apparaît suivie de Saint-Phoin el Hubert. Ce der- 
nier avec des vêtements déchirés. 

CHARLOTTE. 

Nous voilai 

LAMBERT. 

]\Iais d'où venez- vous ? Que vous est-il arrivé ? Vous 
êtes en loques. 

HUBERT. 

Le fait est que je ne suis guère présentable. 

CHARLOTTE. 

La conduite de ^L Hubert est digne d'éloges. J'ai 
désiré avoir quelques branches d'un chèvrefeuille que 
je trouvais admirable... 

SAINT-PHOIN. 

Alors, n'écoutant que son courage, et bien que le 
chè^Tefeuille fût en haut d'un talus escarpé, M. Hubert 
s'est précipité et, s'aidant des pieds et des mains, s'en- 
sanglantant après les ronces et les pierres, il a été assez 
heureux pour rapporter à Mme Versannes quelques 
branches de cet admirable chè^Tefeuille... que vous 
avez OHbliées, d'ailleurs. 

CHARLOTTE. 

Tiens! c'est ^Tai, j'ai dû les laisser où nous étions. 

SAINT-PHOIN. 

Charmant I Dévouez-vous donc pour les femmes, 
mon vieux Cyrano. 

LAMBERT. 

C'est égal ! Vous êtes bien arrangé. 

SAINT-PHOIN. 

Dites-moi donc, à voir l'état où vous mettez vos flirts, 
savez- vous que je ne voudrais pas être votre amant. 

21. 



216 LE TORRENT 

CHARLOTTE. 

Oh! heureusement qu'il n'est pas question de ça. 

SAINT-PHOIN. 

Je sais bien... Je sais bien... C'était pour dire quelque 
chose. 

Cependant, Valentine est descendue avec l'abbo Bloquin et les 
enfants. 

l'abbé bloquin. 

Eh bien! madame, avez-vous fait une bonne pêche? 
Avez- vous pris beaucoup de truites? 

CHARLOTTE. 

Non, monsieur le curé, pas la queued'une. 

l'abbé bloquin. 
Vous péchâtes à la mouche? 

CHARLOTTE. 

Nous péchâmes à la mouche... seulement, pour mieux 
tromper la truite, Saint-Phoin s'était imaginé d'imiter 
le bruit d'une mouche qui vole... Il faisait un bruit in- 
fernal et les truites n'approchaient pas. 

SAINT-PHOIN. 

Dites plutôt que c'est vous qui ne savez pas pêcher. 
D'abord, vous tenez votre ligne comme une fourchette, 
et quand le poisson mord, vous lâchez tout en poussant 
des cris de paon. 

CHARLOTTE. 

Enfin, nous nous sommes bien amusés, c'est le prin- 
cipal. Et vous, Valentine, qu'avez-vous fait? 

VALENTINE. 

Je suis restée avec M. le curé et les enfants. 

SAINT-PHOIN. 

Ont-ils bien travaillé, monsieur le curé ? 



ACTE DEUXIÈME 2i7 

l'abbé bloquin. 
Gomme des anges. 

SAINT-PHOIN. 

C'était une leçon de quoi ? 

MARIE. 

De catéchisme. 

SAINT-PIIOIN, 

Ah! Ah! Nous allons voir ça. Combien y a-t-il de 
vertus théologales? 

MARIE. 

Trois. 

SAINT-PHOIN. 

Et de péchés capitaux, Pierre? 

PIERRE. 

Sept. 

SAINT-PHOIN. 

Trois fois sept, Marie? 

MARIE. 

Vingt et un. 

SAINT-PHOIN. 

Et vingt et un en anglais, Pierre? 

PIERRE. 

Twenty-one. 

SAINT-PHOIN. 

Voilà un système d'éducation que je vous recom- 
mande. Je viens de l'inventer et il donne déjà d'excel- 
lents résultats; c'est l'enseignement primaire sautil- 
lant : il consiste à passer sans transition du catéchisme 
à l'arithmétique, et de l'aritliraétique aux langues vi- 
vantes ; de cette façon, l'enfant s'instruit en s'amusant... 
son esprit devient agile, souple, toujours en éveil, prêt 
à tout saisir, à tout comprendre. Qu'on pensez-vous, 
Morins ? 



248 LE TORRENT 

MORINS< 

Je n'ai pas écouté. 

l'abbé bloquin. 

Sous des apparences plaisantes, il y a dans ce que 
vous dites là des choses excellentes... profondes. 

SAINT-PHOIN. 

! Je le sais bien. 

l'abbé bloquin, à Valentine. 

Il faut que je m'en aille. Vous n'oubliez pas que vous 
m'avez promis de me faire denner du pétrole pour ma 
machine, sans quoi je risquerais de rester en route, j 

VALENTINE. 

Je ne l'oublie pas... Voulez-vous venir avec moi? 

Sortent l'abbé, Valentine et les enfants. 
CHARLOTTE. 

La voiture doit être attelée, JuUen, il faut nous en 
aller aussi. 

JULIEN. 

Je suis à votre disposition, 

HUBERT. 

Alors, on se quitte ! 

CHARLOTTE. 

Oui, on se quitte. 

HUBERT. 

Vous savez que vous vendangez après-demain chez 
nous. 

CHARLOTTE. 

Oui, oui, c'est inscrit. 

HUBERT. 

Voulez-vous faire une belle chasse demain, où vous 
tuerez énormément de gibier? 



ACTE DEUXIÈME 249 

CHARLOTTE. 

Je veux bien, où ça? 

HUBERT. 

Vous savez que les Schlam chassent au rabat demain. 

SAINT-PHOIN. 

Quinze jours après l'ouverture... au rabat! C'est du 
massacre, c'est de la tuerie ! 

HUBERT. 

C'est absolument mon avis; mais nous pouvons en 
profiter. Nous n'avons qu'à nous tenir sur la hauteur, 
en face de leur chasse, de l'autre côté de la ri\'ière : les 
faisans qu'ils manqueront, traversent, en se sauvant, la 
petite vallée et viennent de notre côté, et comme Schlam 
et ses invités ne peuvent pas sauter d'un coteau à 
l'autre pour les poursui^Tc, c'est nous qui les tire- 
rons... Nous en verrons passer des centaines. 

CHARLOTTE. 

C'est ça, c'est ça... 



Rideau. 



ACTE TROISIEME 



Une petite maison de paysans au milieu d'un bois de châtaigniers. 
La maison est vieille et toute couverte de lierres, de chèvre- 
feuilles; le toit de chaume est couvert de mousses vertes et 
brunes. C'est une claire après-midi de septembre; le ciel 
est d'un bleu léger et il y a du mauve dans les lointains. Par- 
fois, une châtaigne mûre se détache de la branche et fait, en 
tombant à travers les feuilles, un bruit de soie froissée, puis 
un bruit mat en arrivant sur le sol couvert de fougères, de 
bruyères et d'ajoncs en fleurs, et qui semble un grand tapis, 
avec, sur un fond vert et roux, des taches lumineuses de violet 
et or. 



SCÈNE PREMIÈRE 



LA MÈRE MOUSSERON, L'ARBÉ BLOQUIiN. 

Au lever du rideau, une vieille femme, la mère Mousseron, est occu- 
pée devant la maison à ranger dans une corbeille des lingeries de 
petit enfant. L'abbé Bloquin apparaît et se dirige vers la maison. 



LA MERE MOUSSERON. 

Ah! VOUS voilà! monsieur le curé? comment allez- 
vous? 

l'abbé bloquin. 
Ça va bien, mère Mousseron. Et vous ? 

LA MÈRE MOUSSERON. 

Oh! moi! ça va toujours bien doucement, bien dou- 
cement; je deviens vieille. Mais comme vous avez 



ACTE TROISIÈME 251 

chaud, monsieur le curé ! C'est que ça monte fort pour 
venir par chez nous. 

l'abbé bloquin. 

Oui, il fait chaud, mère Mousseron; le soleil tape dur. 
Le père Mousseron va bien ? 

LA MÈRE MOUSSERON. 

Oui, Dieu merci! quoiqu'il devienne vieux, lui aussi... 
Il a été engagé comme rabatteur chez M. Schlam au- 
jourd'hui... il y a une grande chasse au château. 

l'abbé bloquin. 

C'est donc ça que j'entendais, tout à l'heure, une 
véritable fusillade... (Montrant la maison.) Et là dedans, où 
en sommes-nous? Comment va cette pauvre Géhne.^ 

LA MÈRE MOUSSERON. 

Il y a du nouveau, monsieur le curé... un gros garçon 
et qui se porte bien! M. Aubierge, le docteur, qui sort 
d'ici, dit qu'il n'en a jamais vu d'aussi puissant... Il 
pèse douze hvres ! 

l'abbé BLOQUIN. 

En effet. 

LA'_MÈRE MOUSSERON."^ 

Et ce qu'il peut être gentil! Ah! bonnes gens! un 
vrai Jésus! Non! il est trop mignon... et c'est tout le 
portrait de son père, bien qu'on prétende qu'il n'en a 
point, de père. 

l'abbé bloquin. 

Et la maman se porte bien? 

LA MÈRE mousseron. 

Aussi bien que possible, monsieur le curé. 

l'abbé bloquin. 
Allons, tant mieux. Je peux la voir? 



252 LE TORRENT 

LA MÈRE MOUSSERON. 

Mais certainement; ça lui fera grand bien de vous 
voir, cette pauvre fille... elle est si touchée que Ton 
s'occupe d'elle, que vous ne TaLandonniez pas... D'ail- 
leurs, Mme Lambert est déjà auprès d'elle. 

l'abbé bloquin. 
Ah! Mme Lambert est là? A tout à l'heure... 

Il entre dans la maison. 



SCÈNE II 

LA MÈRE MOUSSERON, puis LABBÉ BLOQUIN 
et VALENTINE. 

La mère Mousseron, restée seule, continue à ranger la layette. Un 
paysan passe avec lequel elle échange quelques mots en patois. 
Puis l'abbé Bloquin sort de la maison, suivi de Valentine. 

VALENTINE. 

Allez donc auprès de Céline, mère Mousaeron... Elle 
s endort; emportez votre corbeille; vous finirez de ran- 
ger tout ça, auprès d'elle. Trouvez-vous votre affaire 
dans ce que je vous ai apporté? 

LA MÈRE MOUSSERON. 

Ah! bonnes gens! je crois bien... il va être comme un 
enfant de riche avec tout ça! 

Elle entre dans la maison. 

l'abbé bloquin. 

Eh bien ! ça m'a tout l'air d'aller très bien là dedans... 
cet enfant est superbe, 

valentine. 

Oui.... faut-il se réjouir qu'il y^ait un infortuné de 
plus sur la terre ? 



ACTE TROISIÈME 253 

l'abbé bloquin. 

Vous le condamnez bien vite au malheur... dans trois 
semaines, la mère sera debout et elle pourra travailler. 

VALENTINE. 

Si elle trouve de l'ouvrage. 

l'abbé bloquin. 
Nous nous en occuperons. 

VALENTI>'E. 

Ça ne sera pas facile... D'abord, je ne pourrai pas la 
reprendre chez moi, puisque mon maii l'a déjà chascée. 
Pauvre fille ! elle se meurtrira à toutes les mauvaises vo- 
lontés et, partout où elle se présentera, elle sera repous- 
sée; quand ça ne sera pas par l'étroitesse hautaine de la 
bourgeoisie, ce sera par la malveillance stupide des 
gens de sa condition. Ah! je la plains de tout mon cœur. 
11 y a trois ans, lorsque je l'ai prise comme femme de 
chambre, elle était servante dans une ferme... Oui, 
comme nous revenions un soir d'une promenade avec 
des amis, nous l'avons vue... elle poussait des vaches 
devant elle; le soleil couchant la faisait toute rose avec 
des cheveux d'or et elle était si fraiclie et si johe, qu'un 
des jeunes gens qui était avec nous s'écria : « La belle 
fille ! Elle devrait venir à Paris ! Elle aurait du succès? » 

l'abbé bloquin. 

Oh! c'était une pensée abominable! 

valemine. 

Je me suis récriée comme vous, monsieur le curé; 
alors ce jeune homme m'expliqua qu'il ne parlait pas 
avec une arrière-pensée libertine, mais qu'il prenait 
avant tout souci de la beauté : or, il prévoyait que cette 
johe fille désirable serait désirée par des rustres, des- 
tinée à de rudes travaux domestiques, battue peut-être 
et, en tout cas, vieille avant l'âge d'être vieille; c'est 



^4 LE TORRENT 

pourquoi il souhaitait qu'elle vint à Paris et que, grâce à 
une vie plus facile, elle se conservât belle plus longtemps. 
Je pense qu'il avait raison. 

l'abbé bloquin. 

Ne parlez pas ainsi, ma chère enfant, c'est offenser 
Dieu. 

VALENTINE. 

Je ne vous dis pas; mais il y a bien du mal sur la 
terre. 

l'abbé bloquin. 

Oui, oui, je sais tout ce qu'on peut dire là-dessus et, 
moi-même, je pense bien souvent à ces choses... Tenez! 
encore ce matin, avant que vous veniez me trouver, 
j'étais à ma fenêtre et je regardais mon petit jardin 
plein de fleurs ; il y avait en face de moi un vieil arbre 
où chantaient des oiseaux ; le ciel était bleu, l'air léger 
et je me disais : « Ces quelques mètres carrés recouverts 
d'herbes entre de vieux murs vêtus de lierre, n'est-ce 
pas un coin de terre béni et tout n'est-il pas pour le 
mieux dans le plus pauvre et le plus riche des presby- 
tères? » Et je louais le Seigneur! Mais je suis descendu 
au jardin, et je me suis amusé à analyser cette tranquil- 
lité, à décomposer cette harmonie. Or, partout, c'était 
la lutte âpre pour la vie; c'était l'activité formidable 
des f ourmiUères ; c'était, dans des toiles frêles tendues 
entre les branches de mes rosiers, des araignées guet- 
tant leur proie et, dans mon herbe innocente, c'était 
le poison des boutons d'or et la malveillance des orties. 
Mais, de ma fenêtre, élevée seulement de quelques 
pieds au-dessus du sol, je n'avais pas vu tous ces détails 
et je pensais : « C'est ainsi que Dieu doit contempler la 
création; nos souffrances et nos crimes ne peuvent 
rompre à ses yeux l'harmonie des mers, des forêts, des 
montagnes et des plaines; et il a le droit de trouver que 
son œuvre est bon. « 

VALENTINE. 

Vous l'excusez.., vous ne le prouvez pas. \ < 



ACTE TROISIEME 255 

L*ABBÉ BLOQUIN. 

Il n'a pas besoin de preuves. Il n'a pas besoin d'ex- 
cuses; mais je vous donne à vous des raisons de croire. 
Il fait aujourd'hui un temps merveilleux, une après- 
midi chaude et douce; le soleil mûrit les vendanges et 
prépare l'abondance et l'aisance pour nos pauvres 
paysans; des milliers de créatures éprouvent la joie de 
vivre. Est-ce parce qu'une femme a souffert tout à 
l'heure et qu'un enfant crie maintenant que l'ordre de 
tout cela est dérangé? Non! non! Soyez sûi*e que 
l'homme qui passe seulement à deux cents mètres d'ici 
ne s'en doute même pas. Méfiez-vous, vous êtes en train 
de rapporter tout l'univers à cette pauvre fille... et à 
vous-même. 

VALENTINE. 

Vous avez raison, je suis peut-être exclusive... 

Un silence. 

l'abbé BLOQUIN. 

J'ai beaucoup pensé, ma chère enfant, à ce que vous 
êtee venue me dire ce matin au presbytère. 

VALENTlî^E. 

Ah! 

Elle tombe très pâle sur an banc. 

l'abbé BLOQUIN. 

Oui, j'ai beaucoup pensé à vous, j'ai surtout prié 
pour vous. 

VALENTINE. 

En effet, j'en ai grand besoin et je vous remercie... 
mais, qu'avez-vous décidé? 

l'abbé BLOQUIN. 

Si votre^mari avait été capable de pardon, je serais 
allé le trouver, moi... oui, je serais allé le trouver... j'y 
ai songé. Mais, nous le connais.sons : c'est un homme 
absolu, violent... Il vous maltraitera peut-être, il vous 
chassera; en tout cas, il aura recours an divorce, ce qu'il 



256 LE TORRENT 

faut éviter à tout prix. Et, d'un autre côté, on ne peut 
pas lui demander une générosité qui, même chez un 
homme doux, serait déjà exceptionnelle. 

VALENTINE. 

Eh bien? 

l'abbé BLOQUIN, avec autorité. 

Eh bien! D'abord vous ne devez plus revoir M. Ver- 
sannes; sous aucun prétexte, vous ne devez le revoir... 
il faut en prendre la ferme résolution... ensuite, il faut 
que vous redeveniez la femme de votre mari. 

VALENTINE. 

Jamais, je ne ferai ça, entendez-vous; jamais! Il ne 
faut pas me le demander. Certes, je n'aime pas mon 
mari, je ne l'ai jamais aimé, mais du moins, lorsque 
j'ai été sa femme... sa femme!... je n'en aimais pas un 
autre. Si j'ai appartenu à cet autre, ça n'a pas été sans 
combats, je vous le jure, et parce qu'il y avait en moi un 
besoin d'aimer et d'être aimée, une soif d'idéal plus 
forte que ma volonté, et le devoir et la rehgion même. 
D'ailleurs, je souffre assez de l'existence que cet amour 
m'a créée : il y a à peine deux mois que je suis coupable 
et j'ai déjà la lassitude de toute une vie de mensonges... 
Oui, il me semble que je mens depuis toujours! 
Mais, s'il faut à ces mensonges ajouter une infamie et 
machiner cette ignoble substitution... Ah! plutôt que 
de descendre à des précautions aussi basses, plutôt que 
de m' avilir dans une telle comédie, j'aimerais mieux, je 
ne sais pas, moi... j'aimerais mieux mettre mon enfant 
au monde dans une maison de paysans, chassée, aban- 
donnée, comme cette fille que j'envie... oui, que j'en- 
vie! 

l'abbé BLOQUIN. 

L'esprit de révolte est en vous; pourtant, vous avez 
commis une faute grave, ma fille, vous l'oubHez trop et, 
si vous vous révoltez, que ce soit contre vous-même 
et non contre moi qui accomphs en ce moment un devoir 
qui m'est particuhèrement pénible, croyez-le bien. Ai-je 



ACTE TROISIÈME 257 

besoin de vous dire combien votre aveu m'a impres- 
sionné douloureusement, moi qui vous connais depuis 
si longtemps? Je vous ai mariée, j'ai baptisé vos en- 
fants et je vous croyais une épouse fidèle, une tendre 
mère; je me plaisais à vous parer de toutes les vertus 
chrétiennes. Comprenez donc bien comment je vous 
parle, ma pauvre et chère enfant... je suis votre vieil ami. 

VALENTINE. 

Oui, je sais, mais c'est égal... 

l'abbé bloquin. 

£t croyez- vous que je vous conseillerais une infamie? 
Non, il faut considérer ce rapprochement comme une 
expiation... oui, comme une expiation de la faute très 
grave que vous avez commise. Si vous aimez mieux, 
c'est un sacrifice que je vous demande, c'est le sacri- 
fice de votre bonheur et de votre fierté, puisque vous 
renoncerez à votre passion coupable et que vous vous 
humilierez à vos propres yeux. 

VALENTINE. 

Je ne pourrai pas... non, je ne pourrai pas. Oh ! je sais 
bien que la plupart des femmes, en pareil cas, acceptent 
cyniquement le sacrifice dont vous me parlez et, pour 
ça, elles ne prennent conseil que d'elles-mêmes et n'ont 
pas besoin de consulter un prêtre. Aussi, n'est-ce pas 
ça que j'étais venue vous demander; ce n'est pas un 
pareil conseil que j'attendais de vous... et, vous devez 
vous tromper, la rehgion n'exige pas ça. 

l'abbé bloquin. 

Alors, qu'attendiez-vous de moi? Vous êtes venue 
trouver un prêtre, c'est vrai, mais est-ce un prêtre qui 
peut vous déher du serment que vous avez fait devant 
lui, c'est-à-dire devant Dieu? Croyez- vous donc que 
j'allais vous conseiller le divorce? Vous savez bien que 
l'Église n'admet pas que le sacrement de mariage soit 
détruit, et il est écrit que l'homme ne séparera jamais ce 

que Dieu a joint. 

22. 



258 LE TORRENT 

VALENTINE. 

Oui, l'Église préfère que la femme se prostitue dans 
le mariage même... car, en somme, c'est ça que vous me 
proposez sous couleur de sacrifice. Pieux mensonge! 
Mais, quand vous m'avez mariée, quand j'ai prononcé 
devant vous un serment éternel et sacré, vous qui me 
connaissiez, saviez-vous quel mariage je faisais? Je me 
rappelle : comme ami, vous avez approuvé ce mariage 
qui satisfaisait les conditions mondaines et, commo 
prêtre, vous l'avez béni, sans vous inquiéter si les con- 
ditions humaines étaient remplies. A présent, vous 
faites bon marché de mon amour, de mon bonheur, de 
mes pudeurs, de mes répugnances, et peu vous importe 
que je sois mal mariée et jusqu'à la mort même malheu- 
reuse, pourvu que je ne m'échappe pas du sacrement et 
de l'Église! Pour vous, tout est là. 

l'abbé bloquin. 
Ne me parlez pas ainsi. Vous savez bien que je ne 
suis pas un mauvais homme, que je déteste l'hypocrisie 
et que je suis accessible à toutes les pitiés. Hélas! nous 
voyons tous les jours le mariage se dissoudre dans le 
divorce; nous voyons les ménages désemparés, la fa- 
mille dispersée, les enfants partagés entre le père et la 
mère, désapprenant d'aimer et de respecter l'un ou 
l'autre, et trop souvent les deux : nous voyons les con- 
séquences funestes des lois des hommes et vous vou- 
driez que nous, les hommes de Dieu, nous les approu- 
vions, nous les sanctionnions? Non, non, nous ne le 
pouvons pas. Or, si vous partez avec votre complice, 
c'est le divorce non seulement dans votre maison, mais 
encore dans la sienne; c'est un scandale épouvantable; 
c'est vous, ma fille, une chrétienne repoussée du sein de 
l'Église, ce sont vos enfants, vos enfants que vous ne re- 
verrez plus et qui ont encore besoin de vous et qui 
maudiront plus tard leur mère qui les aura abandonnés. 

VALENTINE. 

Ah! ne dites pas ça! ne dites pas ça, c'est affreux! 



I 



ACTE TROISIÈME 259 

l'abbé bloquin. 

Il faut que je vous dise tout ça, au contraire; vous 
n'avez pas le droit de punir deux innocents ; c'est pour- 
quoi il faut avoir de la résignation et demander à Dieu 
la force de faire ce sacrifice. 

A ce moment, on eatcnd très près un coup de fusil. 



SCÈNE m 
Les Mêmes, CHARLOTTE, HUBERT, SAL\T-PHOIN. 

CHARLOTTE, toujours 1res gaie. 

Ne vous dérangez pas, c'est nous! Bonjour, monsieur 
!e curé, bonjour \'alentine. Vous n'avez pas eu peur? 
Nous ne sa\ions pas que vous étiez là... Il y a une chasse 
au rabat chez les Sclilam, c'est ce qui vous exphquo 
notre présence dans ces parages. 

l'abbé bloquin. 
Vous avez fait une bonne chasse, madame. 

CHARLOTTE. 

J'ai tué vingt-trois faisans. 

l'abbé bloquin. 
Vous dites? 

CHARLOTTE. 

Vingt-trois. Il faut dire que je n'ai qu'à tirer : M. de 
Courrezac se tient derrière moi et mo passe les fuiiils 
tout chargés. C'est très amusant. Tout le gibier qu'ils 
manquent en face, chez les Schlam, vient de notre côté; 
nos porte-carnicr phent sous le poids de la plume... 
C'est très joli ici, très joli. Regardez donc ces bruyères 
et ces ajoncs, si on ne dirait pas une tenture pour 
chambre d'amis! 



260 LE TORRENT 

SAINT-PHOIN. 

Pourquoi d'amis? 

CHARLOTTE. 

Tiens! Une châtaigne qui vient de tomber... Un peu 
plus je la recevais sur la tête!... Charmant! (a Saim-Phoin 
qui l'a ramassée.) Vous allcz la conscrvcr, Saint-Phoiu? 

SAINT-PHOIN. 

Oui, je vous la renverrai glacée, au premier jour de 
l'an. 

CHARLOTTE. 

Alors, VOUS en ajouterez quelques-unes pour que ça 
fasse au moins une livre... (EUe va au fond de la scène.) C'est 
décidément très joli ici... je ne connaissais pas du tout 
cet endroit-là. Dites-donc,Saint-Phoin, venez donc voir, 
c'est encore assez haut, on ferait une belle culbute... je 
ne reste pas là, j'aurais le vertige... Au fait, Valentine, 
comment se fait-il qu'on vous trouve ici, en tête-à-tête 
avec monsieur le curé? Vous vous confessiez? 

VALENTINE. 

Nous sommes venus voir cette pauvre Céline. 

CHARLOTTE. 

Ah! Elle est là? Gomment va-t-elle? 

VALENTINE. 

Elle va bien. " 

CHARLOTTE. 

Et pour quand est-ce? 

VALENTINE. 

C'est fait. L'enfant est arrivé ce matin, un superbt. 
petit garçon. 

CHARLOTTE. 

Comment, ça y est ? Ah ! quelle chance ! moi qui n'ai 
jamais vu de nouveau-né ! On peut le voir? 

VALENTINE. 

Mais certainement. 



ACTE TROISIÈiME 261 

CHARLOTTE. 

Venez- VOUS, Saint-Phoin? 

SAINT-PHOIN. 

Non! je n'aime pas voir ça. 

CHARLOTTE. 

Ça n'est pas sale ! 

SAINT-PHOIN. 

Je ne vous dis pas; mais ça me fait faire un retour 
sur moi-même qui m'est très pénible. 

Cliarlotte et Valcntine rentrent dans la maison, suivies de M. de Cour- 
rezac. L'abbé Bloquin et Saint-Phoin restent seuls. 



SCÈNE IV 
SALNT-PHOLX, L'ABBÉ BLOQUIN. 

' ^ SAINT-PHOIN. 

Eh bien, monsieur le curé, qu'est-ce que vous avez 
fait de votre pétrolette? 

l'abbé BLOQUIN. 

Je l'ai laissée à la maison... Ça monte trop pour ve- 
nir ici. 

SAINT-PHOIN. 

Ah! à propos, j'ai quelque chose à vous montrer. 

Il tire de son carnet une épreuvo photographique qu'il rem, t à Tabbô 
Bloquin. 

l'abbé BLOQUIN. 

^îais c'est moi... c'est moi, sur ma machine... quand 
donc m'avez- vous pris ? 



262 LE TORRENT 

SAINT-PHOIN. 

Hier, chez les Lambert, dans la cour, au moment où 
vous partiez; je vous ai visé, sans que vous vous en 
aperceviez. 

l'abbé bloquin. 

C'est une fort jolie épreuve. 

Il veut la rendre à Saint-Phoin. 

SAINT-PHOIN. 

Gardez-la, monsieur le curé... si ça peut vous faire 
plaisir. 

l'abbé bloquin. 

Je vous remercie... vous êtes trop aimable... (ii regarde 
i'épreuve.) G'cst drôlc, n'est-cc pas? un curé sur une pétro- 
lette? 

SAINT-PHOIN. 

Pas du tout... je trouve que ça a beaucoup d'allure. 
Tenez, monsieur le curé, c'est l'année dernière que 
j'ai compris la poésie, oui, la poésie de la pétrolette, et 
cela dans les circonstances suivantes. Un grand journal 
de Paris avait organisé des courses de dames artistes 
autour de l'hippodrome de Longchamp. Tout à coup, 
les cheveux au vent sous une casquette de polo, avec 
une vareuse de marin, une jeune personne passa le po- 
teau dans une vitesse de cinquante à l'heure... le juge 
à l'arrivée tira un coup de pistolet... 

l'abbé bloquin. 
Sur elle ? 

SAINT-PHOIN. 

Non, en l'air, et la musique militaire joua l'ouver- 
ture de Zampa... Vous m'avouerez que ça n'est pas 
banal. 

l'abbé bloquin. 

Ça devait être un charmant spectacle. 

Charlotte et Valenline avec M. de Courrezac sortent de la maison. 
L'abbé Bloquin s'en va, Valentine raccompagne. 



ACTE TROISIÈME 263 

SCÈNE V 
CHARLOTTE, SAliNT-PHOIN, HUBERT. 

SAINT-PHOIN. 

Vous avez vu le moucheron? 

CHARLOTTE. 

Oui! Dieu que c'est vilain! C'est tout rouge et tout 
ridé... et il fait chaud là dedans, c'est une horreur'. 
Vous savez quel âge il a?... six heures. 

HUBERT. 

C'est le plus jeune de nous tous. 

CHARLOTTE. 

Incontestablement... Quel âge avez- vous, Saint- 
Phoin? 

SAINT-PHOIN. 

Vous savez bien que je déteste ces plaisanteries-là. 
D'abord, j'ai l'âge que je parais. 

HUBERT. 

En ce cas, M. Saint-Phoin accuse quarante ans. 

CHARLOTTE. 

Il a tort d'accuser quarante, puisque c'est quarante- 
cinq qui est coupable. 

SAINT-PHOIN. 

Pourquoi pas cinquante, pendant que vous y êtes? 
Non! non! j'ai eu trente-neuf ans... 

CHARLOTTE. 

Aux truffes! Vous n'avez que trente-neuf ans? 

SAINT-PHOIN. 

Et six heures, si vous voulez. 



264 LE TORRENT 

CHARLOTTE. 

Voilà trois ans que vous dites trente-neuf ans... il 
faut pourtant vous faire une raison, Saint-Phoin : 
l'homme a un an de plus chaque année. 

SAINT-PHOIN. 

Et la femme tous les trois ans seulement... c'est bien 
connu. 

HUBERT. 

Est-ce que nous ne continuons pas à chasser. ? 

CHARLOTTE. 

Reposons-nous un instant... on est si bien ici... 

HUBERT. 

Comme vous voudrez. 

SAINT-PHOIN, voyant Valenlinc qui revient seule. 

Moi, je vais causer un peu avec Mme Lambert... elle 
est là toute seule, personne ne s'occupe d'elle; nous ne 
sommes pas très polis. 

Il va rejoindre Mme Lambert. 



SCÈNE VI 
CHARLOTTE, HUBERT. 

CHARLOTTE. : ' 

Si qu'on s'asseoirait, par terre, on serait encore plus 
bien. Là, je suis on ne peut mieux dans le creux de 
cet arbre... Maintenant, vous allez me faire la cour. 

HUBERT. 

Je ne vous ferai pas la cour... vous vous moquez de 
moi. . _ 

CHARLOTTE. "^ J 

Si l'on peut dire... 



ACTE TROISIÈME 2G5 

HUBERT. 

Voilà cinq années que vous me menez en bateau et 
je suis las d'un jeu qui n'en vaut pas la chandelle. 

CHARLOTTE. 

Vous êtes grossier... 

HUBERT. 

Je ne suis pas grossier... je vous dis que l'heure a 
sonné des décisions viriles : m'aimez-vous? 

CHARLOTTE. 

Non. 

HUBERT. 

Alors, VOUS ne fûtes pas loyale. 

CHARLOTTE. 

En quoi, s'il vous plaît? 

HUBERT. 

Il ne fallait pas m'encourager, me laisser espérer. 

CHARLOTTE. 

Mais vous n'êtes qu'un ingrat! Vous me reprochez 
de vous avoir laissé espérer, c'est-à-dire d'avoir illu- 
miné votre existence de vieux garçon au fond de votre 
triste province ! Car vous vous ennuyiez à crever, avant 
que je n'arrive ici... pour vous, j'ai été la fantaisie, le 
roman, la femme mariée, l'adultère possible... et vous 
me demandez aujourd'hui de me décider?... 

HUBERT. 

Vous ne pensiez pas que ça pouvait^durer éternel- 
lement. 

CHARLOTTE. 

Mais si... je le pensais... ma parole d'honneur, je le 
pensais... c'était si gentil. 

HUBERT. 

Il y aurait quelque chose de bien plus gentil. 
III. 23 



266 LE TORRENT 

CHARLOTTE. 

Quai donc? 

HUBERT. 

Vous le savez bien. 

CHARLOTTE. 

Non, je ne le sais pas. 

HUBERT. 

Oh! avec ça... vous n'allez pas me faire croire... 

CHARLOTTE. 

Ah! j'y suis maintenant... Oh! je vous en prie, ne pre- 
nez pas cet air fin... vous êtes effrayant! Eh bien! non, 
il ne faut pas y compter, j'aime mieux vous le dire tout 
de suite... mais je n'ai rien d'une amoureuse... mon ima- 
gination est froide comme celle d'un serpent... vous ne 
vous amuseriez pas du tout. Et puis, vous y tenez donc 
tant que ça à cette chose-là? 

HUBERT. 

Moi! je n'y tiens pas du tout. Pour qui me prenez- 
vous? 

CHARLOTTE. 

Alors ? 

HUBERT. 

Je vais vous dire... je crains d'être ridicule, qu'on ne se 
moque de moi... à la ville, mes amis m'accablent de 
quolibets et de brocards... alors, j'aurais voulu au 
moins qu'on puisse le croire... 

CHARLOTTE. 

Dites donc! 

HUBERT. 

Et, pourtant, je ne peux pas vous forcer à faire ce qui 
ne vous convient pas. 

CHARLOTTE. 

Je pense bien! Mais non, restons donc comme nous 
étions : soyez mon flirt, rien de plus, c'est encore ce 
qu'il y a de plus avantageux. 



I 



ACTE TROISIEME 267 

HUBERT. 

Pour vous? 

CHARLOTTE. 

Parbleu! Vous m'avez demandé d'être franche, voilà! 
vous ne m'en voulez pas? 

HUBERT. 

Pas le moins du monde, au contraire... Seulement, il 
est inutile que je vous compromette davantage, je ne 
vous ferai plus la cour. 

CHARLOTTE. 

Mais nous restons bons amis ? 

HUBERT. 

[ Certes. 

CHARLOTTE. 

Alors, donnez-moi la main... pour me relever. D'ail- 
leurs, nous allons nous remettre en route. Dites donc, 
vous chargerez encore les fusils, comme tout à l'heure, 
moi je tirerai. 

HUBERT. 

Non. 

CHARLOTTE. 

Comment, non? 

HUBERT. 

Puisque je ne vous fais plus la cour... je vais chasser 
pour mon compte... je vais chasser pour m'étourdir, 
c'est bien le moins. 

II part. 

CHARLOTTE. 

Eh bien! je vous retiens, vous. 

HUBERT. 

Vous avez beau me retenir, je m'en vais. 

Elle le regarde s'éloigner en nanl. 



LE TORRENT 



SCÈNE VII 



CHARLOTTE, SAINT-PHOIN. 



SAINT-PHOIN, venant la rejoindre. 

Pourquoi riez-vous ? 

CHARLOTTE. 

Pour rien... j'ai envie de rire, je suis gaie... je suis 
très gaie aujourd'hui... 

SAINT-PHOIN. 

Tant mieux pour v^ous. 

Elle se met de la poudre de riz et se regarde dans une petite glace. 
CHARLOTTE. 

Vous ne me dites pas seulement que j'ai mon chapeau 
tout de travers. 

SAINT-PHOIN. 

Vous avez un costume de chasse tout à fait exquis. 

CHARLOTTE. 

Le vôtre aussi est très bien. 

SAINT-PHOIN. 

N'est-ce pas? M. de Gourrezac a beau se moquer de 
moi. 

CHARLOTTE. 

C'est de la jalousie. 

SAINT-PHOIN. 

Parbleu ! Il se rend parfaitement compte qu'il a l'air 
de mon porte-carnier. 

CHARLOTTE. 

Voulez-vous me tenir un peu ma glace pour que je 
me rarrange un peu. Plus haut... je ne vois rien... 
comme ça, ne bougez pas. 



ACTE TROISIÈME 2G9 

SAINT-PHOIN. 

Vous ne trouvez pas que Mme Lambert n'a pas très 
bonne mine? 

CHARLOTTE. 

Valentine? Non, je ne trouve pas. 

SAINT-PHOIN. 

Vous n'êtes pas du tout à ce que je vous dis. 

CHARLOTTE. 

Je vous demande pardon. 

SAINT-PHOIN. 

Mais non, vous avez le regard incompréhensif de la 
femme qui enfonce une épingle dans son chapeau. 

CHARLOTTE. 

Vous m'avez demandé si je ne trouvais pas que Va- 
lentine eût mauvaise mine. Je vous ai répondu que non. 

SAINT-PHOIN. 

Alors vous ne l'avez pas regardée. 

CHARLOTTE. 

C'est parce que nous sommes sous les arbres, rien 
n'est plus mauvais pour le teint... si vous vous voyiez, 
vous êtes vert... et, moi aussi, je dois être verte. 

SAINT-PHOIN. 

Et puis, je la trouve triste, absorbée; vous ne trouvez 
pas? 

CHARLOTTE. 

Non, elle est comme d'habitude... vous savez, c'est 
sa nature, à Valentino, elle n'est pa? très ohé! ohé! 
Dites donc, mon petit Saint-Phoin, vous ne savez pas 

ce que vous allez faire?... (Salnt-Phoin fait signe que non.) \'0U3 

ne me quitterez pas, et puis quand il y aura un passage 
de faisans comme tout à l'heure, vous chargerez les 
fusils et moi je tirerai. 

23. 



^70 LE TORRENT 

SAINT-PHOIN. 

Oh! non, oh! non, chacun son fusil... j'ai horreur de 
chasser comme ça... ça ne m'amuse pas du tout. 

CHARLOTTE. 

Vous n'êtes pas galant. 

SAINT-PHOIN. 

Pourquoi ne demandez-vous pas au gentilhomme 
périgourdin?... puisque c'est votre flirt? 

CHARLOTTE. 

Il n'est plus mon flirt... il m'a mis le marché à la 
main... alors je l'ai saqué. 

SAINT-PHOIN. 

Vous avez saqué le Cadet de Gascogne, très drôle ! 
Seulement, vous auriez dû attendre que la chasse fût 
finie. C'est une faute. 

CHARLOTTE, 

Je n'y ai point pensé... Eh bien! partons... (Eiie va dire 

au revoir à Valentine.) Au TCVOir, Valcutine, u'oubhcz paS 

que nous vendangeons demain chez M. de Courrezac... 
Si vous voulez, nous viendrons vous prendre en voiture 
à onze heures, puisque c'est sur la route... 

VALENTINE. 

Je vous remercie... C'est entendu, à onze heures. 

CHARLOTTE. 

Allons, au revoir, Valentine... 

SAINT-PHOIN. 

Au revoir, madame, à demain. 

Charlotte et Saint-Phoin disparaissent 



ACTE TROISIÈME 271 



SCÈNE YIII 



VALENTLNE, puis YERSAxNiNES. 

Valentine restée seule, d'abord immobile et en proie aux réflexions 
qu'on devine, fait quelques pas et vient à l'endroit même où, quel- 
ques minutes auparavant, Charlotte a dit : t C'est encore assez 
haut ici, on ferait une belle cu(l)ufe. > Elle reste là immobile, 
regardant leau qui coule en bas et n'entend même pas Versannes 
qvii est venu derrière elle. 



VERSANNES. 

Valentine ! 

VALENTINE. 

Ah! c'est toi, Julien, c'est toi? 

Elle se réfugie dans ses bras. 

VERSANNES. 

Tu m'attendais? 

VALENTINE. 

Ah! oui, je t'attendais... avec quelle anxiété! 

VERSANNES. 

En venant, j'ai rencontré l'abbé Bloquin qui redes- 
cendait... Il s'est à peine arrêté pour me parler, il avait 
un air à la fois gêné et réprobateur... à ce point que je 
me suis demandé s'il savait quelque chose. 

VALENTINE. 

Il sait. 

VERSANNES. 

lisait? 

VALENTINE. 

Oui... je le lui ai dit... Ah! que voux-tu? 11 faut se 
mettre un peu à ma place : voilà cinq nuits que je ne 
dors pas... nuit et jour je retourne dans ma tète brûlante 
la même obsédante pensée, et seule, toujours seule, 
n'ayant personne à qui me conCer, car jo ne peux te voir 



272 LE TORRENT 

comme je voudrais, n'est-ce pas? Alors ce matin, à 
bout d'angoisses et de forces, je suis allée trouver ce 
prêtre... je n'ai pas réfléchi, tu comprends, je suis allée 
le trouver, comme j'aurais trempé dans l'eau mes mains 
de fièvre... C'est la même chose... ce que j'espérais, je 
ne saurais le dire... Je venais entendre des paroles apai- 
santes, consolatrices... 

VERSANNES. 

Ah! ne t'excuse pas... Je comprends si bien, ma 
pauvre adorée. Enfin, que t'a-t-il dit? 

VALENTINE. 

Il m'a dit qu'il ne fallait plus te revoir. 

VERSANNES. 

Naturellement... Mais alors, qu'est-ce que tu feras? 
Tu redeviendras la femme de ton mari? Ah! ces gens-là 
ont vraiment une singuhère morale ! 

VALENTINE. 

Moi aussi, j'ai été indignée, je lui ai crié : « Vous me 
conseillez une infamie ! » Mais il disait ce qu'il devait 
dire, après tout... et il a peut-être raison. 

VERSANNES. 

Alors, tu vas lui obéir? 

VALENTINE. 

Je ne dis pas ça. 

VERSANNES. 

Oui, il a prononcé les mots d'expiation, de sacrifice. 
Ah! je le referais son sermon, va, ça n'est pas difficile... 
Il t'a parlé du scandale et de l'opinion du monde. 
Mais s'est-il inquiété de notre souffrance, le monde? 
Tiens, tout à l'heure, quand je suis arrivé, la bande 
joyeuse était là. Alors je me suis arrêté, attendant 
pour te rejoindre qu'ils s'en aillent! J'ai entendu Char- 
lotte qui n'a pas cessé de rire... et son rire m'exaspérait. 
Si un tel aveuglement est autour de nous, quelle ne doit 



ACTE TROISIÈME 273 

pas être l'indifférence du monde! Pourtant, tu es trou- 
blée, malgré toi, par tout ce que t'a dit ce prêtre... je le 
vois bien... je Tai senti tout à l'heure dans ton accueil. 
Hélas î tu n'es déjà plus la même! 

VALENTINE. 

Mais si, je suis la même! Ah! va! je suis bien la 
même... ou plutôt, tu as raison, je n'en sais rien... je ne 
sais plus rien... il ne faut pas m'en vouloir. 

VERS AN NES. 

Je ne t'en veux pas, mais je ne peux pas supporter 
la pensée que tu sois à un autre. Tu es à moi, entends-tu, 
à moi... tu t'es donnée tout entière comme moi je t'ai 
aimée sans partage, et c'est ainsi que ça doit être. 
Écoute, j'ai bien réfléchi et je te répète ce que je t'ai 
dit hier : partons ensemble. Demain, nous sommes 
invités à vendanger chez de Courrezac et nous devons 
venir vous chercher à onze heures. Je m'en irai dès le 
matin et je me rendrai directement à la gare où je 
t'attendrai... Le matin, ton mari est toujours à l'usine... 
tu pourras facilement me rejoindre... nous prendrons le 
rapide de dix heures et, lorsqu'on s'apercevra de notre 
absence, nous serons déjà loin... Tu ne me réponds pas? 

VALENTINE. 

Tu sais bien pourquoi je ne te réponds pas, et ce qui 
me fait hésiter affreusement. Ah ! ce n'est pas la considé- 
ration du monde ni les exhortations de l'abbé Blo- 
quin qui me retiennent; d'ailleurs, l'amour est aussi 
une religion... 

VERSANNES. 

La seule ! 

VALENTINE. 

Et même condamnée par le monde et par l'Église, 
déshonorée et réprouvée, je ne serais pas moins heu- 
reuse d'être à toi... Tu n'en doutes pas? 

VERSANNES. 

Alors ? 



274 LE TORRENT 

VALENTINE. 

Mais si je pars avec toi, il faudra que j'abandonne mes 
enfants et, à cette pensée, vois-tu, mon cœur se dé- 
chire... Je sens bien que je n'en aurai jamais le courage. 
Et puis, ils sont tendres, caressants, tu les connais... 
et puis "ce sont mes enfants... et tu le comprends si 
bien que tu as évité de m'en parler. 

VERSANNES. 

Tu ne peux pourtant pas leur sacrifier toute ta vie. 

VALENTINE. 

Je le dois. 

VERSANNES. 

Mais non, la nature elle-même n'exige pas ça. Ils ne 
sont pas tout petits. 

VALENTINE. 

Justement, ils sont déjà assez grands pour souffrir 
de mon absence. 

VERSANNES. 

Tu ne les abandonnes pas, tu ne les laisses pas seuls, 
manquant de tout... 

VALENTINE. 

Ma tendresse leur manquera. 

VERSANNES. 

Leur père s'occupera d'eux. 

VALENTINE. 

Sans doute, pour les élever dans la haine et le mépris 
de leur mère. 

VERSANNES. 

Mais tu ne penses qu'à ses enfants à lui î... Et le mien, 
ie nôtre, il ne compte donc pas?... N'est-il pas entre 
nous un lien définitif?... C'est l'enfant de notre amour, 
avant tout, et tu devrais le préférer. 



ACTE TROISIEME 275 

VALENTINE. 

Et pourtant, je ne le sens pas, je ne le sens pas plus 
mon enfant que les deux autres... 

VERSANNES. 

Alors, l'enfant que tu as eu avec Thomme que tu 
aimes, l'enfant que tu as conçu dans l'abandon volup- 
tueux de tout ton être, dans l'ivresse de ta chair et de 
ton âme, ne t'est pas plus précieux que ceux que tu as 
conçus dans le plus triste devoir, dans la plus servile 
résignation? La maternité n'est-elle donc chez les meil- 
leures qu'une fonction inconsciente et vulgaire ! 

VALENTINE. 

Que veux- tu? ça ne se raisonne pas... Et puis, ce n'est 
pas leur faute aux deux autres... Ils ne sont pas respon- 
sables de ce qui arrive. Ah! ce que tu viens de me dire, 
je me le suis répété cent fois pour me convaincre moi- 
même, sans parvenir à étouffer le cri de ma conscience 
maternelle... et mes pressentiments, car j'ai peur, j'ai 
peur d'être punie précisément dans ceux que j'aban- 
donnerais ainsi... S'ils tombent malades, je ne serai pas 
auprès d'eux... 

VERSANNES. 

On te permettra alors de les voir autant que tu vou- 
dras. 

VALENTINE. 

Tant que je voudrai ? Mais non, tu le sais bien. On me 
mesurera le temps, on me fera l'aumône de quelques 
heures... La loi faite par les hommes est dure pour les 
mères. Et s'il leur arrivait un malheur, je penserais que 
si j'avais été toujours là, je l'aurais conjuré et ce 
serait le remords affreux de toute ma vie. D'ailleurs, 
j'en mourrais. 

VERSANNES. 

Que veux-tu que je te dise... Tu me donnes des rai- 
sons profondes. Évidemment, toi seule as le droit de 
choisir, d'imposer ta volonté. 



276 LE TORRENT 



VALENTINE. 



Ah! mon Dieu! mais comprends donc que je n'impose 
rien du tout! Entre toi et mes enfants, quelle volonté 
veux-tu que j'aie? J'arrive à un carrefour de ma vie 
où se croisent cinq ou six routes, toutes semées de 
désastres. Laquelle prendrai-je? A peine me suis-je 
engagée dans l'une, par la pensée, que j'en aperçois les 
dangers et je regrette de ne pas avoir pris l'autre, et 
de tous les côtés, mon cœur se heurte à de l'impossible 
et à de la souffrance. Voilà comment j'ai le droit de 
choisir ! 

VERSANNES. 

Et pourtant, il le faut... Il y a des cas où choisir, 
c'est aimer... et si tu m'aimais... 

VALENTINE. 

Si je t'aimais! ...Voilà que tu en doutes à présent? 

VERSANNES. 

Mais non, je n'en doute pas... Comprends-moi donc 
bien, tu m'aimes autant que tu peux m'aimer, mais pas 
plus que tout. Et comment en serait-il autrement? 
Nous n'avons eu jusqu'ici que des heures d'amour pé- 
niblement volées; ça m'a suffi, à moi, pour t'aimer à 
jamais. Mais toi, après quelques étreintes hâtives et 
furtives, tu ne connais de l'amour qu'une maternité 
que tu détestes peut-être ! 

VALENTINE. 

Ah! ne dis pas ça! Je t'aime comme tu m'aimes, 
Julien, et tu peux me croire... Mais aie pitié de moi : 
je suis un être de faiblesse et de contradiction. Dans 
le même instant, j'ai le projet de partir avec toi, o<u de 
rester et de tout avouer... ou de me tuer... 

VERSANNES. 

Valentine ! 

VALENTINE. 

Oui, de me tuer. Tiens, tout à l'heure, en t'atten- 



ACTE TROISIÈME 277 

dant, je regardais cette eau rapide qui coule en bas... 
Elle m'attirait... Ah! ce serait si vite fait, et ça simpli- 
fierait tant de choses... 

VERSANNES. 

Tais-toi, tais-toi ! Mais tu n'as pas le droit de mourir, 
entends-tu, puisque tu aimes et que tu es aimée... et 
songe aussi que mon existence dépend de la tienne. Oui, 
j'ai pu te paraître égoïste tout à l'heure et peu généreux 
de te presser ainsi de partir, alors que je ne laisse der- 
rière moi qu'une femme indifférente. Mais crois-tu 
que je ne pense pas aussi à toi, à l'existence lamen- 
table que tu as menée jusqu'à présent et qui t'est 
réservée plus lamentable encore, si tu restes?... Certai- 
nement, tu peux sacrifier ton amour à tes enfants, mais 
eux ne resteront pas toujours auprès de toi... et alors 
songe à l'avenir qui t'est réservé, à ta vieillesse sohtaire 
et glacée auprès d'un homme que tu n'as jamais 
aimé... avec toute la tristesse du devoir accompli! 

VALE^'TI^•E. 

Avec toute la consolation ! 

VERSANNES. 

Ne crois donc pas ça, ça n'est pas vrai! Car nous 
avons aussi des devoirs envers nous-mêmes, et surtout 
le devoir d'être heureux. Ah! celui-là ne laisse derrière 
lui ni tristesse ni remords, mais, au sein de la vieillesse 
même, de jeunes et vibrants souvenirs. Quoi qu'il 
arrive, on a vécu, et si l'on a souffert, c'est encore une 
réconfortante souffrance. Mais toi, tu as déjà perdu 
une partie de ta jeunesse dans un mariage déplorable... 
tu es faite pour l'amour, et tu ignores l'amour, ma 
pauvre adorée... Ah! Valentine, comme je sens ton 
cœur battre!... tes yeux se cernent et tu pâlis... Ah! 
viens, partons ensemble... tu no sais rien, tu ne connais 
rien de la vie : mais tu connaîtras des nuits de caresses 
et des jours de tendresses; dans des pays qui t'enchan- 
teront, nous ferons les pèlerinages passionnés des 
m. 24 



278 LE TORRENT 

amants et, comme la mer se teinte des ciels qu'elle 
reflète, notre amour se teintera des spectacles que nous 
contemplerons ensemble... Ah! va, je te promets qu'il y 
a des bonheurs et des ivresses qui font tout oublier! 

VALENTINE. 

Ah! lorsque tu me parles ainsi, je ne vois plus que 
ces ivresses et j'y aspire de tout mon être. Oui!... quand 
je suis près de toi... je sens bien que je suis à toi... que 
je t'appartiens tout entière, et je ne peux concevoir la 
vie sans toi. 

VERSANNES. 

Et puis, songes-y, nous élèverons notre enfant, ten- 
drement, gravement. N'est-ce donc pas une raison suf- 
sante de la vie nouvelle que je te propose et le plus 
noble but? Nous nous sentirons rajeunis et continués 
en lui. Ne crains rien, je réponds de l'avenir... Je 
t'aime... je te promets toute une vie de dévouement et 
de tendresse. 

VALENTINE. 

Ah ! Julien ! mon Julien ! Je t'aime ! 

Cependant le crépuscule est venu. Ils restent quelques instants silen- 
cieux, embrasse'â. 

VERSANNES. 

Tes lèvres sont brûlantes et tes mains sont glacées. 

VALENTINE. 

Je t'aime! 

VERSANNES. 

Alors, tu viendras ? 

VALENTINE. 

Je ferai ce que tu voudras, ce que tu voudras ! ] 

VERSANNES. 

Eh bien ! partons demain ! 

VALENTINE. 

Si tôt! Pourquoi demain? 



ACTE TROISIÈME 279 

Pourquoi plus tard? Écoute! demain à la gare, à 
neuf heures, je t'attendrai, mais tu viendras? 

VALE>'TI>E. 

Oui, je \âendrai. 

VERSANNES. 

Ah! si je pouvais t'emmencr tout de suite, à l'instant 
môme ! J'ai tellement peur que tu ne te reprennes quand 
je ne serai plus prés de toi! Enfm! songe que je t'atten- 
drai; tu ne pourras pas me laisser dans une telle an- 
goisse... d'ailleurs, si tu ne viens pas... 

VALENTINE. 

Je viendrai. 

VERSANTES. 

Tu le jures! 

VALENTINE, gravement. 

Sur ma vie... Mais il est teird... (un silence.) La nuit 
tombe, il faut rentrer... J'ai peur qu'on ne s'inquiète à 
la maison... 

VERSAK>ES. 

Je vais t'accorapagner.. Je te quitterai un peu avant 
d'arriver chez toi. 

VALENTI>'E. 

Eh bien ! partons. 

El dans la presque nuit, ils s'tUiigucnt. 



Rideau, 



ACTE QUATRIÈME 



Chez les Lambert, même décor qu'au deuxième acte. Au lever 
du rideau, Lambert est assis et lit les journaux. 



SCÈNE PREMIÈRE 
AMÉLIE, LAMBERT. 

AMELIE, annonçant. 

Monsieur, c'est M. Aubierge. -fj 

LAMBERT. 

Faites-le entrer, et allez dire à madame que le doc- 
teur Aubierge est là et qu'il va monter la voir dans un 
instant. 

AMÉLIE. 

Bien, monsieur. 

Elle sort. 



SCÈNE II 
LAMBERT, AUBIERGE 

LAMBERT, se levant et allant vers Aubierge qui est entré. 

Bonjour, docteur; c'est aimable à vous d'être venu de 
si bonne heure. 



ACTE QUATRIÈME 281 

AUBIERGE. 

On m'a apporté votre mot juste au moment où j'al- 
lais me mettre en route pour ma tournée; alors j'ai 
commencé par vous. Ce n'est pas vous qui êtes malade? 

LAMBERT. 

Non, non, c'est pour ma femme que je vous ai prié 
de venir. 

AUBIERGE. 

Tiens, tiens, qu'y a-t-il donc? 

LAMBERT. 

A vrai dire, je ne sais pas... je voudrais que vous la 
voyiez, que vous l'interrogez... depuis quelque temps, 
je la trouve changée : elle n'a pas bonne mine, elle 
pleure fréquemment, puis elle est sujette à des ma- 
laises. 

AUBIERGE. 

J'ai vu Mme Lambert là-haut chez la mère Mousse- 
ron, auprès de cette fille qui était chez vous... je lui ai 
trouvé en effet l'air fatigué... nous allons voir ça... Mais 
quelle sorte de malaises éprouve-t-elle? 

LAMBERT. 

Des malaises subits qui vont presque jusqu'à l'éva- 
nouissement et qui disparaissent, d'ailleurs, aussi vite 
qu'ils sont venus; mais enfm, ça m'inquiète un peu... je 
ne trouve pas ça naturel. 

AUBIERGE. 

Oui... à moins que ça ne soit on ne peut plus naturel, 
et loin de vous inquiéter, il y aurait peut-être lieu de 
vous réjouir. 

LAMBERT. 

Gomment ça? 

AUBIERGE. 

Voyons, voyons, tristesse vague, extrême nervosité, 
malaises subits et passagers, ça ne vous dit rien? C'est 
là pourtant des phénomènes bien connus et on sait ce 
qu'ils annoncent habituellement. 

24. 



2S2 LE TORRENT 

LAMBERT. 

Je n'y suis pas du tout... je vous avoue que je n'y 
suis pas du tout... 

AUBIERGE. 

Vous avez déjà eu deux enfants... Ah! vous n'êtes 
pas observateur. 

LAMBERT. 

Ah! j'y suis maintenant. Alors, vous croyez? Ah! oui, 
oui... mais non, ça ne peut pas être ça!... 

AUBIERGE. 

On ne sait jamais. 

LAMBERT. 

J'en suis moralement sûr. 

AUBIERGE. 

Oh! moralement, ça ne suffit pas; la nature se charge 
de donner des démentis formels aux présomptions mo- 
rales. 

LAMBERT. 

Ecoutez, docteur, j'ai, comme on dit en mathéma- 
tiques, des raisons nécessaires et suffisantes pour ne 
craindre aucun démenti de la part de la nature. 



AUBIERGE. 



Alors, c'est différent. 

LAMBERT. 

Mais je continue : hier soir, après être allée voir Cé- 
line, elle est rentrée encore plus triste, plus étrange 
qu'à l'ordinaire. Pendant tout le dîner, elle n'a pas dit 
un mot... elle n'entendait même pas quand on lui par- 
lait et, cette nuit, elle n'a pas dû dormir, car je l'ai 
entendue aller et venir dans sa chambre. Quand je lui 
demande ce qu'elle a, si elle souffre, elle ne veut rien me 
dire. Alors, je vous ai prié de venir; j'ai pensé que vous 
auriez plus d'autorité, qu'elle se confierait plus volon- 
tiers à vous... vous savez, les femmes ont des idées sin- 
gulières. 



ACTE QUATRIÈME 283 

AUBIERGE. 

D'après ce que vous me dites, je pense que nous avons 
affaire à une maladie nerveuse assez aiguë... Ah! c'est 
si fréquent maintenant... à moins qu'il n'y ait autre 
chose... enfin, nous allons voir. 

A ce moment, Valentinc entre. 



SCÈNE III 
VALENTLXE, LAMBERT, AUBIERGE 



Bonjour, docteur, vous allez bien? 

AUBIERGE. 

Mais il paraît que c'est à vous, madame, qu'il faut 
demander ça. 

LAMBERT. 

Pourquoi es-tu descendue, puisque je t'avais fait 
dire par Amélie que le docteur allait monter te voir? 

VALENTINE, ncUciacol. 

Je suis descendue pour éviter au docteur la peine de 
monter et pour te dire aussi qu'il était inutile de déran- 
ger M. Aubierge. D'ailleurs, je l'ai vu hier auprès de 
Céline... si j'avais eu quelque chose à lui dire, je le lui 
aurais dit, et je n'ai rien à lui dire aujourd'hui de plus 
qu'hier. 

LAMBERT. 

J'aurais désiré pourtant avoir son avis... 

VALENTINE, soudain ti-ès fébrile. 

Mais je ne suis pas malade. Ah ! je t'en prie, qu'on me 
laisse... qu'on me laisse! 

LAMBERT, iu docteur. 

Vous voyez. 



284 LE TORREiNT 

AUBIERGE. 

Écoutez ! n*insistez pas, il est inutile de la contrarier. 
Eh bien! madame, en ce cas, je ne vais pas m'attarder 
ici, d'autant plus que j'ai encore toutes mes visites à 
faire. Allons, au revoir, madame. 

LAMBERT, le reconduisant. 

Vraiment, docteur, je regrette de vous avoir dérangé. 

AUBIERGE, déjà sur la porte. 

Mais pas du tout; d'ailleurs, quand vous aurez besoin 
de moi, je suis toujours à votre disposition. 

Ces derniers mots se disent au dehors. 



SCENE IV 
VALENTINE, LAMBERT. 

LAMBERT, venant de reconduire Aubierge. 

Eh bien! Tu restes là... tu ne vas pas t'habiller? Tu 
sais que nous déjeunons chez de Courrezac et que les 
Versannes viennent nous prendre à onze heures. 

VALENTINE. 

Oui, oui, je sais... je suis prête. 

LAMBERT, la regardant. 

Tiens, au fait, c'est vrai... tu n'es pas en retard, (un 
silence.) Pourquoi n'as-tu pas voulu consulter Aubierge? 
C'est très ennuyeux de l'avoir fait venir pour rien. De 
quoi avons-nous l'air? Une autre fois, dans un cas 
pressé, il ne se dérangera pas. 

VALENTINE. 

Pourquoi l'as- tu fait venir? Je ne te l'avais pas de- 
mandé. 



ACTE QUATRIÈME 285 

LAMBERT. 

Je l'ai fait venir, je l'ai fait venir, parce que tu es 
malade, quoi que tu en dises... Il n'y a qu'à te regarder : 
tu as une mine de papier mâché; tu es malade... tu ne 
veux pas en convenir, c'est absurde, il n'y a pas de 
honte à ça. Si, comme le croit le docteur, c'est une ma- 
ladie nerveuse, il faut te soigner, suivre un traitement, 
prendre du bromure, des douches, enfin te soigner. Moi, 
quand j'ai eu ma maladie d'estomac, je me suis soigné. 
Mais à quoi bon lutter contre l'évidence et s'entêter à 
dire : « Je n'ai rien, je n'ai rien », lorsque ce sont per- 
pétuellement des larmes et des figures d'enterrement... 
sans compter que ça n'est pas amusant non plus pour 
moi. Je commence à en avoir assez. C'est très joU d'avoir 
des nerfs, mais il ne faut pas que les autres en souffrent. 
Enfin, ce qui s'est passé encore cette nuit, ça n'est pas 
naturel... ça ne peut pas durer. 

VALENTIXE. 

Oui, je comprends que tu sois las de mes tristesses. 
Tu as raison, ça ne peut pas durer et c'est pour ça qu'il 
faut que je te parle. 

^^ « LAMBERT. 

Ah! enfin, ça n'est pas dommage... je ne serai pas 
fâché de savoir ce que tu penses. 

» VALENTINE. 

C'est ^Tai, voilà neuf ans que nous vivons ensemble et 
tu ne me connais pas... tu n'as jamais cherché à me con- 
naître : nous vivons à côté l'un de l'autre, sous le même 
toit, comme deux étrangers. 

LAMBERT. 

Je ne te connais pas... je ne te connais pas... c'est ta 
faute : tu ne parles jamais. 

VALENTINE. 

Tu n'entends pas mon silence! En ce moment même, 
il se passe autour de toi, chez toi, des choses tragiques 
et tu n'en es même pas effleuré. 



286 LE TORRENT 

LAMBERT. 

Quelles choses tragiques? Voilà encore que tu fais du 
roman. 

VALENTINE. 

Ça n'est pas du roman, c'est la vie. 

LAMBERT. 

Tais-toi donc : je la connais mieux que toi, la vie. 

VALENTINE. 

Tu crois la connaître, mais tu en ignores tout un côté 
qui, pour certains, est Tessentiel. 

LAMBERT. 

Quoi... quel côté ? Pourquoi prends-tu des airs de vic- 
time? De quoi te plains-tu? Tu n'es pas heureuse? Que 
veux-tu dire? 

VALENTINE. 

Je veux dire qu'une femme a des sentiments, des 
aspirations, un besoin d'idéal ! 

LAMBERT. 

J'avoue ne pas comprendre. Explique-toi, dis-moi 
des choses claires, positives, si tu veux que je te réponde, 
et non des mots dénués de tout sens; mais je te pré- 
viens que je n'aurai pas la patience d'écouter des diva- 
gations. 

VALENTINE. 

J'ai bien eu la patience, moi, de taire pendant neuf 
ans mes désillusions de corps et d'âme : oui, le lende- 
main même du mariage, j'aurais voulu crier mon déses- 
poir et ma révolte et mon dégoût de ses brutalités. 

LAMBERT. 

Alors > tu as attendu neuf ans pour me dire ça! Et 
c'est aujourd'hui que tu viens te plaindre d'avoir été 
méconnue, incomprise ? Tu me parles de tes aspirations, 
des brutalités du mariage. Pourquoi m'as-tu épousé ? 



ACTE QUATRIEME 287 

VALENTINE. 

Est-ce que je savais? 

LAMBERT. 

Tu savais très bien, et le temps est passé où les jeunes 
filles arrivaient au mariage naïves et ignorant tout. 
Que viens-tu me parler de ton besoin d'idéal! Je ne suLs 
pas un héros de roman, c'est entendu, mais tu savais 
qui j'étais quand j'ai demandé ta main... Je ne me suis 
pas fait passer pour un poète ou pour un officier de ca- 
valerie; et, pendant que je te faisais la cour, je te défie 
de me citer une seule conversation où je t'aie parlé de 
littérature ou de voj^age en Italie 1 Le mariage n'est pas 
une aventure passionnelle, ma chère amie... Je me suis 
marié pour fonder une famille, pour avoir des enfants. 
Si tu y cherchais autre chose, j'en suis bien fâché; mais, 
encore une fois, il ne fallait pas m'épouser. 

VALENTINE. 

Sans doute, mais j'habitais une ville de province où 
les partis étaient rares; tu étais un parti convenable; 
nos fortunes s'équilibraient; ma dot te permettait 
d'acheter la maison de ton père et ce fut le point de 
départ de notre union ! 

LAMBERT. 

Oui... Le mariage est aussi une association... Il n'y a 
pas à s'en cacher, lorsque les choses se passent loyale- 
ment de part et d'autre. Tes parents savaient que ta dot 
me servait à payer la papeterie et j'ai tenu à ce que toi- 
même fusses mise au courant. 

VALENTKNE. 

Ah! c'était le mariage de raison dans toute sa folie, 
le mairiage de convenance dans tout son cynisme ! 

LAMBERT. 

C'était un mariage comme il s'en fait cent mille et 

dont les femmes se contentent. 



288 LE TORRENT 

VALENTINE. 

Parce qu'on ne le sait pas... toutes les femmes n'ont 
pas ma franchise. Enfin, tout le monde a exercé une 
pression sur moi : père, mère, parents, amis, et l'abbé 
Bloquin lui-même; on m'a démontré les avantages de 
cette union. Et puis, les parents vous disent qu'ils sont 
vieux, qu'ils peuvent mourir et qu'ils partiraient tran- 
quilles, s'ils savaient leur fille établie... établie, voilà leur 
mot et voilà leur rêve pour nous ! 

LAMBERT. 

Mais oui, établie... C'est étrange comme les mots 
les plus simples te bouleversent! Mais si ce mariage te 
déplaisait à ce point, il fallait le déclarer à tes parents. 

VALENTINE. 

J'ai dit à mon père que je ne t'aimais pas : il ne m'a 
même pas écoutée... je l'ai dit à ma mère : elle m'a affir- 
mé que ça viendrait, qu'à défaut d'amour, il y avait 
l'affection, l'estime, l'habitude, que sais-je?... qu'elle- 
même n'aimait pas mon père lorsqu'elle s'était mariée 
et qu'elle avait été pourtant très heureuse. D'ailleurs, 
elle mentait... Je l'ai su depuis. Mais c'est avec de tels 
mensonges que l'on nous sacrifie, et nous avons dans le 
sang, par nos grand'mères et par nos mères, la résigna- 
tion héréditaire au mariage d'intérêts et d'hypocrisie. 
Voilà comment je t'ai épousé. Oh! ce n'est pas de ta 
faute, je le reconnais, c'est la faute du mariage tel qu'on 
le comprend dans notre monde. Toi, tu t'es marié pour 
avoir des enfants; c'est, en effet, une raison très respec- 
table; tu t'occupais beaucoup de tes affaires, ce qui 
t'empêchait sans doute de t'occuper de moi, et j'ai cru 
longtemps que ça devait être ainsi... c'est pourquoi je 
me suis tue, pendant neuf ans, résignée. 

LAMBERT. ^'" 

Tu aurais bien fait de continuer et de m'épargner tes 
doléances rétrospectives, j 4^ 



ACTE QUATRIEME 289 

VALENTINE. 

Je ne peux plus me taire maintenant. 

LAMBERT. 

Ah!... pourquoi donc? 

VALENTINE. 

Parce que, tandis que nous vivions ainsi près et, 
pourtant, si loin l'un de l'autre, j'ai rencontré un homme 
qui m'a entourée de dévouement et de tendresse, un 
homme qui m'a aimée, comprends-tu? qui m'a aimée! 
Alors, moi aussi, je l'ai aimé. 

LAMBERT. 

Mais comment l'as-tu aimé ? Tu as été sa maltresse ? 

VALENTINE. 

Oui. 

LAMBERT. 

Toi, toi, tu as eu un amant ! Voyons, ça n'est pas pos- 
sible. 

VALENTINE. 

Je porte en moi la preuve de cet amour. 

LAMBERT. 

Ah ! Voilà donc la cause de tes larmes et de tes ma- 
laises. Je comprends pourquoi tu as refusé de voir le 
docteur... et moi qui étais encore assez bête pour m'in- 
quiéter de ta santé! Quel est cet homme d'abord? 

VALENTINE. 

Peu importe. 

LAMBERT. 

Comment, peu importe? Je ne suis qu'un homme 
sans idéal, très terre à terre, un industriel, un papetier, 
tout ce que tu voudras; mais jo n'entends pas qu'on me 
trompe, qu'on me rende ridicule! Je veux savoir le nom 
de ton amant... et d'ailleurs, je le connais... c'est Ver- 
sannes, ça ne peut être que lui... je vais aller le trouver. 



290 LE TORRENT 

VALENTINE. 

C'est inutile... tu ne le rencontreras pas... il est parti. 

LAMBERT. 

Ah! il est parti? C'est bien commode en effet et sur- 
tout très courageux ! 

VALENTINE. 

Oui, il est parti et je devais le rejoindre; mais au 
moment de me séparer de mes enfants, je n'en ai pas eu 
la force. Je n'ai pas voulu non plus tenter de redevenir 
ta femme, comme tant d'autres à ma place n'auraient 
pas hésité à le faire; je n'ai pas voulu jouer une comédie 
aussi odieuse et te duper aussi bassement. Si audacieuse 
que puisse te paraître ma démarche, j'ai mieux aimé te 
dire la vérité, espérant que tu m'en saurais gré. 

LAMBEBT. 

Comment donc! mais je t'en sais un gré infini. Où 
veux-tu en venir? 

VALENTINE. 

Je viens te demander de rester auprès de mes enfants. 

LAMBERT. 

Et Versannes ? 

VALENTINE. 

J'ai décidé de ne plus le revoir... jamais, je le jure : la 
loyauté de ma démarche est une garantie de ce ser- 
ment. Nous vivrons comme par le passé, étrangers l'un 
à l'autre, mais aux yeux du monde, nous resterons unis. 

LAMBERT. 

Ah! tu arranges ça comme ça, toi? Alors, c'est une 
affaire que nous traitons ! Et quel est mon avantage à 
moi, dans tout ça, si c'est une affaire? Et tu crois que 
je vais accepter bonnement dans ma maison l'enfant 
d'un autre et que je travaillerai pour le nourrir et pour 
l'élever? Et que mes enfants traiteront cet étranger 
comme leur propre frère? Non, non, chacun les siens... 
ce serait trop commode. Tu n'as pas réfléchi une 
seconde, ça n'est pas possible. 



ACTE QUATRIÈME 291 

VALENTI>E. 

Oui, je suis coupable, je t'ai gravemeat offensé et je 
te demande pardon... 

LAMBERT, 

En vérité, il est bien temps. 

VALE^'TINE. 

Mais je te supplie de me laisser auprès de mes enfants, 
car les torts que j'ai envers toi ne m'empêchent pas 
d'avoir été pour eux la mère la plus tendre et la plus 
dévouée. Tu ne peux pas dire le contraire; tout le 
monde le reconnaît. Je ne m'en vante pas, c'est tout 
naturel; mais je suis bien obligée de me défendre, 
n'est-ce pas? Et ce que je fais, ce que je fais en ce mo- 
ment, n'est-ce pas une preuve de rafîection passionnée 
que je leur ai vouée? Je ne peux pas me séparer d'eux, 
non, ça, je ne le peux pas. D'ailleurs, dans leur intérêt 
même, ils ont encore besoin de moi : il faut que je reste 
auprès d'eux. 

LAMBERT. 

J'y serai, moi, et ça suffit. 

VALENTINE. 

Hélas ! tes soins et ceux que pourront leur donner des 
domestiques même dévoués ne remplaceront jamais 
mes soins, tu le sais bien. Voyons, je t'en supplie à ge- 
noux, je suis à tes pieds, je te demande pardon, je m'hu- 
milie. 

LAMBERT. 

Mais non, c'est inutile, la solution que tu me proposes 
est inacceptable, c'est absurde. 

VALE-NTINE. 

Voyons, écoute-moi, écoute-moi : tu ne souffres pas 
dans ton amour, c'est ton orgueil seul qui est atteint. 

LAMBERT. 

Et mon honneur? 



292 LE TORRENT 

VALENTINE. 

Ton honneur! Mais, si tu uses de tes droits, songe au 
scandale qui en résultera... et pour toi-même et pour 
nos enfants, ne vaut-il pas mieux le silence... le silence! 
D'ailleurs, je tiendrai si peu de place dans ta maison..., 
tu t'apercevras encore moins que jadis de ma présence. 
Je te demande de me consacrer désormais tout entière à 
mes enfants... tu ne peux pas me refuser ça. 

LAMBERT. 

Mais tu es indigne, entends-tu, indigne de t'occuper 
d'eux. 

VALENTINE. 

Ah! ne dis pas ça. Tu ne devines donc pas le combat 
effroyable qui s'est livré en moi. Pourtant tu m'as en- 
tendue pleurer toute la nuit... j'ai cru que j'allais deve- 
nir folle. Tiens! il y a en ce moment un homme qui 
m'attend et son existence dépend de la décision que 
j'aurai prise... je pouvais partir avec lui... avec lui je 
pouvais être si heureuse que j'aurais oubUé peut-être 
un jour, qui sait? ces mêmes enfants qui m'attachent 
ici, et je ne peux pas partir... et tu dis que je suis une 
mère indigne, alors que je leur sacrifie mon amour, mon 
bonheur et toute ma vie. 

LAMBERT, au comble de la fureur conjugale. 

Tu oses me parler de ton amour et de cet homme. 
Tiens, tu mériterais... 

Il la prend par le bras et la secoue rudement. 
VALENTINE. 

Oh! je VOUS en prie, lâchez-moi et ne criez pas ainsi... 
exphquons-nous... 

LAMBERT. 

Gomment!... expliquons-nous? 

VALENTINE. 

Oui, lorsqu'on a fait le mariage que nous avons fait, 
mariage sans amour de part et d'autre, admettons logi- 



ACTE QUATRIÈME 293 

quement que s'il survient dans une semblable union des 
complications, on doit les discuter sans passion et sans 
fièvre... comme deux associés... comme le mari et la 
femme que nous avons été. 

LAMBERT. 

Ça dépend de quelles complications! En effet, je ne 
vous connaissais pas et vous ne manquez pas d'audace! 

VALENTINE. 

Je n'ai eu que de l'humilité tout à l'heure. 

LAMBERT. 

Je vous chasse, entendez-vous, je vous chasse... allez 
rejoindre votre amant, je ne vous retiens pas. 

VALENTINE. 

Je ne veux pas quitter mes enfants. 

LAMBERT. 

Vous ne voulez pas ! mais de quel droit imposeriez- 

vous ici une volonté ? 

VALENTINE. 

Je ne m'en irai pas... ou alors j'emmènerai mes en- 
fants.., ils m'appartiennent autant qu'à vous. 

LAMBERT. 

Vos prétentions sont vraiment grotesques; vous 
savez bien que je demanderai le divorce et que la loi me 
les donnera. 

VALENTINE. 

Je ne reconnais pas de loi au monde qui fasse qu'on 
ait le droit de retirer à une mère ses enfants. 

LAMBERT. 

Pourtant, cette loi existe, je vous assure, surtout 
lorsque la mère est une... 

VALENTINE. 

Taisez- vous! Ils vous ont coûté pour naitre quelques 

25. 



^294 LE TORRENT 

minutes de plaisir, mais c'est moi qui ai souffert pour 
les mettre au monde et qui ai failli en mourir, c'est moi 
qui les ai nourris, qui ai passé des nuits auprès d'eux 
quand ils étaient malades, qui ai tremblé pour eux à 
chaque instant... c'est moi qui la première ai vu dans 
leurs yeux leur âme s'éveiller, et c'est moi qu'ils ont 
connue et appelée la première. Vous voyezr bien que 
c'est à moi qu'ils appartiennent. 

LAMBERT. 

Ne vous épuisez pas en paroles inutiles... le père a des 
droits imprescriptibles : mes enfants sont à moi, je les 
garde. 

VALENTINE. 

Mais si le père a de tels droits, il a des devoirs équiva- 
lents, je suppose. Vous êtes- vous inquiété de l'enfant 
que vous avez eu, dans le temps, avec une pauvre fille 
morte depuis à l'hôpital? 

LAMBERT. 

Qu'est-ce que vous aller chercher là? Ça ne vous re- 
garde pas... d'abord comment savez-vous? 

VALENTINE. 

Je le sais. Et quand les grands-parents vous ont 
écrit pour vous démander quelque secours, vous ne 
leur avez même pas répondu... il a fallu qu'ils s'adressent 
à moi et que ce soit moi qui leur fasse parvenir, à votre 
insu, de quoi l'élever. Je ne me suis pas révoltée, moi, 
à l'idée de m'occuper de l'enfant d'une autre ! 

LAMBERT. 

Ça n'a pas le moindre rapport. 

VALENTINE. 

g'Ah ! les enfants appartiennent au père, et c'est pour 
ça que vous ;avez_^ chassé d'ici une pauvre fille séduite 
par un de vos^ouvriers, sans même user de votre au- 
torité pour engager cet homme à reconnaître cet enfant. 



ACTE OrATKlÈME 295 

LAMBERT. 

\'ous ne me parlez que de bâtards!... et le mariage, 
qu'eu faites-vous? 

VALENTINE. 

J'en fais l'institution la plus féroce, quand elle n'est 
pas la plus douce! Et pourtant, quoique nous ayons 
fait le mariage que nous avons fait, je vous aurais été 
fidèle, je le jure, si vous aviez été un brave et digne 
homme; mais ce sont vos idées bourgeoises et mes- 
quines, vos actes en contradiction constante avec vos 
théories, et votre âme vulgaire et pleutre, oui, c'est 
tout cela qui a créé un abîme entre nous. Insensée que 
j'étais de croire qu'en venant vous dire la vérité, vous 
m'en sauriez gré et que vous auriez peut-être ime lueur 
d'humanité! Mais vous êtes sans justice et sans pitié! 
Ah! j'aurais dû prévoir qu'après avoir eu, pendant plus 
de deux ans, toute l'indifférence d'un mari, vous auriez 
tout à coup toute la fureur d'un amant! Oui, j'aurais 
dû le prévoir et suivre le conseil que m'a donné un 
prêtre, c'est-à-dire redevenir votre femme... 

LAMBERT. 

Misérable ! 

VALENTINE, 

Mais pour une telle ruse il fallait encore trop de cou- 
rage... ou plutôt, j'aurais dû partir et emmener mes 
enfants; je les aurais cachés et, si vous aviez découvert 
notre retraite, vous m'auriez tuée plutôt que de me les 
arracher. 

LAMBERT. 

Vous m'insultez maintenant; vous me menacez... 
Une dernière fois, allez- vous en, si vous ne voulez pas 
que je vous fasse jeter à la porte. 

VALENTINE. 

Non, non, c'est inutile... n'appelez personne... je 
m'en vais. 

LAMBERT. 

C'est ça... allez le rejoindre... Où allez-vous par là? 



296 LE TORRENT 

VALENTINE, avec une grande autorité. 

Je vais dire adieu à mes enfants. 

LAMBERT. 

Attendez : vous leur direz adieu ici devant moi. 

(il sonne : la femme de chambre apparaît.) OÙ SOUt leS eufauts ? 
AMÉLIE. 

Mais, monsieur, ils sont par là... ils jouent. 

LAMBERT. 

Dites-leur de venir ici, tout de suite. 

AMÉLIE. 

Bien, monsieur. 

Elle sort. 

VALENTINE. 

Vous avez peur que je les vole? 

LAMBERT. 

Je ne sais pas de quoi j'ai peur... dans l'état d'exalta- 
tation où vous êtes, vous êtes capable de tout. 



SCÈNE V 
VALENTINE, LAMBERT, MARIE et PIERRE. 

LAMBERT, aux enfants. 

Dites adieu à votre mère. 

VALENTINE, les embrassant en sanglotant. 

Adieu, mes pauvres petits, adieu, adieu! 

MARIE. 

Comme tu nous embrasses fort, mère chérie... Tu vas 
donc bien loin? 



ACTE QUATRIÈME 297 

VALENTINE. 

Oui, mes chéris, je vais très loin... très loin. 

PIERRE. 

Alors, emmène-nous. 

VALENTINE. 

Je ne le peux pas. 

MARIE. 

Quand reviendras-tu? 

VALENTINE. 

Je ne sais pas... je ne sais pas. 

LAMBERT. 

Allons, en voilà assez... ces scènes-là émotionnent les 
enfants plus qu'il n'est nécessaire... c'est très mauvais 
pour eux... il faut vous en aller... 

VALENTINE, maintenant accablée et sans force. 

Je m'en vais, je m'en vais... 

Elle se dirige vers la porte, les enfants la suivent en criant, mais 
Lambert se met entre eux et leur mère. Tous trois la regardent 
disparaître. 



SCÈNE VI 
LAMBERT, PIERRE, MARIE. 



LAMBERT, aux enfants. 

Vous allez me faire le plaisir de rester ici et surtout 
de ne pas pleurnicher comme ça... Jouez là sans faire 
de bruit. 

MARIE. 



Nous n'avons pas envie de jouer. 



298 LE TORRENT 



LAMBERT. 



Eh bien ! lisez, regardez les images, faites ce que vous 
voudrez... mais surtout restez tranquilles, vous m'avez 
compris ? 

Les enfants vont sans bruit chercher un grand livre que Marie ouvre 
sur ses genoux. Pierre s'assied à côté d'elle et tous deux semblent 
s'occuper à regarderies images; Lambert se promène à grands pas 
dans le salon, puis s'installe à l'autre bout de la pièce, à une table. 
Il commence une première lettre qu'il déchire, puis il en écrit une 
autre, et quand il paraît bien absorbé dans cette besogne, les enfants 
s'enhardissent à parler tout bas, 

PIERRE. 

Où qu'elle est, maman? 

MARIE. 

Je ne sais pas. 

PIERRE. 

Quand est-ce qu'elle reviendra? 

MARIE. 

Je ne sais pas. 

PIERRE. 

Si nous allions la retrouver? 

MARIE. 

Nous ne savons pas où elle est. 

PIERRE. 

C'est vrai. 

LAMBERT, levant la tête. 

Chut ! Parlez plus bas ! 

MARIE. 

Papa est méchant... c'est lui qui fait pleurer maman, 
c'est lui qui Fa renvoyée. Je le déteste, je ne veux plus 
qu'il m'embrasse. 

PIERRE. 

Moi non plus. 

MARIE. 

Tu dis ça et puis tu te laisseras faire, tu es moins 
entêté que moi d'abord, parce que je suis une fille. Moi, 
je ne me laisserai pas embrasser. 



ACTE QUATRIÈME 299 

PIERRE. 

Oui, mais moi, quand je serai grand, j'aurai un fusil 
et je défendrai maman. 

MARIE. 

En attendant, tu ne sais pas ce qu'on va faire? 

PIERRE. 

Non. 

MARIE. 

On n'apprendra plus ses leçons; on ne fera plusses 
devoirs, on désobéira tout le temps... on sera insuppor- 
table. 

PIERRE. 

Oui, oui, c'est ça. 

MARIE. 

Il ne faut pas dire oui, oui, et ne pas le faire... Jure- 
le-moi. 

PIERRE, très grave. 
Je te le jure ! (ll fait le signe de la croix et crache en étendant la 
main; mais pris d'un scrupule.) Est-CC qu'oU Sera aUSSi méchaut 

avec l'abbé Bloquin? 

MARIE. 

Oh! non, excepté avec l'abbé Bloquin ! 

A ce moment on entend la cloche sonner. 

LAMRERT, regardant à sa montre. 

Tiens, pourquoi sonne-t-on? II n'est pourtant pas 

midi. Il est à peine onze heures, (u sonne, U femme de chambre 

entre.) AméUc, dites donc à François d'aller au plus vite 
à l'usine et de demander au contremaître pourquoi il 
fait sonner la cloche? 

AMÉLIE. 

Monsieur, voilà justement le contremaître qui vient 
en courant. 

En etl'et, au même instant, Rousseau le contremaître entre par la 
porte vitrée qui outre sur le parc... il est extrêmement pâle. 

LAMBERT. 

Hé bien! Rousseau, qu'y a-t-il donc? 



300 LE TORRENT 

ROUSSEAU, l'entraînant. 

Venez, monsieur... Je ne peux pas vous dire ça 
devant... 

Il désigne les enfants. 

LAMBERT. 

Mais quoi? 

ROUSSEAU. 

Ah! monsieur... un accident épouvantable! Votre 
femme... venez, monsieur, venez... 

LAMBERT. 

Ah! il ne manquait plus que ça... Améhe, emmenez 
les enfants tout de suite, comme ils sont, chez leur 
grand'mère... vous resterez avec eux jusqu'à ce que je 
vienne... 

Il sort avec le contremaître. 

AMÉLIE. 

Allons, Pierre, Marie, venez mettre vos chapeaux, 
nous allons chez grand'mère... 

PIERRE. 

Est-ce que nous y retrouverons maman, dis? 

AMÉLIE. 

Mais oui, mon pauvre mignon! 

Les enfants sortent avec Amélie... Quelques secondes pendant les- 
quelles on entend aller et venir, courir, parler dans la maison et 
dans le jardin. 



SCÈNE VII 
CHARLOTTE, MORINS, SAINT-PHOIN. 

CHARLOTTE, toujours très gaie. 

Tiens! il n'y a personne... on entre ici comme dans 
un moulin... nous n'avons pas rencontré un seul domes- 
tique. 



ACTE QUATHIÈME 301 

MORINS. 

M. Lambert doit être à son usine. 

CHARLOTTE. 

Sans doute, mais ce qui m'étonne, c'est que Valentine 
ne soit pas encore descendue, elle qui est toujours prête 
trois heures d'avance. Je vais monter chez elle. 

Elle sert. 

MORINS. 

Si VOUS sonniez, Saint-Phoin? Quelquefois, en ap- 
puyant sur un bouton, il vient un domestique : c'est 
une des applications de Télectricité. 

SAINT-PHOIN, qui a sonné. 

Ou il ne vient personne. Cette habitation offre tous 
les symptômes d'une maison d'où les maîtres sont ab- 
sents... j'en conclus que les Lambert sont partis. 

CHARLOTTE, rentrant dans le salon. 

Elle n'y est pas... je n'ai pas vu non plus les enfants, 
je n'ai vu personne... 

SAINT-PHOIN. 

C'est qu'ils sont partis. Mais qu'y avait-il de con- 
venu? 

CHARLOTTE. 

Il y avait de convenu que nous devions venir prendre 
les Lambert à onze heures. Je l'ai dit encore hier à 
Valentine en la quittant, il est à peine onze heures et 
quart et l'on a toujours le quart d'heure de grâce... 
Saint-Phoin, si vous alliez voir à l'usine si M. Lambert 
y est, au lieu de rester là, planté comme un terme. 

SAINT-PHOIN. 

J'y vais. 

II sort. 

CHARLOTTE, criant. 

Dépêchez- vous! 

m. 26 



302 LE TORRENT 

SCÈNE VIII 
CHARLOTTE, MORINS. 

CHARLOTTE. 

Ce serait ennuyeux tout de même, s'ils ne nous avaient 

pas attendus ! (EUe va près du piano, elle regarde la musique qui est 

sur le pupitre.) Robert Schumann : Les amours du poète... 
L'amour d'une femme... Mon cœur, tu frémis., tu 
doutes... C'est bien pour Valentine, cette musique-là... 
Vous ne trouvez pas? 

MORINS. 

Oui, Mme Lambert est très Schumann... Ah! c'est le 
musicien de la souffrance, de la douleur dans l'amour. 

CHARLOTTE. 

Vous aimez la musique ? 

MORINS. 

Je l'adore. 

CHARLOTTE. 

Mais vous devez aimer la musique embêtante, vous. 

MORINS. 

Ce qui est embêtant pour vous peut ne pas l'être 
pour moi. 

CHARLOTTE. 

Enfin, la musique savante, très compliquée. 

MORINS. 

J'aime celle-là et aussi la musique très naïve, très 
simple et surtout très chantante... Vous êtes musi- 
cienne ? 

CHARLOTTE. 

J'ai appris le piano comme tout le monde, mais je 
tapote. 



ACTE QUATRIÈME 303 

MORINS. 

Tapoter n'e^t pas jouer. 

CHARLOTTE. 

Moi, j'aime la musique capiteuse, vous savez, la 
musique qui vous donne la sensation d'un Champagne 
très sec ou d'un vin d'Italie très doré. J'adore les tzi- 
ganes. 

MORINS. 

Méfiez-vous. 

CHARLOTTE. 

Oh! Il n'y a pas de danger! J'aime surtout leurs 
valses, et puis ça me rappelle le temps où j'étais jeune 
fille, quand j'allais presque tous le? soirs au bal et que 
je dansais jusqu'au matin. C'était le bon temps. 

MORINS. 

En somme, vous regrettez ce temps-là? 

CHARLOTTE. 

Oh! oui. 

MORINS. 

Vous VOUS ennuyez à la campagne? 

CHARLOTTE. 

Moi, je n'aime ni la campagne, ni la montagne, ni la 
mer... c'est bien simple. 

MORINS. 

Aimez- VOUS le ciel? 

CHARLOTTE. 

Bien sûr... cette question... tout le monde aime le 
ciel. 

MORINS. 

Quand on n'aime pas la mer, on peut très bien ne pas 
aimer le ciel! Et alors, songez à l'existence des femmes 
qui n'aiment pas le ciel. Elles ne savent vraiment pas 
où aller? 

CHARLOTTE. 

Vous vous moquez de moi. 



304 LE TORRENT 

MORINS. 

Non, je ne[me moque pas de vous... Ce serait très mal. 

CHARLOTTE, riant. 

Ah! comme vous avez dit ça... Dieu! que vous êtes 
drôle ! Mais, voilà Saint-Phoin qui revient. 

En effet, Saint-Phoin entre... il a l'air bouleversé. 



SCENE IX 

CHARLOTTE, MORINS, SAINT-PHOIN, 
pui3 LABBÉ BLOQUIN. 

CHARLOTTE. 

Eh bien! ils sont partis? Mais qu'est-ce que vous 
avez? 

MORINS. 

Vous êtes tout tremblant. 

SAINT-PHOIN. 

Ah! il y a de quoi... figurez-vous... il est arrivé un 
malheur épouvantable. Ah ! cette pauvre Mme Lambert ! 

CHARLOTTE. 

Valentine ? 

SAINT-PHOIN. 

Oui, figurez- vous, elle est tombée là, au bout du 
parc, dans le torrent, à cinquante mètres, au-dessus de 
l'usine... alors le courant... Ah! c'est horrible!... l'a 
entraînée au-dessous de la roue... 

CHARLOTTE. 

Sous la roue de l'usine. 

SAINT-PHOIN. 

Oui, oui, elle a été accrochée par ses vêtements. 



ACTE QUATRIÈME 305 

CHARLOTTE. 

Oh! "mon Dieu! c'est affreux; mais vous l'avez vue? 
Elle est morte? 

SAINT-PHOIN. 

Je ne sais pas, je ne l'ai pas vue, mais si elle a été 
accrochée par la^oue, vous comprenez, elle a dû être 
broyée... 

CHARLOTTE. 

Quelle mort terrible ! Mais, voyons, comment a-t-elle 
pu tomber dans l'eau? 

SAINT-PHOIN. 

Son pied aura glissé, sans doute. 

CHARLOTTE. 

Mais comment a-t-elle pu glisser? Vous savez bien 
qu'on a mis un grillage à cet endroit-là, justement, à 
cause des enfants. 

SAINT-PHOIN. 

Écoutez... moi, je n'en sais pas plus long. C'est un 
ouvrier qui m'a raconté ça... alors, je suis accouru vous 
le dire. 

A ce moment, l'abbé Bloquin apparaît. 

MORINS, se précipitant vers lui. 

Vous venez de là-bas, monsieur le curé ? 

l'abbé bloquin. 

Oui, c'est fmi, hélas! c'est bien fini... on va la ramener 
ici. 

CHARLOTTE. 

On va la ramener ici? Partons! moi, je ne veux pas 
voir ça... non, non, je ne veux pas la voir. Je n'ai pas le 
courage de rester, de me trouver en face de son mari, 
partons, partons ! 

SAINT-PHOIN. 

Pourtant, il faudrait que quelqu'un restât auprès de 
M. Lambert, dans un pareil moment? 

26. 



306 LE TORRENT 

l'abbé bloquin. 
Je resterai, moi, monsieur. Mais vous, madame, 
allez-vous-en, allez-vous-en; il vaut mieux, en effet, 
que vous ne soyez pas là. (a saint-Pboin.) Emmenez-la, 
monsieur, faites-la passer de ce côté. 

Il désigne le côté opposé au parc. 

SAINT-PHOIN, emmenant Charlotte. 

Oui, venez, venez... Ça vaut mieux pour vous... 

Cependant l'abbé Bloquin et Morins sont restés seuls et quand Char- 
lotte et Saint-Phoin ont disparu. 

MORINS. 

Pauvre femme ! Elle s'est tuée ! 

l'abbé bloquin. 
Ne dites pas ça, monsieur... surtout, il ne faut pas 
dire ça. 

MORINS. 

h moi, vous pouvez le dire : je savais tout... 

l'aRBÉ BLOQUIN. 

Ah! Mais comment?... 

MORINS. 

Julien m'avait confié son amour pour Mme Lambert 
et ses projets... Ah! si j'avais su, comme je l'aurais dis- 
suadé de partir! 

l'abbé bloquin. 

Quoi? Vous lui avez conseillé de partir, d'emmener 
cette malheureuse femme? 

MORINS. 

Oui. 

l'abbé bloquin. 

Ah ! monsieur, que ce soit le remords de toute votre 
vie ! Elle a préféré cette mort horrible à la désertion de 
son foyer, à la défection à ses devoirs ! 

MORINS. 

Je sais, monsieur le curé,"ce que vous lui aviez con- 
seillé, ce que vous lui aviez ordonné même, au nom de 



ACTE QUATRIÈME 307 

votre religion. Je pourrais vous répondre qu'elle a 
mieux aimé mourir, qu'elle a préféré son corps broyé 
à son âme souillée. 

l'abbé bloquin. 

Que voulez- vous dire? J'ai parlé selon ma conscience. 

MORINS. 

J'ai parlé aussi selon la mienne, je le jure! Mais à 
quoi bon récriminer? Ah! monsieur, nous avons été 
dans tout ceci deux pauvres augures et, maintenant, 
nous ne pouvons pas nous regarder sans pleurer. Je 
reconnais pourtant que les événements vous donnent 
tragiquement raison : il n'y a pas de société possible, 
si elle n'est fondée sur l'hypocrisie. 

l\\bbé bloquin. 

Vous vous trompez, monsieur, dites sur le devoir... 
sur la résignation... 

MORINS. 

Ne jouons pas avec les mots... les circonstances sont 
trop graves pour faire ces subtiles distinctions. Voyons, 
si cette malheureuse était redevenue la femme de son 
mari, n'était-ce pas la plus répugnante hypocrisie. Et 
puisque vous parlez de devoir, son premier devoir 
était de ^'iv^e? Vous le savez si bien que, lorsque je 
vous ai dit tout à l'heure : « Elle s'est tuée ! » vous m'avez 
fait taire. 

l'abbé bloquin. 

Parce que l'Éghse réprouve ceux qui se sont donné 
volontairement la mort. 

MORINS. 

Vous condamnez le suicide physique, mais vous 
prêchez la résignation, le sacrifice, c'est-à-dire le sui- 
cide moral. 

l'abbé bloquin. 

En face d'un tel malheur, comment pouvoz-vous 
encore raisonner? 



308 LE TORRENT 

MORINS. 

Vous, VOUS l'acceptez. 

l'abbé bloquin. 
Je prie. 

MORINS. 

Eh bien! moi, je me révolte et je m'indigne : je main- 
tiens que cette femme avait le droit et le devoir de 
vivre sa vie avec l'homme qu'elle avait choisi. Je n'ad- 
mets pas la résignation, le renoncement, l'humilité, 
toutes ces vertus négatives ; je n'admets pas une morale 
d'esclaves et une religion de malades qui font de l'hu- 
manité un lamentable troupeau. 

l'abbé bloquin. 

Ah! monsieur, vous savez bien qu'en dehors des lois, 
il y a une inégalité originelle, une injustice immanente, 
et si notre religion est celle des faibles et des malades, 
c'est parce que ceux-là sont de beaucoup les plus nom- 
breux. Vous êtes sans doute un grand philosophe et 
je ne suis' qu'un humble prêtre; mais toute votre 
philosophie s'écroule devant ce fait d'une femme qui 
n'a pas pu vivre séparée de ses enfants. 

MORINS. 

Tout comme votre morale s'écroule devant ce fait 
d'une femme qui n'a pas pu vivre dans le mépris d'elle- 
même, et qui avait un besoin ardent de la Vérité ! 

l'abbé BLOQUIN. 

Mais silence, monsieur ! 

Et d'un geste vers le parc, il lui désigne qu'on rapporte le corps de 
Valentine, morte. 

Rideau. 



LA BASCULE 



COMÉDIE EN QUATRE ACTES 

Représentée pour la première fois, sur le théâtre 
du Gtjmnase Dramatique, le 31 octobre 1901. 



A ALPHONSE FRANCK 



SON AMI 



M. D. 



PERSONNAGES 



HUBERT DE PLOUHÂ MM. Félix Huguenet. 

AMÉDÉE DE JOGAN NoiZEUX. 

PAUL LORSAY Le Gallo. 

CHAVRESAC RiCHE. 

BKUGAROL Paul Plan. 

MASSUT GoujET. 

ADRIEN Jean Dax. 

VICTOR ViGNAUX. 

ROSINE BERNIER M'"^' Jeanne Rolly. 

MARGUERITE DE PLOUHA Marthe Ryter. 

MARTHE DE JUGAN Gabrielle Dorziat. 

LOUISE GUERNY Maggie Gauthier. 

AUGUSTINE Andral. 

MARIE Lantelme. 

UNE NOURRICE Bertet. 

MARIE-LOUISE DE JUGAN, huit ans. La petite Félicie Quel 

YVONNE DE JUGAN, six ans La petite Renée. 

JANE DE JUGAN, quatre ans .... La petite Rosa. 



ACTE PREMIER 



Au Théâtre Moderne. — La loge de Rosine Bernier ; c'est, plutôt 
qu'une loge, un petit salon arrangé dans le goût du xvni* siècle. 
— Porte au fond donnant sur le couloir des loges. — Porte à 
droite garnie d'une portière et communiquant avec le cabinet 
de toilette. — A gauche, une coiffeuse; à droite, une petite 
table. 



SCÈNE PREMIÈRE 
AUGUSTINE, puis MASSUT. 

Au lever du rideau, Augustine, grosse femme en tablier blanc, ranije la 
loge, dispose sur une chaise la robe que Rosine mettra à l'acte sui- 
vant, etc.; on frappe à la porte. 



AUGUSTINE. 

Entrez, (c'est le coltreur, très correct : redingote, chapeau do haute 
forme. Il porte à la main un petit canon mordoré.) Ah ! c'est VOUS, 

monsieur Massut; vous apportez la perruque? 

MASSUT. 

Oui, madame Augustine, j'apporte le nouvel arran- 
gement pour la perruque que Mme Bernier m'a 
commandé pour le troisième acte... J'avais peur d'être 
en retard... 

Il dépose son carton sur une chaise. 

AUGUSTINE. 

Oh! le deux n'est pas encore terminé. Pourtant, ça 
ne va pas tarder, (on entend des éclats de rire.) \'oilà Mme Ja- 
mine qui rentre dans sa loge, à côté. 

III. 27 



314 LA BASCULE 

MASSUT. 

Ça marche toujours ici... vous êtes contents? 

AUGUSTINE. 

Si ça marche ! Vous savez que le Président est dans 
la salle, ce soir. Il est dans Favant-scène de droite avec 
.sa dame, et il parait qu'il s'amuse beaucoup. 

MASSUT. 

Vraiment ? 

AUGUSTINE. 

Si ça marche! c'est-à-dire que c'est un succès sans 
précédent. Vous connaissez la pièce? 

MASSUT. 

Non, je ne l'ai pas encore vue. 

AUGUSTINE. 

Madame vous donnera des places... pas tout de suite, 
naturellement. 

MASSUT, digne. 

Si j'ai envie de la voir, je paierai. 

AUGUSTINE. 

Le secrétaire nous disait tout à l'heure qu'il y avait 
de la location jusqu'à la fm du mois. Si vous voyiez la 
salle ce soir, c'est bondé... on ne trouverait pas un 
strapontin... et des toilettes! 

MASSUT. 

Oui, oui, je sais, toutes mes clientes m'en parlent 
beaucoup. 

AUGUSTINE. 

Entre nous, le théâtre avait besoin de ça. Je ne sais 
pas ce que le directeur serait devenu. Il ne faudrait pas 
qu'il joue beaucoup de pièces comme Fritjof Strôm; 
mais aussi, c'est bien fait... pourquoi a-t-il la manie de 
jouer toutes ces sacrées pièces traduites de l'allemand? 

MASSUT, rectifiant. 

Du norvégien. 



à 



ACTE PREMIER 315 

AUGUSTINE. 

C'est toujours de l'étranger... une pièce où il n'y 
avait pas d'amour... pas do costumes, rien de rien. Ces 
pièces-là, voyez-vous, ça ne plaît pas. 

MASSUT. 

Parce que le public parisien est incapable d'attention. 
C'était intéressant pourtant... il y avait des choses bien. 

AUGUSTINE. 

Oui, je sais, vous aimez ce théâtre-là, vous, ou, du 
moins, vous faites celui qui l'aime... c'est de la pose! 

MASSUT. 

Vous vous trompez, madame Augustine, je ne suis 
pas un snob. 

AUGUSTINE. 

Je n'ai pas dit ça... Vous saurez que je n'emploie 
jamais de ces mots-là envers quiconque. Mais vous ne 
me ferez jamais accroire qu'on puisse aimer de voir ces 
pièces où on ne rit pas, où on ne pleure pas. Alors, 
quoi? Qu'est-ce qui vous amuse là dedans? 

MASSUT. 

Ça ne m'amuse pas, madame Augustine, ça m'inté- 
resse. Je ne viens pas au théâtre pour m'amuser, mais 
pour m'instruire... ça m'intéresse à cause des idées. 

AUGUSTINE. 

Lâchez-moi donc le coude avec vos idées! Est-ce 
qu'il y a des idées dans la pièce que nous jouons en 
ce moment? Je n'en ai pas connaissance... Seule- 
ment, il y a des costumes, de l'amour, des mots 
d'esprit, et tout le monde vient... môme le Prési- 
dent... Quoi? 

MASSUT. 

Rien, je ne dis rien... je no l'ai pas vue... Quand je 
Taurai vue, je vous donnerai mon a\is. 

AUGUSTINE, haussant les épaules. 

Votre avis! 



316 LA BxVSCULE 

MASSUT. 

Je ne demande pas mieux que de la trouver bien, cette 
pièce, quoique d'un auteur français : je n'ai pas de 
parti pris. On m'a même dit qu'il y avait de très grandes 
qualités, que c'était une très jolie reconstitution de 
l'époque de Louis XV... Nous verrons, nous verrons... 

AUGUSTINE. 

Et puis, il y a surtout Madame... 

MASSUT. 

Oui, il paraît qu'elle est tout à fait bien. 

AUGUSTINE. 

Voilà dix ans que je suis l'habilleuse de Madame, que 
je l'ai suivie en tournée, en province, à l'étranger, par- 
tout... et elle en a eu, des succès! Mais jamais un pareil 
à celui-là. Tous les soirs, elle reçoit des lettres de félici- 
tations haut comme ça... et des déclarations... et des 
fleurs ! 

MASSUT. 

Oh! les fleurs, ça ne prouve rien. Si vous voyiez la 
loge de Blanche de Mortagne, à Lutècia. 

AUGUSTINE. 

Oui, mais ce qui prouve quelque chose, c'est que tous 
les anciens amis de Madame rapphquent. Ils voudraient 
bien recommencer, vous comprenez, on parle telle- 
ment de Madame... alors le succès, les articles de jour- 
naux, ça leur monte la tête... ils en veulent, quoi, ils 
en demandent... Et puis, ce qui prouve quelque 
chose, c'est que la personne qui joue dans le théâtre à 
côté et qui est pourtant la meilleure amie de Madame... 
vous savez qui je veux dire... 

MASSUT. 

Oui... Eh bien? 

AUGUSTINE. 

Eh bien! imaginez-vous que, depuis le soir de la pre- 
mière, elle n'a pas donné signe de vie, pas un mot. . . rien. . . 



ACTE PREMIER 317 

MASSUT. 

Ça, c'est une preuve... Ça ne m'étonne pas... tenez, 
à propos, ce matin, j'étais chez Blanche de Mortagne... 

AUGUSTINE. 

Qu'est-ce que vous me chantez avec votre Blanche 
de Mortagne ? C'est une grue. 

MASSUT. 

C'est une artiste : elle joue la pantomime. 

AUGUSTI>'E. 



Avec ses cuisses. 



MASSUT. 



Attendez, laissez-moi finir. J'étais donc chez elle, 
en train de l'onduler... elle se fait onduler à table, pen- 
dant qu'elle déjeune; il y avait là Suzanne Grégeois et 
deux messieurs que je ne connais pas. 

AUGUSTINE, chineuse. 

Elle ne vous a pas présenté ? 

MASSUT, bref. 

Non, elle^n'y aura pas pensé. 

AUGUSTINE. 

Alors ? 

MASSUT. 

Alors, on est venu à parler de la pièce et de Mme Ber- 
nier, naturellement, et Suzanne Grégeois a eu l'impru- 
dence de dire que, pour elle, Mme Bernier était^la 
première actrice de Paris; qu'elle avait un talent 
incomparable. Là-dessus, imaginez-vous, voilà Mme de 
Mortagne qui crie : « Suzanne, je vous défends de 
dire devant moi qu'une autre femme a du talent!]]» 
L'autre insiste, si bien que Mme de Mortagne com- 
mande au maître d'hôtel : « Enlevez le couvert de 
madame ! » ] 

AUGUSTINE. 

Pas possible ! 

27. 



318 LA BASCULE 

MASSUT. 

Nous croyions tous à une plaisanterie, mais pas 
du tout, c'était sérieux. Alors, quand Mme Gré- 
geois a vu le larbin s'approcher pour enlever son cou- 
vert, elle n'a fait ni une ni deux; elle a dit : « Si je ne 
déjeune pas, personne ne déjeunera. » Et elle a tiré la 
nappe à elle, comme ça (Geste.), et tout a fichu le camp 
par terre, les assiettes, les carafes, l'argenterie, les 
seaux à Champagne. Si vous aviez vu le coup de Tra- 
falgar, il y avait de quoi payer sa place. 

AUGUSTINE. 

Vous devez en voir de drôles dans votre métier. 

MASSUT. 

Ah! oui, j'en vois de drôles. Vous comprenez, on ne 
se gêne pas devant moi... Ainsi, tenez, il y a des clientes 
que j'ondule dans leur lit... Alors, je sais comment elles 
sont faites. 

AUGUSTINE. 

Dites donc, vous qui aimez les idées, ça doit vous*en 
donner... 

MASSUT. 

Oh! ma foi non... pas plus que de voir votre figure. 

AUGUSTINE. 

Hé bien! je vous remercie. Et puis, ça vous ferait 
quelque chose, ce serait le même prix. 

MASSUT. 

Mais ne croyez donc pas ça... Plus d'une fois, si j'avais 
voulu... 

AUGUSTINE. 

Vous...^(Eiie se tord.) Ah! laissez-moi rire. 

MASSUT, piqué. 

Certainement, moi. Oh! je ne me fais pas d'illusion, 
je sais bien que ce n'est pas pour moi. Seulement, quand 
je présente ma note, vous comprenez, ces femmes-là 



ACTE PREMIER 31^ 

ça n'a pas d'ordre, ça laisse accumuler... Alors, on me 
fait comprendre... parfaitement... mais je ne marche 
pas... ça n'est pas avec cette monnaie-là que je nour- 
rirais ma femme et mes enfants... n'empêche que pas 
plus tard qu'avant-hier... 

AUGUSTINE. 

Taisez- vous! Voilà Madame qu'elle remonte... Vous 
me raconterez vos saletés un autre jour. 

Elle passe dans le cabinet de toilette. Rosine Bernior entre avec 
Louise Guerny. Toutes deux sont en costumes Louis XV. 



SCÈNE II 
ROSINE DERNIER, LOUISE GUERNY, MASSUT. 

ROSINE. 

Ah! vous êtes là, Massut... \'ous m'avez apporté le 
nouvel arrangement pour la perruque. 

MASSUT. 

Oui, madame, si vous voulez l'essayer? 

ROSINE. 

Tout à l'heure... attendez-moi là, à côté... Je vous 
appellerai.. 

MASSUT. 

Bien, madame. 

Il passe dans le cabinet do toilette. 

ROSI NE j «'asseyant devant sa coiffcua». 

Qu'est-ce que tu avais à me dire ? 

LOUISE. 

Je voulais te (Jemaiider un petit service. 

ROSINE. 

Mais certainement... de quoi s'agit-il? 



320 LA BASCULE 

LOUISE. 

Voilà : Jean m'a donné une bague pour notre'anni- 
versaire, parce qu'il y a aujourd'hui un an que nous 
nous sommes connus. 

ROSINE. 

Ah ! ça fait un an déjà ! 

LOUISE. 

Oui. Alors, il m'a donné cette bague. 

ROSINE. 

Elle est très jolie... la pierre est magnifique et très 
bien montée. 

LOUISE. 

Seulement, je ne peux pas la porter. 

ROSINE. 

Pourquoi ? 

LOUISE. 

A cause d'Alfred. 

ROSINE. 

Ah ! oui. 

LOUISE. 

Il me demandera qui me l'a donnée, et je ne peux pas 
lui dire que c'est Jean. Alors, j'ai pensé... si je disais 
que c'est toi... Tu veux bien? 

ROSINE. 

Mais oui... mais oui... 

LOUISE. 

Merci... tu es bien gentille 

ROSINE. 

C'est bien la moindre des choses, (on frappe.) Entrez! 

Entre Victor, le garçon de bureau du Directeur*, 
VICTOR. 

Bonjour, madame^Bernier. 



ACTE PREMIER 321 

ROSINE. 
Bonjour, \'ictor. (ll remet une enveloppe à Rosine et s'en va.) 

C'est le Directeur qui m'envoie la recette. 

LOUISE. 

Il me semble que Brucarol est rempli d'attentions 

pour toi. Combien fait-on ce soir? (Rosine lui montre le papier.) 

C'est bien. 

ROSINE. 

C'est très bien. 

LOUISE. 

Dis donc, je voulais te demander encore un petit 
service. 

ROSINE. 

Va donc... va donc... 

LOUISE. 

Je déjeune demain avec Jean; alors, je dirai à Alfred 
que je déjeune chez toi, n'est-ce pas? 

ROSINE. 

C'est entendu. Mais comme ça doit t'ennuyer d'être 
obligée de trouver toujours des prétextes... tu as l'air 
d'une femme mariée. 

LOUISE. 

Oh! ne dis pas ça, ma chère, c'est dégoûtant! J'en 
souffre assez, mais que veux-tu? 

ROSINE. 

Évidemment... Moi, je ne pourrais pas avoir deux 
hommes comme ça en même temps. Tu connais ma 
devise : Pas tous à la fois! 

LOUISE. 

Toi, tu es indépendante... Tu gagnes cent mille francs 
par an. 

ROSINE. 

Mais, môme lorsque je ne gagnais que deux cents 
francs par mois, je n'ai jamais pu. Oh! ce n'est pas que 



322 LA BASCULE 

je sois plus vertueuse qu'une autre : j'ai eu des amants, 
mais successivement. 

LOUISE. 

Au fait, si tu venais déjeuner avec nous demain? 

ROSINE. 

Merci, ma chérie; mais ça vous gênerait beaucoup 
et ça ne m'amuserait guère. Il n'y a rien de triste 
comme le spectacle des gens qui s'aiment, lorsqu'on 
n'est pas amoureux soi-même. 

LOUISE. 

C'est bien vrai? Tu n'aimes personne en ce moment? 

ROSINE 

Personne. 

LOUISE. 

Gomme je te plains! Mais aussi, c'est bien parce que 
tu ne veux pas. 

ROSINE. 

Il ne s'agit pas que de vouloir. 

LOUISE. 

On te fait beaucoup la cour, pourtant. Je crois que 
notre auteur est très amoureux de toi. 

ROSINE. 

Lorsay? 

LOUISE. 

Oui, Lorsay... tu t'en es aperçue d'ailleurs. 

ROSINE. 

Il ne m'a jamais rien dit. 

LOUISE. 

Pendant les répétitions, il ne te quittait pas des yeux : 
il te regardait conrnie un petit garçon à qui on a 
promis des pommes de terre frites. Il est gentil, 
Lorsay. 

ROSINE. 

Oui, mais il ne parle pas... Il est timide. Et, en ce 



ACTE PREMIER 323 

moment, au contraire, j'aurais besoin d'être brusquée. 
Certainement, on me fait la cour; mais ils sont trop 
et ils se ressemblent tous... je ne peux pas me décider 
à en choisir un. Et, pourtant, je m'ennuie. Je joue 
tous les soirs, ici, ce rôle de Sophie Arnould qui est 
amoureuse précisément comme je désirerais l'être. 
Alors, je suis parfois énervée et, quand je rentre chez 
moi, j'ai envie de pleurer. 

LOUISE. 

Pauvre Rosette ! 

On frappe. 

ROSINE. 

Qui est là? 

LORSAY, au dehors. 

C'est Lorsay. 

LOUISE. 

Quand on parle du loup... Je me sauve... Jean m'at- 
tend dans ma loge. A tout à l'heure. 

Elle surt, cepcadant Lorsay est eatré. 



SCÈNE III 

ROSINE, LORSAY, puk BRUCAROL. 

ROSINE. 

Bonjour, mon cher auteur. 

LORSAY, lui baisant la main. 

Bonjour, madame. 

ROSINE. 

Asseyez-vous donc. 

LORSAY. 

Vous permettez que j'ôte mon paletot. Il fait une 
chaleur ici ! 



324 LA BASCULE 

ROSINE. 

Mais je vous en prie. (ll oie son paletot, le pose sur une 
chaise et vient s'asseoir près de Rosine.) Et que diteS-VOUS de 

neuf? 

LORSAY. 

Oh! pas grand'chose. Gomment allez-vous, vous? 

ROSINE. 

Ça va bien moi, moi... j'ai reçu des belles fleurs... je 
vous remercie... Voulez- vous un bonbon? 

Elle lui tend une bonbonnière. 

LORSAY. 

Merci. 

Il prend un bonbon. 

ROSINE. 

Vous savez combien nous faisons ce soir?... (eug lui 

-montre le chiffre de la recette.) Ils SOnt trèS gentils dans la 

salle. La pièce fait beaucoup d'effet; ils ont, ma foi, 
Tair de comprendre, (on frappe.) Qui est là? 

LA VOIX DE BRUCAROL, dehors. 

C'est moi. 

ROSINE. 

Entrez. (Entre Brucaroi.) Bonjour, mou cher Directeur. 

BRUCAROL. 

Bonjour, ma bonne amie, (a Lorsay.) Bonjour, triom- 
phateur. 

ROSINE. 

Gomme vous êtes beau ce soir ! G'est pour recevoir le 
Président que vous avez passé votre habit? 

BRUCAROL. 

Oui. Je venais précisément vous dire que le Président 
a manifesté le désir de vous féhciter ainsi que ce gentil 
Lorsay, auquel il trouve beaucoup de talent. Alors, 
après le troisième acte, vous ne remonterez pas... je 
serai sur le plateau et je vous conduirai dans Tavant- 
scène. 



ACTE PREMIER 325 

ROSINE. 

II n'y a pas moyen d'y couper aux félicitations prési- 
dentielles... J'ai horreur de ces petites cérémonies-là. 

BRUCAROL. 

Mais c'est un grand honneur! 

ROSINE. 

Ah! 

BRUCAROL. 

Je voulais vous dire aussi que j'ai rigoureusement 
interdit, ce soir, l'entrée des coulisses à toute personne 
étrangère au théâtre. J'ai donné des ordres très sé- 
vères. Les messieurs entrent dans les loges, bavardent 
avec les artistes et, par conséquent, les empêchent de 
s'habiller... et ça fait des entr'actes interminables. 

ROSINE. 

On les porte très longs maintenant. 

BRUCAROL. 

Et, ce soir, je veux que le spectacle ne finisse pas 
trop tard. 

ROSINE. 

Pour que le Président puisse prendre son omnibus. 

BRUCAROL. 

Allons, allons, madame, ne soyez pas frondeuse! 

ROSINE. 

Oh! moi, ça m'est égal; d'habitude, je dis à mes amis 
de venir me voir à cet entr'acte-ci, parce que je n'entre 
en scène qu'à la fin du trois et que j'ai dix fois le temps 
de faire mon changement. 

BRUCAROL. 

Comprenez, ma bonne amie, que cette mesure n*est 
pas dirigée contre vous. Je viens même de renvoyer un 
jeune homme qui était dans la loge de cette gentille 
Guerny. 

III. â8 



326 LA BASCULE 

ROSINE. 

Vous avez renvoyé son Jean! Vous avez fait là un 
joli coup. 

BRUCAROL. 

Ah! il s'appelle Sonjean. Eh! bien, j'ai dit à M. Son- 
jean : « Ça vous amuse donc, monsieur, de vous enfer- 
mer ici dans cette atmosphère surchauffée et de respirer 
un air malsain auprès de cette charmante enfant, quand 
il fait si beau dehors? Allez donc faire un tour sur les 
grands boulevards... » Il voulait m'envoyer ses té- 
moins. 

ROSINE. 

Th... th... th... je l'aurais cru plus Parisien. 

BRUCAROL. 

Aussi, c'est la faute de ce jeune auteur... il a fourré 
dans sa pièce un tas de jolies filles. Je vous jure que, 
tout le temps que j'ai joué Fritjof Strôm, je n'ai pas 
aperçu la queue d'un habit noir dans les couloirs des 
loges. 

ROSINE. 

Je crois bien... il n'y avait qu'un rôle de femme, et 
c'était une grand'mère paralytique. 

BRUCAROL, à Lorsay. 

Hé bien! mon petit, travaillez- vous ? 

LORSAY. 

Non, monsieur Brucarol, je ne fais rien. 

BRUCAROL. 

Travaillez, travaillez, mâtin! Faites encore un rôle 
pour cette gentille femme, puisque ça vous réussit. 

LORSAY. 

Évidemment... si je trouvais un sujet. 

BRUCAROL. 

Mais il ne manque pas de sujets. Croyez-vous donc 
que tout ait été dit?... On n'a pas encore fait la vraie 



ACTE PREMIER 3Î7 

pièce sur la magistrature, sur la presse, sur l'armée... 
On représente toujours Tofficier sous son côté ramollot, 
mirliflore, hurluberlu; mais ce sont des hommes 
comme nous : ils ont un cœur qui bat sous la tunique. 
Tenez, je vais vous donner un sujet. Imaginez un offi- 
cier pauvre et, par conséquent, sans fortune; il aime 
passionnément une jeun^ fille pauvre également et 
qu'il ne peut pas épouser, parce qu'elle n'a pas la dot 
réglementaire. Alors, qu'est-ce qu'il fait ? Il va trouver 
son général, et il lui prouve que cette jeune fille est 
justement une fille naturelle que ce général a eue dans 
le temps, alors qu'il était capitaine, avec une servante 
d'auberge, en faisant les grandes manœuvres de l'Est. 
Eh bien! avec votre jeunesse, votre esprit primesautier 
et ce que vous avez observé à Montmartre, vous pouvez 
faire de ça une chose très dramatique. Allons, je m'en 
vais. C'est entendu, ma chère amie, vous m'attendez. 
Au revoir, mon petit, réfléchissez-y. 

Il sort. 



SCÈNE IV 



ROSLNE, LORSAY. 



ROSINE. 

Lorsay, vous allez me promettre une chose. 

LORSAY. 

Tout ce que vous voudrez. 

ROSINE. 

C'est que vous ne ferez jamais cette pièce-là. 

LORSAY. 

Je vous le jure. 

ROSINE. 

D'abord, vous en seriez incapable. Par exemple, il a 
raison, lorsqu'il vous conseille de travailler. 



328 LA BASCULE 

LORSAY. 

Je n'ai pas envie de travailler. 

ROSINE. 

Vous devriez être plein de courage, au contraire... 
il ne faut pas vous reposer sur vos lauriers. 

LORSAY. 

Oh! mes lauriers... c'est-à-dire un bruissement qui 
se fait à Paris autour d'un nom, des articles de jour- 
naux élogieux, un bureau de location assiégé et un 
caissier qui se frotte les mains. 

ROSINE. 

Mais, c'est quelque chose, cela. 

LORSAY. 

Oui, c'est tout ce que j'ambitionnais il y a encore un 
mois et, maintenant, je m'aperçois bien que ça n'est 
rien du tout... en tout cas que ce n'est pas l'essentiel... 
enfin, il y a autre chose. Il faut pouvoir se réjouir avec 
quelqu'un et pour quelqu'un. Moi, je suis seul. 

ROSINE. 

Seul, à votre âge ? 

LORSAY. 

Mais oui. 

ROSINE. 

Il ne faut pas avoir d'idées noires. Vous allez vous 
remettre à travailler et vous écrirez un beau rôle pour 
moi... moderne cette fois-ci. 

LORSAY. 

Mais je ne connais pas la vie moderne. 

ROSINE. 

La vie moderne, c'est ce que vous voyez, ce que vous 
sentez... c'est vous-même. 

LORSAY. 

Quoi qu'en dise notre Directeur, tout a été fait... 



ACTE PREiMIER 329 

ROSINE. 

Évidemment, le monde est vieux comme le monde; 
l'important, c'est de le voir avec des yeux jeunes... ça 
le rajeunit. 

LORSAY. 

J'ai bien l'idée d'une pièce : c'est un jeune homme 
qui aime une femme... il la croit très loin de lui, très 
loin sentimentalement. 

ROSINE. 

Oui, oui, je comprends bien. 

LORSAY. 

Alors, il n'ose pas lui parler... et c'est un autre homme 
qui a plus de hardiesse, qui a plus d'aplomb, si vous 
aimez mieux, qui devient son amant. Voilà... mais je 
m'aperçois que c'est au moins aussi stupide que ce que 
Brucarol me proposait tout à l'heure. 

ROSINE. 

Mais non, je ne trouve pas. C'est en eiïet ce qui 
arrive souvent, hélas ! 

LORSAY. 

Pourquoi dites-vous hélas? 

ROSINE. 

Parce que j'imagine que l'amoureux doit souffrir et 
que la femme serait mieux aimée par lui que par l'autre. 

Un silence. 

LORSAY, résolu. 

Écoutez, madame : j'ai quelque chose à vous dire. 

ROSINE, sourianto. 

Dites.; 

LORSAY, troublé. 

Je vais partir pour la campagne. 

ROSINE, 

Ah! 

LORSAY, avec force. 

Oui, je vais partir pour la campagne. 

28. 



330 LA BASCULE 

ROSINE. 

J'avais bien entendu. 

LORSAYj avec embarras. 

Parce que, voyez-vous, pour être heureux, il faut 
vivre dans la nature. Il n'y a que la nature qui vous 
donne des leçons d'indifférence supérieure. Seulement, 
avant de partir, je voulais vous dire...que je vais chez 
mes parents, dans la Creuse. 

ROSINE. 

Il parait que c'est un très beau pays. 

LORSAY. 

C'est un pays merveilleux. 

Dn silence. 

ROSINE. 

Il faut que j'essaye un nouvel arrangement pour ma 
perruque. Vous permettez? 

LORSAY. 

Faites donc. 

Rosine passe dans le cabinet de toilette, laissant Lorsay rêveur, en 
proie à ses réflexions. Massut rentre et sort de son carton une cou- 
ronne de roses. 



SCÈNE V 
LORSAY, MASSUT. 

MASSUT. 

Monsieur Lorsay ! 

LORSAY. 

Quoi donc? 

MASSUT. 

Je voudrais vous soumettre la petite couronne que 
j'ai apportée pour Mme Bernier. 

Il montre la couronne. 

LORSAY. 

Ça me parait très bien. 



ACTE PREMIER 331 

MASSUT. 

Alors, ça vous plaît? 

LORSAY. 

Beaucoup ! 

MASSUT. 

Je vais vous confier une chose : j'ai un peu triché. 

LORSAY. 

Triché ? 

MASSUT. 

Oui... ça n*est pas la coiffure que Sophie avait dans 
la Psyché des Fêtes de Paphos.,. 

LORSAY. 

Non? 

MASSUT. 

Non, c'est la petite couronne de Zirphé dans l'opéra 
de Zelindor... Mais je pense que le pubhc ne s'apercevra 
pas de cette supercherie. 

LORSAY. 

Je ne le pense pas non plus. 

MASSUT. 

Ne croyez- vous pas, mon cher maître, qu'il faudrait 
alors qu'elle dise, en entrant... 

LORSAY, le coupant. 

Pardon, j'ai deux mots à dire à Jamine... 

Dan« ce même inomeul, Hubert ouvre 1;» porte. 

SCÈNE VI 
LORSAY, HUBERT, MASSUT, puis ROSINE. 

HUBERT. 

C'est bien ici la loge de Mme Bernier? 

LORSAY. 

Oui, monsieur. 

Il profite de la porto ouverte pour sortir. 



LA BASCULE 

tlOSINE, 

Qui est là? 

HUBERT. 

C'est moi. 

ROSINE. 

Qui ça, vous ? 

HUBERT. 

Hubert... Hubert de Plouha... 

Augustine pousse un cri. 

ROSINE. 

Hubert!... ça n'est pas possible... Oh! par exemple! 
ça, c'est trop fort... attendez-moi une seconde... je suis 
à vous.. 

HUBERT. 

C'est vous qui avez poussé ce cri, à l'instant? 

ROSINE. 

Non, c'est Augustine. 

HUBERT. 

Elle est là? 

AUGUSTINE, dans le cabinet. 

Oui, monsieur Hubert, je suis là. 

HUBERT. 

Bravo, excellente femme ! 

ROSINE, toujours dans le cabinet. 

Mais, au fait, il faut que je vous présente : Monsieur 
Paul Lorsay, l'auteur de la jolie pièce que nous jouons... 
Monsieur Hubert de Plouha. 

HUBERT, faisant une profonde révérence à Massut, et lui tendant 
la main, malgré ses protestations. 

Je suis enchanté, monsieur, de faire votre connais- 
sance... J'ai déjà entendu cinq fois votre pièce, je ne 
m'en lasse pas et, chaque fois, j'y découvre de nou- 
veaux agréments. Et comme vous connaissez le xviii^ : 
vous le faites revivre avec une grâce, une impertinence, 



ACTE PREMIER 333 

une poésie... Vous devez aimer cette époque-là pour 
la si bien peindre! Ah! la jolie époque d'esprit, de 
bravoure, d'élégance... il faut l'aimer et surtout la 
regretter... 

Sur ces derniers mots, Rosine est entrée; elle a enlevé sa robe et 
revêtu un peignoir très élégant. 

HUBERT, apercevant Rosine. 

Ah! chère amie. 

ROSINE, se jetant dans ses bras. 

Ah! ce bon Hubert... C'est bien vous... on s'em- 
brasse ? 

HUBERT. 

Si on s'embrasse ! 

Ils s'embrassent. 

ROSINE. 

C'est pourtant \Tai que c'est vous... Je ne peux pas le 
croire. Vous permettez?... il faut que j'essaye un nouvel 
arrangement pour ma perruque. 

HUBERT. 

Mais je crois bien... C'est très important. 

Rosine s'installe devant sa coiffeuse et remet sa tète entre les mains 
de Massut, qu'Hubert regarde avec stupeur. 

HUBERT. 

Ça n'est pas facile d'arriver jusqu'à vous. 

ROSINE. 

Oui... ce soir, il y a une consigne très sévère; com- 
ment avez- vous fait pour passer? 

HUBERT. 

Je me suis presque battu avec le concierge... Je lui ai 
dit que j'étais le sous-directeur des Beaux-Arts. 

ROSINE. 

\'ous devez en avoir des choses à mo dire depuis le 
temps. 

HUBERT. 

Je crois bien. 

A ce moment I.,orsay entre. 



334 LA BASCULE 

ROSINE, à Lorsay. 

Où donc étiez-vous passé? 

LORSAY. 

J'étais allé à côté : j'avais deux mots à dire à Jamine; 
je reviens chercher mon pardessus. 

ROSINE, lui tendant la main. 

Au revoir, on vous verra bientôt. 

LORSAY. 

Je ne pense pas, je vous ai dit que je partais pour la 
campagne. 

ROSINE. 

Ah! oui, c'est vrai... Alors, pensez à moi, travaillez 
bien. 

Lorsay met son paletot. En le mettant, il laisse tomber sa canne, 
puis son chapeau en voulant ramasser sa canne; il se cogne contre 
la porte en l'ouvrant et manque de tomber en la refermant. 



SCÈNE VII 
ROSINE, HUBERT, MASSUT, puis AUGUSTINE. 

HUBERT. 

Qui est ce jeune homme? 

ROSINE. 

Mais je vous l'ai présenté tout à l'heure... c'est l'au- 
teur, Paul Lorsay. 

HUBERT. 

Ah ! c'est l'auteur. 

Massut ne peut se retenir de rire. 
ROSINE. 

Eh bien! Massut, qu'est-ce que vous avez? 

MASSUT, subitement glacé. 

Moi, madame, je n'ai absolument rien. 



ACTE PREMIER 335 

HUBERT. 

Ah ! elle est bien bonne ! 

ROSINE. 

Mais qu'est-ce qu'ils ont? 

HUBERT. 

Il y a que j'ai pris monsieur qui vous coiffe pour l'au- 
teur, et je lui ai fait des compliments. Ah! c'est l'au- 
teur... il est amoureux de vous, l'auteur. 

ROSINE. 

A quoi voyez- vous ça ? 

HUBERT. 

Il a laissé tomber sa canne et, en la ramassant, il a 
laissé tomber son chapeau... puis il s'est cogné contre la 
porte en l'ouvrant et, enfin, il a manqué de se ficher par 
terre en la refermant... il était très troublé : il a fait une 
sortie ridicule qui prouvait une émotion sincère. (Augus- 
tinc entre.) Ah! voilà Augustinc. Boujour, excellente 
femme. 

AUGUSTINE. 

Bonjour, monsieur Hubert, comment ça va? 

HUBERT. 

Très bien. Et vous? Vous n'avez pas changé... 

AUGUSTINE. 

Vous non plus... je vous trouve pourtant un peu en- 
forci. 

HUBERT. 

Brave et digne femme!... elle ne pouvait rien me dire 
qui me fût plus désagréable, et eUe l'a trouvé du premier 
coup... elle n'a pas cherché, c'est vraiment do l'instinct! 

AUGUSTINE. 

Si madame veut que je lui mette ses bas. 

Elle s'iigenouiile aux pieds do Rosine el lui met ses bas, discrèlemenl, 
sous le peignoir, à la manière des actrices. 

HUBERT. 

Ça VOUS fait plaisir, Augustino, de me revoir? 



336 LA BASCULE 

AUGUSTINE. 

Gomme de juste, monsieur Hubert, ça fait toujours 
plaisir de revoir un rigolo comme vous. 

HUBERT. 

Un rigolo ! Quel instinct ! c'est admirable ! ! Ah ! sa- 
pristi, vous avez toujours une bien jolie jambe, Rosine. 

ROSINE. 

Vous n'avez pas pu la voir. 

HUBERT. 

Avec ça! Je l'ai parfaitement vue, et je vous prie de 
croire qu'elle n'est pas tombée dans l'oreille d'un 
sourd... C'est gentil ici, c'est bien arrangé... 

ROSINE. 

Oh! c'est bien simple. 

MASSUT. 

Comment madame se trouve-t-elle comme ça? 

ROSINE. 

C'est mieux, à la bonne heure. 

MASSUT. 

Et puis, madame doit sentir que c'est beaucoup plus 
léger. 

ROSINE. 

Je crois bien... ça fait une différence. 

MASSUT. 

Alors, madame adopte la petite couronne? 

ROSINE. 

Oui, oui, Massut, je l'adopte, je l'adopte... C'est bien, 
je vous remercie, je n'ai plus besoin de vous. 

Il sort par la porte du cabinet de toilette. 
LA VOIX DE l'aVERT 

Mme Dernier est-elle prête ? 



ACTE PREMIER 337 

ROSINE, se levant. 

Oui, on peut commencer. 

Coups de cloche et voix de l'avertisseur. 
LA VOIX. 

En scène pour le troiîîîs... en scène pour le troîîîîs!... 

Augustine est rentrée dans le cabinet de toilette. 



SCÈNE VIII 

ROSINE, HUBERT. 

HUBERT. 

Enfin, nous sommes seuls. Ah! ma petite Rosine, que 
je suis heureux de vous revoir... je suis tout à fait heu- 
reux. Et vous? 

ROSINE. 

Moi aussi; mais, sans reproches, c'est un bonheur que 
vous auriez pu vous procurer plus tôt. Vous disparais- 
sez tout à coup, vous restez cinq ans sans donner de vos 
nouvelles; c'est un rude plongeon, vous m'avouerez, 
cinq ans! Qu'êtes-vous donc devenu pendant ce temps- 
là? 

Elle va s'asseoir près de la petite table. 

HUBERT, s'asscyant auprès d'elle. 

J'étais absent de Paris... je n'ai pas fait des choses 
bien intéressantes... J'ai perdu mon temps, somme 
toute. Mais vous, vous n'avez pas perdu le vôtre. Dia- 
ble!... vous avez fait du chemin. Vous aviez déjà beau- 
coup de talent; mais vous êtes maintenant une grande 
artiste. 

ROSINE. 

C'est vrai ? Ça me fait plaisir, ce que vous me dites là. 

HUBERT. 

C'est très sincère... vous le savez bien. 



338 LA BASCULE 

ROSINE. 

Je n'en doute pas; mais enfin dites- moi : comment 
êtes- vous là ce soir? 

HUBERT. 

Mais je suis tous les soirs au théâtre... j'ai assisté 
à la première, et vous m'avez tellement enchanté que, 
depuis, je suis revenu tous les soirs... Vous ne m'avez 
pas vu?... Je suis toujours dans les premiers rangs de 
l'orchestre. 

ROSINE. 

Je ne regarde jamais dans la salle. 

HUBERT. 

Je le regrette. 

ROSINE. 

Et vous n'avez pas eu plus tôt l'idée de venir frapper 
à la porte de ma loge ? 

HUBERT. 

Si, j'en ai bien eu l'idée, mais je n'osais pas. 

ROSINE. 

Pourquoi ? 

HUBERT. 

Je ne savais pas comment vous me recevriez. 

ROSINE. 

Vous saviez bien que je recevrais avec la plus grande 
joie un vieil ami comme vous. 

HUBERT. 

Sans doute; mais... comment vous dire ça?... Ce n'est 
pas un vieil ami qui revient ce soir, et c'est précisément 
ce qui me faisait hésiter; ce n'est pas un ami, c'est un 
amoureux... et je ne savais pas comment vous rece- 
vriez un amoureux, un amoureux fou ! 

ROSINE, riant aux éclats. 

Ah! ah! ah! que vous êtes drôle... 



ACTE PREMIER 339 

HUBERT. 

Je ne le savais pas, mais maintenant je le sais. Vous 
me recevez avec gaieté. J'aurais préféré autre chose, 
par exemple une émotion très profonde. Enfin ! c'est de 
la gaieté, il faut m'en contenter, d'autant plus que les 
femmes sont souvent à ceux qui les font rire. 

ROSINEL 

Oui, il parait. 

HUBERT. 

Enfin, ce soir, j'ai pris mon courage à deux mains; 
je brûle mes vaisseaux; depuis huit jours, je ne fais que 
penser à vous, c'est une obsession, je vous aime. 

ROSINE. 

Et allez donc! 

HUBERT. 

Et allez donc! Oui, je me suis dit qu'une femme 
comme vous ne pouvait être insensible au langage de la 
passion véritable. 

ROSINE. 

Écoutez, je suis tout de même un peu surprise de 
cette déclaration. 

HUBERT. 

Allons donc! ça ne doit pas vous surprendre : tout 
Paris en ce moment est amoureux de tous. 

ROSINE. 

Tout Paris ! c'est beaucoup de monde, ça. 

i HUBERT. 

Votre auteur d'abord est amoureux de vous ; le Pré- 
sident lui-même... vous savez qu'il est dans la salle? 

ROSINE. 

Oui, oui, je sais. 

HUBERT. 

11 a l'air de beaucoup s'amuser; je suis sur qu'il est 
amoureux de vous... Je l'observais tout à l'heure, sans 
qu'il s'en doutât... Eh bien! il était transfiguré. Ah! 



340 LA BASCULE 

c'est qu'il a beau être le chef de l'État, il est Français 
avant tout, il est Parisien, il est séduit par votre charme, 
votre grâce, votre sourire et, quand la salle tout entière 
vous a rappelée, je l'ai parfaitement vu, il s'est tourné 
vers le chef du Protocole, et il a fait le geste d'allégresse. 
C'est que vous êtes adorable, extraordinaire, étourdis- 
sante. Ah! quelle femme vous êtes! Vous êtes une 
femme, la femme et les femmes... 

ROSINE. 

Tout ça en même temps. 

HUBERT. 

Je vous dis... c'est prodigieux! Et puis, ce rôle de 
Sophie Arnould, pour moi, pour moi qui vous connais, 
c'est tellement vous avec vos coups de cœur, votre es- 
prit, votre fantaisie surtout! Et vous savez combien 
j'aime la fantaisie. Dites-moi, il vous connaissait bien, 
l'auteur, pour vous avoir écrit ce rôle-là? 

ROSINE. 

Non, il ne me connaissait pas du tout. 

HUBERT. 

Alors, c'est un homme de génie... je le lui ai dit. 

ROSINE. 

Non, c'est à mon coiffeur que vous l'avez dit. 

HUBERT. 

Peu importe... d'ailleurs, votre coiffeur aussi est un 
homme de génie. Dieu! que vous êtes jolie avec cette 
coiffure. Enfin, je suis possédé par vous, il n'y a pas 
d'autre mot. 

ROSINE. 

Mais ce n'est pas moi que vous aimez, c'est Sophie 
Arnould, je connais ça. 

HUBERT. 

En ce cas, j'aime Sophie Arnould d'un amour que je 
suis tout prêt à prouver, tant que vous voudrez, à Ro- 
sine Bernier. 



ACTE PREMIER 341 

ROSINE. 

Vous VOUS montez la tête parce que j*ai du succès, 
des costumes qui me vont bien et que je parais plus jolie 
que je ne le suis réellement, à cause que je suis pou- 
drée... vous avez le coup de poudre. 

HUBERT. 

Le'coup de poudre. ..Oh! très joli. C'est un à peu près, 
je m'en rends très bien compte. Enlevez-la donc un peu, 
cette perruque... enlevez-la, et vous verrez. 

ROSIN'E, se levant. 

Non, je n'ai pas le temps, il faut même que je m'ha- 
bille, j'entre en scène tout à l'heure. Je suis obHgée de 
vous renvoyer. 

HUBERT, tirant sa montre. 

Vous entrez en scène à onze heures moins un quart... 
Vous avez plus de temps qu'il ne vous en faut... Je ne 
m'en irai pas sans un mot d'espoir. 

ROSINE. 

Allons... cessez cette plaisanterie. 

HUBERT.^ 

Mais vous vous trompez... Ça n'est pas une plaisan- 
terie... je vous assure... c'est très sérieux; encore une 
fois, je ne m'en irai pas sans un mot d'espoir. 

ROSINE. 

Mais vous êtes étonnant, mon cher, quel espoir vou- 
lez-vous que je vous donne? 

HUBERT. 

Le plus grand... je veux tout ou rien. 

ROSINE. 

Il n'y a pas de milieu. 

HUBERT. 

Tout ou rien, et j'appelle rien ce qui n'est pas tout. 
Vous comprenez, je ne suis plus un petit jeune homme 
et je no peux pas me contenter d'un simple flirt. 

29. 



342 LA BASCULE 

ROSINE. 

Vous me parlez sans détours. 

HUBERT. 

n n'y a qu'une façon d'entrer dans le cœur d'une 
femme... comme un dompteur entre dans une cage, 
botté et le fouet à la main. 

ROSINE. 

Ou comme Louis XIV au Parlement. 

HUBERT. 

Si vous voulez... l'Amant, c'est moi. 

ROSINE. 

Vous voyez décidément le rôle en bottes; il n'y a 
qu'un malheur, c'est que mon cœur n'est ni une cage de 
fauves ni un Parlement. Il vous prend tout à coup la 
fantaisie de m' aimer; mais, moi, je manque un peu de 
préparation et, si. fantaisiste que je sois, je n'ai pas pour 
habitude de me jeter dans les bras du premier venu. 

HUBERT. 

Oh! le premier venu. Écoutez, Rosine, ne dites pas 
des choses pareilles... mais nous sommes de vieilles con- 
naissances. Rappelez- vous... je vous ai vue débuter à 
l'Odéan. 

ROSINE, rêveuse. 

Al'Odéon! 

HUBERT. 

N'est-ce pas un lien, ça? Et, quand vous étiez décou- 
ragée, c'est moi qui vous réconfortais... je vous prédi- 
sais que vous auriez un jour la gloire... j'ai toujours été 
un peu votre confident, le confident de vos peines et de 
vos joies... et, de toutes les femmes que j'ai connues, 
c'est vous qui ne fûtes jamais que mon amie, c'est vous 
qui m'avez laissé le souvenirleplus tendre, le plus amou- 
reux. 

ROSTTŒ. 

A la bonne heure, c'est très gentil, ce que vous me 
dites là. 



ACTE PREMIER 343 

HUBERT. 

* Gentil? Mon grand-père avait Thabitude de dire : 
gentil n'a qu'un œil. 

ROSINE. 

Vous Tavez encore votre grand-père? 

HUBERT. 

Non... Pourquoi? 

ROSINE. 

J'aurais tant voulu le connaiire. 

HUBERT. 

Eh bien!... voilà... ça ne signifie rien, ce que vous ve- 
nez de dire... ça ne résiste pas à l'analyse... et pour- 
tant, c'est exquis. 

ROSINE. 

Vous exagérez- ~ 

HUBERT. 

Pas du tout... tenez, c'est pour ces choses-là que je 
vous aime... et puis, c'est le ton dont vous les dites... 
c'est votre voix, c'est... 

ROSINE. 

Et avez- vous toujours votre vieille cousine? Vous 
savez, cette pauvre dame qui était folle, et dont la folie 
consistait à croire qu'elle avait un grand canapé sur la 
tête... Alors, quand elle arrivait devant une porte, elle 
disait : « Je ne pourrai jamais passer. » Mon Dieu, avons- 
nous ri des fois ! 

HUBERT, grave. 

Rire des mêmes choses, c'est les neuf dixièmes de la 
sympathie, parce que tout le monde ou à peu près 
pleure pour les mêmes choses, et ça ne prouve rien. Pour 
tant, je ne vous ai pas seulement fait rire. Rappelez- 
vous qu'à deux reprises, la vie nous a rapprochés dans 
des circonstances telles que je vous ai exprimé des sen- 
timents passionnés, et vous n'avez pas ri. Et, si je me 
souviens bien, vous m'avoz laissé comprendre que vous- 
même... 



344 LA BASCULE 

ROSINE. 

Oui, si vous aviez été libre, mais vous ne Tétiez ja- 
mais. 

HUBERT, avec force. 

Jamais ! 

ROSINE. 

Vous étiez toujours collé avec des femmes d'une ja- 
lousie ! Je comprends ça d'ailleurs. Et puis, et puis, c'est 
le passé. Ça ne s'est pas fait, c'est que ça ne devait pas 
se faire. Voilà... ^maintenant, il est trop tard. 

HUBERT. 

Quelle erreur! Parce que nous n'avons pas encore 
vécu l'aventure d'amour que nous sommes créés, je le 
jure, pour vivre ensemble, est-ce une raison pour y 
renoncer et pour nous désintéresser de nous-mêmes? 
Non, non, ce soir je suis amené à vous exprimer, pour la 
troisième fois, des sentiments passionnés, comprenez- 
vous, pour la troisième fois? Et d'abord, êtes-vous su- 
perstitieuse ? 

ROSINE. 

Non, pas du tout. 

HUBERT. 

Moi non plus; mais nous devons agir absolument 
comme si nous l'étions. Hé bien!... si nous laissons échap- 
per cette occasion, j'ai la sensation très nette que ce 
sera fini... fini... pesez bien ce mot, ou alors, dites-moi 
tout de suite que vous en aimez un autre. 

ROSINE. 

Oh! non, je n'aime personne. 

HUBERT. 

: Et vous vous ennuyez ? 

ROSINE. 

Oui, je m'ennuie. 

HUBERT. 

J'arrive à temps... il n'y a pas une minute à perdre... 
vous n'aimez personne, vous vous ennuyez, vous êtes 
entourée d'un tas de gens qui vous font la cour... 



ACTE PREMIER 345 

ROSINE. 

Oh! pour ça, je n'ai que l'embarras du choix. 

HUBERT. 

Et j'ai tellement le souci de votre bonheur que je 
veux vous éviter cet embarras-là qui est bien le plus 
cruel que je connaisse... car on a coutume de dire : « Je 
n'ai que l'embarras du choix », c'est admirable! étant 
donné combien il est difficile de choisir. Vous avez be- 
soin d'être brusquée. 

ROSINE. 

Comment avez- vous deviné ça? Oui, vous arrivez 
dans un moment favorable. D'abord, je suis très heu- 
reuse de vous revoir et, bien que vous n'ayez jamais été 
que mon ami, moi aussi, j'ai conservé pour vous des 
sentiments plus qu'affectueux. 

E 

Ah! Rosine. 

ROSINE. 

Sans doute, ils sommeillaient en moi, car votre pré- 
sence les réveille... C'est vrai, je suis très troublée, ou 
plutôt délicieusement secouée... c'est ça, secouée; vous 
m'avez toujours beaucoup plu.... beaucoup, et bien 
souvent j'ai regretté... mais je ne regrette plus, parce 
que ce serait certainement déjà fmi, tandis que peut- 
être... 

HUBERT, lui prenant la iJtc entre ses mains et l'embrassant 
sur les yeux. 

Ah! Rosine! 

ROSINE. 

J'ai dit peut-être... soyez sage... 

HUBERT. 

Ah! Rosine, je vous adore... croyez bien que je... je... 

Il tousse, étranglé par l'émotion. 

ROSINE. 

Qu'est-ce que vous avez? 



Ue LA BASCULE 

HUBERT. 

J'étrangle... rémotion... 

ROSINE. 

Oh ! voulez-vous un bonbon ? 

Hubert fait signe que oui. Elle lui présente sa bonbonnière. 
HUBERT. 

Non, non, pas comme ça... 

ROSINE. 

Comment ? 

Il prend le bonbon qu'il lui met dans la bouche. 
HUBERT. 

Comme ça. 

ROSINE, se défendant. 

Oh! Oh! 

HUBERT, avec autorité. 
Je veux... je veux (et il cueiUe le bonbon dans la bouche de 

Rosine.) Voilà ce que je prends pour mon rhume! 

Un silence. 

ROSINE, se levant, pas fâchée du tout. 

Alors, cette fois-ci, c'est la troisième? 

HUBERT. 

La troisième. 

ROSINE. 

Alors, cette fois-ci, c'est sérieux ? 

HUBERT. 

Tragique... presque. 

ROSINE. 

Et... vous n'êtes pas collé? 

HUBERT. 

Par exemple... vous plaisantez... Sans ça, aurais-je 
osé vous parler comme je l'ai fait? Non, non, je ne suis 
pas collé... je suis marié. 

ROSINE, suffoquée. 

Vous dites? 



ACTE PREMIER 347 

HUBERT, très calme. 

Je dis que je suis marié... comme tout le monde. 

ROSINE. 

Oh! c'est trop fort. 

HUBERT. 

Qu'est-ce que vous avez? 

ROSINE. 

J'ai que vous êtes un malfaiteur et que j'ai envie de 
crier : « A l'homme marié! » comme on crie an voleur et 
à l'assassin ! 

AUGUSTIISE, sortant du cabinet de toilette. 

Hélas ! mon Dieu, qu'est-ce qui se passe? 

HUBERT. 

Il ne se passe rien, excellente femme... Rentrez là 
dedans : on vous appellera quand on aura besoin de 
vous. 

Elle rentre dans le cabinet de toilette. 
ROSINE. 

Vous êtes marié? 

HUBERT. 

Oui. 

ROSINE. 

Je ne veux pas en entendre da\ antage. 

HUBERT. 

Vous riez? 

ROSINE. 

Je n'en ai pas l'air. 

HUBERT. 

Voyons, Rosine... 

ROSINE. 

C'est inutile d'insister. 

HUBERT. 

Pourquoi? 

ROSINE. 

Parce que j'ai les hommos mnriés en horreur... 



348 LA BASCULE 

HUBERT, à mi-voix. 

C'est curieux, ça... 

ROSINE. 

Mon dernier amant m'a quittée pour se marier... 
Alors, vous comprenez. 

HUBERT. 

Je ne savais pas, moi. 

ROSINE. 

Je vous le dis. Et puis est-ce qu'un homme marié 
peut être un amant? Et les beaux parents, et la mar- 
maille, et les responsabilités, et les complications. Vous 
avez des tas d'enfants, naturellement. 

HUBERT. 

Pourquoi des tas? Je n'en ai pas un seul, justement, 

ROSINE. 

Depuis combien de temps êtes-vous donc marié? 

HUBERT. 

Depuis quatre ans. 

ROSINE. 

Et vous n'avez pas été capable, en quatre ans, de 
faire un enfant à votre femme ? 

HUBERT. 

C'est son désespoir. 

ROSINE. 

Voyez- vous, pour ça, il n'y a encore que les amis. 

HUBERT. 

Nous ne voyons personne. 

ROSINE, riant. 

Ah ! vous êtes un fier original. 

HUBERT. 

Oh! non... je ne suis pas fier... je vous assure. 

ROSINE. 

En effet, il n'y a pas de quoi... Vous vivez dans 
un désert, alors? 



ACTE PREMIER 349 

HUBERT. 

Nous habitions la province, mais depuis un mois, 
nous sommes installés à Paris. 

ROSINE. 

Vous faites toujours de la peinture? 

HUBERT. 

Oui... un peu, en amateur. 

ROSINE. 

Vous n'avez jamais trompé votre femme? 

HUBERT. 

Jamais... vous seriez la première... je vous le jure... 

ROSINE. 

Elle vous aime, votre femme ? 

HUBERT. 

Exclusivement. 

ROSINE. 

Et, vous, vous Taimez. 

HUBERT. 

Tendrement. 

ROSINE. 

Alors, vous ne pouvez pas m'aimer. 

HUBERT. 

Follement ! 

ROSINE, indignée. 

Oh! 

Elle va s'asseoir près de la lable. 

HUBERT, venant auprès d'elle. 

Mais vous savez bien que ça n'a pas le moindre rap- 
port... Dans la vie, il y a Taffection et l'amour, le devoir 
et le plaisir. Or, je me suis fait une théorie très sévère 
du plaisir... comme les gens du xviii^. Ah! quelle époque 
adorable. Regardez donc Sophie Arnould et le comte 
de Lauraguais... il était marié, Lauraguais.... il avait 
m. 30 



350 LA BASCLLE 

une femme charmante et des enfants ravissants... est- 
ce que ça Ta empêché d'être un amant? Et quel amant ! 
Et n'êtes-vous pas capable d'inspirer les passions qu'ins- 
pirait Sophie Arnould, à qui vous ressemblez ? 

ROSINE. 

Mais vous ne ressemblez pas à Lauraguais... vous 
n'êtes pas un roué. Vous avez une femme que vous ne 
voudrez probablement pas faire souffrir... parce que je 
vous connais, vous n'êtes pas méchant et vous aurez 
peur de lui faire de la peine. Les gens sur lesquels vous 
prétendez vous modeler n'avaient pas de ces considé- 
rations-là et ne s'embarrassaient pas de scrupules. Et, 
d'ailleurs, la plupart du temps, leurs femmes étaient 
mariées avec eux comme moi avec mon mari. 

HUBERT. 

Avec votre... comment, vous êtes mariée? 

ROSINE. 

Vous ne le saviez pas? 

HUBERT. 

C'est la première nouvelle. 

ROSINE. 

Mais oui... j'ai épousé le comte de Blancas. 

HUBERT. 

Ah! oui... oui... j'ai entendu parler... 

ROSINE. 

J'ai épousé le comte de Blancas, pour qui j'avais un 
vif sentiment. J'ai cru que je pourrais renoncer au 
théâtre, comme il me le demandait... Au bout d'un an, 
l'ennui m'a prise. Lui n'aimait que la campagne, la 
chasse, les chevaux... Il a un château dans le Poitou. 
J'étais trop jeune pour m'enterrer là. AJors, j'ai repris 
ma liberté. 

HUBERT. 

Vous avez divorcé ? 



A€TE PREMIER 351 

ROSI>'E. 

Ohl non, c'est devenu trop bourgeois... et puis, 
c'était tout à fait contre ses principes. Non, nous 
vivons chacun de notre côté. Je suis restée en excellents 
termes avec le comte qui est un très galant homme. 
Nous nous écrivons et même l'été, quand je prends mes 
vacances, il ^^ent passer quelques jours auprès de moi, 
dans une villa que j'ai au bord de la mer, en Bretagne, 
près de Saint-Lunaire, et où il y a pour lui une chambre 
d'ami.. 

HrBERT. 

D'ami? 

ROSINE. 

Oh! pas plus... et il ne vient que lorsque je l'invite. 
Eh bien, votre femme n'est pas dans ces termes-là avec 
vous? 

HUBERT. 

Non, évidenmient; mais votre cas est exceptionnel. 
Je peux vous aimer sans torturer ma femme. Il n'est 
pas besoin de s'afficher et on doit toujours éviter le 
scandale et l'éclat Ça n'est pas bien difficile. 

ROSINE, so Icvanl. 

Plus difficile que vous ne le croyez. 

HUBERT, se levant. 

Il suffit de prendre des précautions... 

ROSINE. 

C'est gênant... Moi, j'aime à avoir mon amant comme 
je veux et quaûd je veux. 

HUBERT. 

C'est les obstacles, au contraire, qui ahmentent 
l'amour... tandis que la présence constante, l'étemel 
tète-à-tête, le perpétuel côte à côte, voilà ce qui tue 
l'amour... dans le mariage notamment. Où il n'y a pas 
de gêne, il n'y a pas de plaisir. 



352 LA BASCULE 

ROSINE. 

Il ne s'agit pas d'avoir son amant tout le temps 
auprès de soi, mais il faut l'avoir dans les moments 
qu'on le désire, et, s'il est marié, c'est justement dans 
ces moments-là qu'on ne peut pas l'avrir. 

HUBERT. 

Pas toujours. 

ROSINE. 

Souvent... Votre femme est jalouse? 

HUBERT. 

Je ne sais pas... je ne lui ai jamais donné l'occasion de 
Têtre... 

ROSINE. 

On ne lit pas vos lettres, on ne fouillepas vospoches... 
on n'ouvre pas vos tiroirs ? 

HUBERT. 

Il ne manquerait plus que ça... Non, je sors même 
sans ma bonne... je suis venu ce soir au théâtre, tout 
seul, comme un grand jeune homme. (Rosine sur sa coiffeuse 

est allée prendre son vaporisateur et vaporise Hubert.) Holà! qu'est- 

ce que vous faites ? 

ROSINE. 

Je vous parfume avec mon odeur. 

HUBERT. 

C'est une odeur d'une force !... 

Il prend une brosse et brosse les revers de son habit. 
ROSINE. 

Pas du tout... C'est une odeur très fine... Mais vous 
n'avez pas l'air content. Alors, dites-moi, on vous sent? 

HUBERT. 

On me sent, on me sent... mais non, on ne me sent 
pas... Seulement, n'est-ce pas, c'est une odeur qui 
saute au nez et qui remplit toute une chambre... Alors 
ça peut donner l'alarme... et puis, c'est inutile... Tenez, 



ACTE PREMIER 353 

voilà des choses qui sont inutiles et qui n'ont rien à 
faire, vous le reconnaîtrez, avec la grande passion. 

ROSINE. 

Je ne peux pourtant pas me priver d'odeur. 

HUBERT. 

Je ne vous demande pas de vous en priver, mais de 
m'en priver. 

ROSINE, allant reporter son vaporisateur sur sa coiffeuse. 

Bien... bien... je suis fixée... 

HUBERT. 

Voyons, Rosine, c'est un enfantillage. 

ROSINE. 

Non, non... décidément il faut y renoncer... c'est 
dommage. Tout à l'heure, quand vous êtes entré, je ne 
pouvais pas de\âner que vous alUez me faire une décla- 
ration et, pourtant, j'avais tout de suite pensé à vous 
demander de m'emmener souper. 

HUBERT. 

Mais c'est une excellente idée... nous souperons. s 

ROSINE. 

Oh ! non, ça vous ferait rentrer trop tard. 

HUBERT. 

Écoutez, Rosine, ne me taquinez pas, vous viendrez 
souper avec moi... ou bien alors, il ne fallait pas m'en 
parler... ce n'est pas généreux... Si vous ne venez pas, 
ce sera très mal. D'abord vous me le devez. 

ROSINE. 

Comment! je vous le dois? 

HUBERT. 

Certainement... vous avez inondé les revers de mon 
habit d'un parfum assez violent, quoi que vous en 
disiez... il faut bien le temps que cette odeurs'évaporc... 
c'est juste Je temps de souper. 

30. 



35>i LA BASCULE 

ROSINE. 

Non, non, je plaisantais... ça ne serait pas raison- 
nable. 

LA VOIX DE l'avertisseur. 

Madame Bernier, Mlle Guerny entre en scène. 

ROSINE. 

Vous entendez? Guerny entre en scène... C'est mon 
tour dans dix minutes... il faut vous en aller... j'ai tout 
juste le temps de passer ma robe. Je me demande com- 
ment je vais jouer dans ces conditions-là. 

HUBERT. 

' Vous êtes dans des conditions excellentes, vous allez 
jouer comme un ange... vous aurez un triomphe, et le 
Président vous décorera. Je m'en vais... je m'en vais... 
mais vous viendrez, c'est entendu... vous n'avez rien à 
craindre... je ne suis pas une brute... nous causerons... 
j'ai encore mille choses à vous dire... je veux vous con- 
vaincre... et je vous convaincrai... Et considérez que, 
ce soir, c'est la troisième fois... et le Président est dans 
la salle. Le doigt de Dieu est dans tout ceci... jusqu'au 
coude ! Il ne peut sortir de tout ceci rien que de très heu- 
reux. Je viendrai vous chercher après le spectacle. 

En disant ces derniers mots, il a baisé la main de Rosine, pris sa 
canne qu'il laisse tomber et son chapeau qu'il laisse tomber en 
ramassant sa canne. 

ROSINE. 

Allons, je vous attendrai. 

HUBERT. 

Je vous adore. 

Très ému, il se cogne contre la porte en l'ouvrant et manque de se 
jeter par terre en la refermant. 

ROSINE, pendant que le rideau tombe. 

Il m'aime... Vite... vite... Augustine, nous ne sommes 
pas en avance, ma fille. 

Rideau. 



ACTE DEUXIÈME 



Chez les de Jugan. Un vieux château, en Bretagne, aux environs 
de Dinan, à une centaine de kilomètres de la mer. Salon asse2 
vaste, s'ouvrant par deux hautes portes-fenêtres sur un parc; 
portes à droite et à gauche. Au lever du rideau, Amédée de Jugan, 
assis dans un fauteuil, feuillette une livraison dont il montre 
les images à sa plus jeune ûlle, Jane. Marthe de Jugan est en 
train de faire le café dans une cafetière russe; sa sœur, Mar- 
guerite de Plouha, la regarde; Hubert est silencieux et con- 
temple la campagne; Marie-Louise et Yvonne jouent à la balle- 



SCÈNE PREMIÈRE 

MARGUERITE, MARTHE, AMÉDÉE, HUBERT, 
JANE, MARIE-LOUISE, YVONNE. 

MARGUERITE. 

Tu t'es décidée à faire le café toi-même ? 

MARTHE. 

Oui... je me suis rendu compte qu'aucune cuisinière 
ne savait faire le café. 

AMÉDÉE. 

Seulement, c'est très long. Cet instrument est plein 
de caprices; tantôt -le café ne veut pas monter, tantôt 
il ne veut pas descendre; et puis, c'est dangereux : une 
chanteuse suédoise a été tuée par cette macliine. 

MARGUERITE. 

• On ne connaît pas d'autres victimes? 



356 LA BASCULE 

AMÉDÉE. 

Espérons que votre sœur n'aura pas cette fm tragique. 
C'est égal, c'est un peu long. 

MARTHE. 

Ne vous impatientez pas, mon ami, ça ne sert à rien. 
A propos de chanteuse suédoise, et ça n'a pas le 
moindre rapport, c'est étonnant que Ghavresac soit 
parti comme ça, ce matin, sans prévenir qu'il ne ren- 
trerait pas déjeuner. Personne ne l'a vu avant son 
départ ? 

AMÉDÉE. 

Moi, je ne l'ai pas vu. 

MARTHE. 

Et vous, Hubert? 

HUBERT. 

Non... c'est-à-dire si... je l'ai aperçu un instant. 

MARTHE. 

Il ne vous a pas dit où il allait? 

HUBERT. 

Non. 

MARTHE. 

Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé ! 

AMÉDÉE. 

Ne vous inquiétez pas, chère amie, c'est un excellent 
chauffeur. Vous savez bien comment il est, il compte 
sur sa vitesse et il part toujours trop tard. Il est bien 
capable d'être parti à dix heures, ce matin, prendre un 
bain de mer, en croyant qu'il serait rentré ici à midi 
et demie pour déjeuner. 

MARGUERITE, 

Elle est loin, la mer? 

AMÉDÉE. 

Nous ne sommes qu'à quatre-vingt-dix kilomètres 
de Saint-Lunaire; pour une automobile, ce n'est rien. 



ACTE DEUXIÈME 357 

Maintenant, il est peut-être en panne; d'ailleurs, les 
routes doivent être mauvaises, ce matin... après Forage 
qu'il a fait hier soir. 

MARGUERITE. 

Il a plu toute la nuit. 

MARTHE. 

Ce n'est pas de chance d'avoir eu ce temps épouvan- 
table, le soir de votre arrivée. Vous avez pu dormir tout 
de même? 

MARGUERITE. 

Hubert n'a pas très bien dormi. D'abord, il est resté 
plus de deux heures à la fenêtre, à regarder les éclairs... 
N'est-ce pas, chéri? 

HUBERT. 

Gomment... quoi donc? 

MARGUERITE. 

Je dis que tu es resté plus de deux heures à regarder 
les éclairs. 

HUBERT. 

Quels éclairs? Ah! oui... c'était un spectacle magni- 
fique et dont je ne pouvais me lasser. 

MARGUERITE. 

Il a fini par s'endormir, mais il a eu un sommeil très 
agité. 

MARTHE. 

C'était l'orage... Cette fois, ça y est, le café est fait. 

AMÉDÉE. 
Dieu soit loué! (a Jcanno qui veut grimper sur ses genoux.) Tu 

voudrais venir sur les genoux do papa, toi... tu voudrais 
voir les images, (ii rinstaiie.) Tiens, regarde la belle 
dame. 

JANE. 

La bedame, qui est-ce? 

AMÉDÉE. 

C'est Mme Rosine Dernier... ça ne te dit rien? 



358 LA BASCULE 

JANE. 

Zolie! 

AMÉDÉE. 

Oui, elle est très jolie. 

MARGUERITE. 

Comment se fait-il que vous ayez le portrait de 
Rosine Bernier ici? 

MARTHE. 

Nous recevons Le Théâtre. Nous ne voyons rien, au 
fond de notre province ; il faut bien se tenir au courant, 
savoir un peu ce qui se passe à Paris. 

AMÉDÉE. 

Il parait qu'elle vient d'avoir un très grand succès, 
cette Rosine Bernier. 

MARGUERITE. 

Oui, nous l'avons vue jouer, il y a six semaines... 
Elle a beaucoup de talent... nous avons passé une 
excellente soirée, n'est-ce pas, Hubert? 

HUBERT. 

Oui. 

MARGUERITE. 

D'ailleurs, vous la verrez sans doute au mois d'oc- 
tobre, puisque vous viendrez à Paris pour le mariage 
de notre cousin Albert Droizar. 

MARTHE. 

Nous n'y manquerons pas. 

AMÉDÉE. 

C'est étonnant comme on s'occupe de ces femmes-là 
à présent et quelle importance on attache à leurs moin- 
dres faits et gestes! Ainsi, voilà tout un numéro qui 
lui est consacré. Nous la voyons d'abord dans les bras 
de sa nourrice... là, en première communiante... plus 
loin, dans la cour du Conservatoire... ici, elle reçoit des 
présents des mains du roi Gunther. On nous la repré- 



ACTE DEUXIÈME 359 

sente dans tous ses rôles; il y a même les portraits de 
son père et de sa mère. C'est comme pour les chevaux 
de courses : le pedegree a de l'importance. 

MARTHE. 

On aurait pu donner le portrait de ses amis, pendant 
qu'on y était. 

AMÉDÉE. 

U aurait fallu un supplément. 

MARGrEHITE. 

Oh! pour ça, il parait qu'elle se tient très bien elle 
est très comme il faut, elle ne fait pas parler d'elle.. 
On dit qu'elle n'a jamais qu'une personne à la fois 
N'est-ce pas, Hubert? 

HUBERT. 

Mais je ne sais pas, moi. 

MARGUERITE. 

Elle est jolie... elle a beaucoup de charme. (Euie vient 

auprès d'Hubert.) Qu'cst-CC qUC tU aS, clléri, tU U'CS paS 

malade ? 

HIBERT. 

Mais non, du tout. 

MARGUERITE. 

Tu ne dis rien. Quand tu ne dis rien, comme ça, c'est 
que tu as quelque chose. 

Hl-BERT. 

Mais non, je t'assure. 

MARGUERITE. 

Tu n'as presque pas mangé, pendant le déjeuner. 

HUBERT. 

Je n'avais pas faim. 

MARTHE. 

Mais, laisse-le donc tranquille, ton mari... tu t'oc- 
cupes trop de lui... c'est ridicule... (a Marie-Louise.) Tiens! 
MÂrie-Louise, va porter cette tasse à ton oncle Hubert. 

Mark-Louise apporte la tassij. 



360 LA BASGLLE 

HUBERT. 

Merci. 

Elle revient auprès de sa mère. 

MARGUERITE. 

Est-ce gentil, ces petites filles ! Est-on heureux, mon 
Dieu, d'avoir des enfants ! 

MARTHE. 

Oh! ça donne bien des tourments... Et puis, ça fait 
tout de même un peu trop de filles, (a Marie-Louise.) Porte 
ça à ton papa, maintenant. 

AMÉDÉE. 

Nous aurions tant désiré avoir un garçon ! 

MARGUERITE. 

Ça viendra. 

Cependant Marie-Louise a porté la lasse à son père. 
AMÉDÉE. 

Merci, ma mignonne, (a jane.) Ah! tu voudrais un 
canard, toi! 

Il lui donne un canard. 

MARGUERITE, à Hubert. 

Regarde donc, chéri, l'autre qui prend son canard... 
elle ouvre son petit bec tant qu'elle peut... elle est trop 
gentille ! 

Elle va embrasser Jane. 



C'est effrayant!... c'est effrayant! 

Cependant Marie-Louise vient près de sa sœur Yvonne qui joue avec 
sa balle. 

MARIE-LOUISE. 

Rends-moi ma balle... c'est à moi... rends-la moi. 

TVONNE. 

Non, elle n'est plus à toi, tu me l'as donnée. 

MARIE-LOUISE. 

Je te la reprends. 

Marie-Louise veut reprendre sa balle qu'Yvonne serre contre elle 
en criant. 



ACTE DEUXIÈME 861 

YVONNE. 

Maman! maman! 

MARTHE. 

Qu'est-ce qu'il y a encore? 

YVONNE. 

Maman, c'est Marie-Louise qui fait le crapaud pilé. 

MARTHE. 

Qu'est-ce que ça veut dire d'abord : faire le crapaud 
pilé ? 

YVONNE. 

C'est quand on a donné quelque chose et puis qu'on 
veut le reprendre. Tu sais bien qu'on dit : crapaud pilé 
qui l'a donné, qui l'a ôté, ira dans les enfers avec les 
crapauds verts. 

MARTHE. 

Voyons, Marie-Louise, laisse-lui cette balle, puisque 
tu la lui as donnée... je t'en achèterai une autre. Et 
puis, vous faites trop de bruit... allez jouer dehors... 
mettez vos chapeaux et vous jouerez au croquet, là, 
devant le perron, pour que je vous voie... allez... Em- 
mène tes sœurs. 

MARIE-LOUISE. 

Oui, maman ! 

Les petites filles sortent. 



SCÈNE II 

MARGUERITE, MARTHE, AMÉDÉE, HUBERT, 
puis LA NOURRICE. 

MARTHE. 

Je suis tout de môme surprise que Chavrcsac ne soit 
pas encore revenu... Où peut-il être allé? Je commence 
à craindre qu'il ne lui soit arrivé un accident, 
m. :Jl 



362 LA BASCULE 

AMÉDÉE, 

Oui... c'est extraordinaire. 

A ce moment, la nourrice entre avec un bébé sur les bras 
MARGUERITE. 

Ah ! voilà le restant de nos écus. 

Les deux femmes entourent l'enfant. 
MARTHE. 

Elle a dormi, nounou? 

LA NOURRICE. 

Oui, madame, elle vient de se réveiller. 

MARGUERITE, au bébé. 

Bonzou... bonzou... Où donc qu'elle est, la petite 
Madeleine?. Polisson, polisson, polisson ! (Eiie la cha- 
touille.) Qui est-ce ça? C'est marraine, c'est la mar- 
raine à la petite Madeleine. Attendez, nounou, je vais 
la prendre une minute. 

MARTHE. 

Prends garde... Ne la fais pas crier. 

MARGUERITE, prenant Tenfant. 

N'aie pas peur... elle m'aime beaucoup... N'est-ce pas 
que tu veux bien venir avec marraine? EU-e est ado- 
rable, cette petite, (a Amédée.) Vous voyez, elle me recon- 
naît, elle me sourit. 

AMÉDÉE. 

Oh! il n'en faut pas en tirer vanité, Marguerite, elle 
sourit à tout le monde. Elle fait absolument le même 
sourire au facteur. 

MARGUERITE. 

C'est parce que vous êtes jaloux. N'écoute pas papa, 
il dit des bêtises. Viens voir tonton Hubert... il est 
gentil, lui. (a Hubert.) Tiens, regarde, elle te sourit... Oh! 
trésor, va! 

Elle embrasse le bébé. 



ACTE DEUXIÈME 363 

HUBERT, à iHi-voix. 

C'est effrayant! C'est effrayant! 

MARGUERITE, tristement. 

Tenez, nounou, reprenez-la. 

MARTHE. 

Tu en as assez. 

MARGUERITE. 

Non, ça me fait trop de peine. 

MARTHE. 

Nounou, promenez-la un peu dans îe parc. Faites 
bien attention de ne pas aller au soleil. 

LA NOURRICE. 

Oui, madame. 

Elle sort, 

MARGUERITE. 

J'aurais tant désiré un petit être comme ça... rien 
qu'un... Je ne suis pourtant pas exigeante. C'était mon 
seul rêve, je donnerais je ne sais quoi; mais, mainte- 
nant, il n'y a plus d'espoir. 

AMÉDÉE. 

Pourquoi ? 

MARGUERITE, dccouragcc. 

Oh! au bout de quatre ans de mariage. 

MARTHE. 

Dans notre famille, pourtant, on a eu toujours beau- 
coup d'enfants... Regarde notre grand'mère, notre 
mère et moi-même. 

MARGUERITE. 

C'est ^Tai. Comment faire? 

AMÉDÉE. 

Il n'y a qu'une chose à faire. 

MARGUERITE, in^numcnl. 

Nous la faisons. 



36i LA BASCULE 

MARTHE. 

Il ne faut jamais désespérer. 

MARGUERITE. 

Mais persévérer. 

MARTHE. 

Nous connaissons une dame qui était restée treize 
ans sans avoir d'enfants... Elle avait tout essayé, elle 
avait eu recours à la religion et à la science. Elle avait 
fait le pèlerinage de Roquamadour, elle était même 
allée en Belgique pour mettre le pied dans l'empreinte 
du pied d'un saint, saint je ne sais quoi, près de Spa... 
enfin, c'est très recommandé. Ensuite, elle avait con- 
sulté des médecins, elle avait bu toutes les eaux imagi- 
nables, toujours rien. Enfin, au bout de treize années, 
elle a eu trois, enfants, sans avoir le temps de respirer. 

MARGUERITE. 

Avec son mari ? 

; MARTHE. 

Oh! certainement... avec son mari... Si tu voyais la 
bonne femme... 

MARGUERITE. 

Raconte-moi encore des choses consolantes. 

AMÉDÉE. 

Il y a l'histoire de la fruitière de Lannion. 

MARGUERITE. 

Racontez. 

MARTHE. 

Voyons, Amédée, vous n'allez pas raconter cette 
histoire-là. 

AMÉDÉE. 

Pourquoi ? 

MARTHE. 



Ça n'est pas convenable. 



ACTE DEUXIÈME 365 

MARGUERITE. 

Oh! moi, ça ne me choque pas du tout; j'en ai en- 
tendu bien d'autres, dernièrement, pendant que j'étais 
à Luxeuil. Je vous assure que les femmes qui étaient 
là, dans le même but que moi, ne se gênaient pas pour 
parler entre elles de ces affaires-là, et avec des détails! 

MARTHE. 

On prétend que ces eaux de Luxeuil sont très effi- 
caces. 

MARGUERITE. 

On le prétend, nous allons bien voir... mon médecin 
me les a fortement conseillées. Et puis, il a son gendre 
qui est médecin là-bas. Enfin, si ça ne fait pas de bien, 
ça ne peut pas faire de mal. 

AMÉDÉE. 

Vous avez compté là-dessus? 

MARGUERITE. 

Et j'ai bu de l'eau. J'ai suivi le traitement conscien- 
cieusement; j'ai pris des douches, des bains. Il faut du 
courage, ça n'est pas drôle de rester vingt-cinq jours 
là-bas sans son mari. Ça ne m'amusait pas d'aban- 
donner mon grand Hubert; c'était la première fois de- 
puis que nous sommes mariés que nous nous séparions. 

MARTHE. 

C'est vrai... c'était la première fois. 

AMÉDÉE. 

C'est cette séparation précisément qui est excel- 
lente... à condition, toutefois, que le mari n'en profite 
pas pour se distraire. 

MARGUERITE, sursautant. 

Il ne manquerait plus que ça! (songeuse.) Amédée, vous 
venez de m'ouvrir des horizons. 

AMÉDÉE. 

Fermez-les. 

31. 



36t) LA BASCULE 

MARGUERITE. 

Le fait est que ça n'est pas très prudent de laisser un 
homme tout seul à Paris^ exposé à toutes les tentations. 

AMÉDÉE. 

Taisez-vous donc! Vous étiez bien tranquille... 
quand on a le bonheur d'avoir une femme comme vous, 
jolie, intelhgente, aimante, dévouée... 

MARGUERITE. 

C'est bien ce que je me dis. 

MARTHE. 

Et modeste, avec ça! 

MARGUERITE. 

Et encore, ça n'est pas une raison. Avec les hommes, 
on n'est jamais sûr... n'est-ce pas, chéri? 

HUBERT. 

Quoi donc? 

MARGUERITE. 

Tu ne protestes pas. 

HUBERT. 

Je n'ai pas entendu. 

MARGUERITE. 

Décidément, aujourd'hui, tu es dans les nuages. 
Regardez-le installé dans son fauteuil, il ne se doute 
pas que c'est de Im... de lui que je parle. Oh! gredin, 
va! (Elle va l'embrasser.) Voilà cc quc j'aime... l'cmbrasscr 
là, dans le cou... il le sait : quandjem'approche,ilbaisse 
la tête. 

AMÉDÉE. 

Résigné. 

MARGUERITE. 

Oh! il n'est pas bien à plaindre. Enfin, n'est-ce pas 
chéri, que tu n''aurais pas eu le triste courage de tromper 
une pauvre petite femme qui était à trois cents lieues de 
toi, qui buvait de la vilaine eau, qui parcourait vail- 
lamment son allée?... 



ACTE DEUXIEME 367 

MARTHE. 

Quelle allée? 

MARGUERITE. 

Il faut vous dii^e qu'il y a là-bas, en face de l'étaLlia- 
sement, une grande allée de platanes, et le docteur 
m'avait ordonné de la parcouru^ douze fois chaque 
matin et chaque soir, après la douche. Alors, pendant 
que je me h vrais à ce footing sohtaii'e, quand je pense 
que tu aurais pu... Oh ! non, c'est impossible, un homme 
qui serait capable d'une telle trahison, ce serait affreux; 
cai" enfin, on est dans une situation d'infériorité... on 
ne peut pas se défendre... Ce serait lâche, il n'y a pas 
d'autre mot, lâche, et il faudrait le tuer. 

MARTHE. 

Oh! absolument... un homme qui vous trompe, 
quand il est certain qu'on ne peut pas le lui rendre, 
c'est monstrueux. Moi, je n'aurais pas la moindre pitié. 

amIdée. 

Encore un crime passionnel ! Alors, Marguerite, vous 
tueriez ce pau\Te Hubert? 

MARGUERITE. 

Oh! je dis ça, mais je ne le ferais pas... je l'aime bien 
trop... non, je préférerais le faire souffrir. 

AMÉDÉE. 

A la bonne heure, vous voilà revenue à des senti- 
ments plus humains. 

MARGUERITE. 

Ah! par exemple, je n'hésiterais pas... je me ven- 
gerais, je le tromperais à mon tour... il ne l'aurait pav<i 
volé. Je le tromperais tout de suite, avec le premier 
venu; au besoin, je ferais monter le eoncierge^. 

AMÉDÉE. 

En supposant qu'il puisse quitter sa loge; il est vrai 
qu'il n'aurait qu'un écriteau à mettre : « Le concierge 
est dans le septième ciel ». 



368 LA BASCULE 

MARGUERITE. 

Oh ! je dis ça, et je ne le ferais pas non plus ; pourquoi 
se venger? La vengeance suppose de la colère, et je 
n'aurais que du dégoût... ou, plutôt, un immense cha- 
grin, et alors, si je souffrais trop, je me tuerais, c'est 
bien simple. Oui, c'est ça, je me tuerais... (a Hubert.) Tu 
serais bien plus puni parce que, tel que je te connais, tu 
serais accablé de remords; ta vie serait empoisonnée, tu 
entends, empoisonnée... tra la la, tra la la, c'est bien 

fait. (Elle danse en battant des mains comme une enfant et tout d'un 

coup s'arrête, sérieuse.) C'est égal, je ne dauserais pas, ce 
jour-là! Oh! non je ne danserais pas. 

Elle fond en larmes. 

MARTHE. 

Voyons, tu pleures à présent. 

HUBERT, venant auprès d'elle. 

Qu'est-ce que tu as? 

MARGUERITE. 

Mais non, je ne pleure pas, je ne pleure pas... tu es 
bien trop bon, d'abord, pour me faire jamais de la 
peine. 

HUBERT. 

Mais, bien sûr, il n'est pas question de ça. 

MARGUERITE. 

Je sais bien... seulement, rien que l'idée, n'est-ce 
pas? c'est stupide... Je sais bien que cela n'arrivera 
jamais. 

MARTHE. 

Alors, c'est inutile d'y penser pour se mettre dans 
un état pareil. 

AMÉDÉE. 

C'est curieux, le besoin qu'on éprouve de se tour- 
menter, quand on est en plein bonheur ! 

MARGUERITE, à Amédée. 

C'est votre faute, aussi, vous n'aviez pas besoin de 
parler de ça. 



ACTE DEUXIÈME 369 

AMÉDÉE. 

allons, bon! voilà que c'est ma faute, à présent. 

MARTHE, à Amcdée, pendant qu'Hubert console Marguerite. 

Mais certainement, mon ami, vous savez combien 
elle est susceptible pour ces choses-là. 

AMÉDÉE. 

Si j'avais su, je n'aurais rien dit. 

MARTHE. 

\'ous auriez aussi bien fait. 

MARGUERITE. 

C'est fmi, maintenant, c'est fini... Je vous demande 
pardon... C'est ridicule, mais c'est plus fort que moi. 

MARTHE. 

Amédée. 

AMÉDÉE. 

Mon amie? 

MARTHE. 

Nous devons faire aujourd'hui une visite aux Mé- 
riel... j'ai commandé la voiture pour trois heures. 

AMÉDÉE. 

Pourquoi aujourd'hui?... Ils sont bien ennuyeux. 

MARTHE. 

Il y a plus de quinze jours que nous devons leur faire 
cette visite. 

AMÉDÉE. 

C'est que je n'aime pas beaucoup Mériel : il est 
devenu d'une nuance politique qui m'offusque. Quand 
je dis d'une nuance, il est plutôt d'une couleur criarde... 
Si vous y alliez sans moi... vous m'excuserez. 

MARTHE. 

J'irai sans vous... j'emmènerai Marguerite, ça la 
distraira, (a Marguerite.) Justement, Mme Mériel est cette 
dame dont je te parlais tout à l'heure. 



370 LA BASCULE 

MARGUERITE. 

Qui a eu treize enfants au bout de trois ans de ma- 
riage ? 

MARTHE. 

Oh! la pauvre... non, c*est le contraire... elle a eu trois 
enfants au bout de treize ans de mariage... Tu pourras 
lui demander des conseils. 

MARGUERITE, à Hubert. 

Tu ne viens pas avec nous, chéri? 

HUBERT. 

Non, je ne connais pas du tout ces gens-là, je vais 
rester avec Amédée... j'essaierai de faire un peu de 
peinture. 

MARTHE. 

Eh bien, nous allons mettre nos chapeaux... nous 
serons rentrées vers cinq heures. 

Elles sortent. 



SCÈNE III 
HUBERT, AMÉDÉE. 

AMÉDÉE. 

C'est vrai... je me soucie fort peu d'aller voir ce 
Mériel... il s'est présenté au Conseil général, aux der- 
nières élections. C'est lui qui avait écrit dans sa pro- 
fession de foi cette phrase remarquable : « Ainsi que 
« je Tai toujours fait, du reste, je continuerai à com- 
« battre pour la prospérité de notre noble France; 
« mais, avec l'autorité et la force de vos suffrages, je 
« travaillerai tout particulièrement à améliorer nos 
« moyens de communication. » 

HUBERT. 

C'est effrayant, c'est effrayant! 



ACTE DEUXIÈME 371 

AMÉDÉE. 

Non, ce n'est pas effrayant, c'est seulement un peu 
ridicule. Inutile d'ajouter que c'était le candidat offi- 
ciel et qu'il a été nommé... ça vous étonne? 

HUBERT. 

Non... De qui parlez- vous? 

AMÉDÉE. 

Ah! Si vous ne m'écoutez pas. V^ous me paraissez 
distrait, préoccupé. 

HUBERT. 

On le serait à moins... Amédée, savez-vous pourquoi 
je n'ai pas accompagné ces dames? 

AMÉDÉE. 

Parce que ça vous ennuyait ? 

HUBERT. 

Non... c'est pour attendre Chavresac... c'est pour... 
Enfin, mon cher ami, il se passe à cet instant dans ma 
vie une chose terrible. 

AMÉDÉE. 

\'ous m'effrayez. Voj^ons, voyons, de quoi s'agit-il? 

HUBERT. 

Vous vous rappelez qu'hier soir, avant de dîner... 
nous étions seuls, tous les deux, heureusement!... vous 
vous rappelez que j'ai reçu une dépêche? 

AMÉDÉE. 

Oui. 

HUBERT, lui tendant une dépèc'he. 

Tenez, lisez... Mais avant, il faut que vous me don- 
niez votre parole «l'honneur que vous ne parlerez à 
personne... 

AMJÉDÉE. 

Voyons, oeia va sans le dire, 

HUBERT. 

A personne... pas même à votre femme, à qui vous 
dites tout. 



372 LA BASCULE 

AMÉDÉE, avec force. 

Pas même à ma femme à qui je dis tout. 

HUBERT. 

C'est bien. Mon cher Amédée, vous croyez, sans 
doute, que je suis un brave homme, un loyal garçon. 

AMÉDÉE. 

Je le crois... j'en suis même persuadé... mais, où 
voulez-vous en venir? 

HUBERT. 

Hé bien! j'ai une maîtresse. 

AMÉDÉE. 

Pas possible! 

HUBERT, froissé. 

Et pourquoi donc? J'ai une maîtresse... c'est Rosine 
Ëernier. 

AMÉDÉE. 

Ah! c'est Rosine Bernier! 

HUBERT. 

Maintenant, vous pouvez lire. 

AMÉDÉE j lisant la dépêche. 

« Pointe du Décollé, Saint-Lunaire. Ai absolument 
« besoin de vous parler, affaire urgente et grave, venez. 
« Elanças. » 

HUBERT. 

Qu'est-ce que vous en dites ? 

AMÉDÉE. 

Je ne comprends pas du tout. Qui est-ce d'abord, ce 
Elanças ? 

HUBERT. 

Ah! c'est vrai... j'ai oublié de vous dire... c'est son 
mari. 

AMÉDÉE. 

Elle est donc mariée ? 



ACTE DEUXIÈME 373 

HUBERT. 

Oui... elle a épousé un gentilhomme poitevin, le 
comte de Blancas; mais ils vivent chacun de son côté. 

AMÉDÉE. 

Ils ont des enfants? 

HUBERT. 

Non. 

AMÉDÉE. 

Alors, pourquoi n'ont-ils pas divorcé? 

HUBERT. 

Parce que c'est devenu trop bourgeois... vous com- 
prenez, une artiste... et puis c'était contre ses principes, 
à lui... vous comprenez, un comte. 

AMÉDÉE. 

Oui... oui... Vous le connaissez, ce Blancas? 

HUBERT. 

Pas du tout... Je sais seulement que c'est un très 
galant homme, c'est pourquoi je suis étonné d'avoir 
reçu cette dépêche : « Ai absolument besoin de vous 
« parler, afîaire urgente et grave, venez. Blancas. » 
C'est un ordre. 

AMÉDÉE. 

Ça en a l'air. 

HUBERT. 

Que peut-il avoir à me dire? Qu'en pensez- vous? 

AMÉDÉE. 

Dame! je ne sais pas... et vous? 

HUBERT. 

Moi, voilà ce que je suppose : Rosine est en ce mo- 
ment à Saint-Lunaire... elle a un chalet au bord de la 
mer. 

AMÉDÉE. 

Oui, oui, je sais. 

HUBERT 

Gomment savez- vous? 

MI. 3:^ 



'SU LA BASCULE 

AMÉDÉE. 

J'ai TU la photographie du chalet dans Le Théâtre, 

HUBERT. 

C'est juste... Alors, son mari sera venu la rejoindre. 

AMÉDÉE. 

Ils se voient donc toujours? 

HUBERT. 

Ils ne sont pas fâchés, ils sont restés en excellents 
termes... il y a une chambre d'ami pour lui dans le 
chalet ; mais il ne vient jamais, si ce n'est quand Ro- 
sine l'invite, et je sais pertinemment qu'il ne devait 
venir que dans un mois. Pour qu'il ait débarqué comme 
ça chez elle, à l'improviste, c'est qu'il aura connu 
mes relations avec sa femme, car c'est sa femme, 
après tout; alors, il est accouru, il lui a demandé des 
explications... il a peut-être ouvert une lettre... 

AMÉDÉE. 

Yous écrivez donc? 

HUBERT. 

Oui. 

AMÉDÉE. 

C'est un tort. Rappelez-vous qu'en amour, neuf fois 
sur dix, le malheur arrive par les lettres, comme la 
fièvre typhoïde vient par l'eau. 

HUBERT. 

Oui... alors, il m'a envoyé cette dépêche. 

AMÉDÉE. 

Mais, puisque ce Blancas a rendu sa liberté à Résine 
Dernier, qu'est-ce que ça peut lui faire qu'elle soit votre 
maîtresse ? 

HUBERT. 

Ah! mon cher, le cœur humain!... ces choses-là, c'est 
tellement mystérieux. Rosine vient d'avoir un grand 
succès, et Blancas est capable d'^eoiêtre redevenu amou- 



ACTE DEUXIÈME 375 

reux ; il n'y aurait rien d'impossible à cela. Pour l'avoir 
épousée, ça doit être un de ces hommes... un peu naïfs 
sur lesquels les femmes de théâtre exercent un empire 
singulier. Alors, vous comprenez dan^ quelles transes 
je vis depuis hier soir... Ce n'est pas pour moi, vous 
pensez bien, que j'ai peur. 

AMÉDÉE. 

Évidemment... c'est à cause de votre femme. 

HUBERT. 

Mais oui... de ma femme, de ma pauvre petite 
femme. Pairbleu! Si j'étais seul, j'irais trouver le 
Blancas, je verrais bien ce qu'il a dans le ventre, s'il 
voulait se battre... 

AMÉDÉE. 

Espérons qu'on n'en arrivera pas là. 

HUBERT. 

Ce n'est pas la perspective d'un duel qui m'effraye; 
ce ne serait pas ma première affaire; mais c'est le motif 
de ce duel qui pourrait arriver aux oreilles de ma 
pauvre petite femme. Quand je pense que j'aurais pu 
recevoir cette dépêche devant elle!... 

AMÉDÉE. 

Vous auriez trouvé une exphcation. 

HUBERT. 

Pas la moindre... Pour ces choses-là, je manque de 
présence d'esprit à un point que vous ne sauriez ima- 
giner... Ah! c'est épouvantable! Et Chavresac qui ne 
revient pas. 

AMÉDÉE. 

Chavresac? 

HUBERT. 

Oui, je l'ai envoyé à Saint -Lunaire, avec la mission 
de voir à tout prix Rosine Bernior et de savoir ce qui se 
passe. 

AMÉDÉE. 

Il la connaît donc? 



376 LA BASCULE 

HUBERT. 

Oui, il la connaît. 

AMÉDÉE. 

Alors, vous Tavez mis au courant? 

HUBERT. 

Forcément. 

AMÉDÉE. 

C'est que tout à l'heure vous m'avez dit que j'étais 
le seul à qui vous confiiez cette histoire. 

HUBERT, impatienté. 

Oh! je vous en prie, mon cher ami, n'ayez pas de ces 
susceptibilités-là . 

AMÉDÉE. 

Ce que j'en dis, c'est pour vous : rappelez- vous que, 
neuf fois sur dix, en pareille matière, le malheur arrive 
par les confidents comme la fièvre typhoïde... 

HUBERT, le coupant. 

...vient par l'eau, vous avez mille fois raison .. Mais 
il le fallait : Ghavresac, avec son automobile, pouvait 
aller à Saint-Lunaire et en revenir dans un bref délai. 
Ce matin, j'avais besoin d'un chauffeur rapide, j'ai 
pris Chavresac; à présent, j'ai besoin d'un conseil 
éclairé, d'un dévouement intelhgent, je m'adresse à 
vous. 

AMÉDÉE. 

Attendons Chavresac. 

HUBERT, s'asseyant. 

Il n'y a que ça à faire... (un silence.) Ah! j'ai passé une 
nuit affreuse. Je me vois encore accoudé à la fenêtre 
de notre chambre pendant cet orage... et les onze mots 
de cette dépêche me martelaient le crâne. Onze mots, 
il n'y en a pas plus, je les ai comptés... C'est effrayant, 
quand on pense que pour onze sous on peut bouleverser 
un homme de cette façon!... Ah! oui, je m'en souvien- 
drai, de cette dépêche, envoyée de la pointe du Dé- 
collé... la pointe du Décollé! tout y est. 



ACTE DEUXIÈME 377 

AMÉDÉE. 

' Le fait est que c'est un nom sinistre. 

HUBERT. 

Alors, ma pensée se reportait là-bas, et je voyais 
une mer démontée, des vagues bondissant par-dessus 
le phare, et dans un chalet, une chambre faiblement 
éclairée et, dans cette chambre, peut-être, une femme 
échevelée que cette brute était en train de piétiner. 

AMÉDÉE. 

Oh! oh: oh! 

HUBERT, 

Ah! ah! ah! Il n'y a pas de oh! oh! oh! tout est pos- 
sible. 

AMÉDÉE. 

Ce Blancas est donc un homme violent? 

HUBERT. 

Très doux... très doux... du moins, il paraît, je ne le 
connais pas... mais justement, il y a tout à craindre des 
gens calmes quand ils se mettent en colère : ils ne con- 
naissent plus rien. 

AMÉDÉE, souriant. 

Vous avez trop d'imagination. 

HUBERT. 

Une imagination terrible. Combien de temps suis-je 
resté ainsi à cette fenêtre? Deux heures, peut-être plus... 
je ne saurais le dire. La pluie me fouettait le visage, je 
ne m'en apercevais même pas ; les éclairs cntr'ouvraient 
le ciel, le tonnerre grondait. Je m'enivrais d'horreur!... 
J'ai senti que je m'enrhumais; alors, je suis revenu me 
coucher auprès de ma femme. Elle dormait tranquille- 
ment, sa respiration était régulière comme celle d'un 
enfant; en la voyant si calme, j'ai eu envie de la l'é- 
veiller. 

AMÉDÉE. 

Pourquoi faire? 



378 LA BASCULE 

HUBERT. 

Pour lui dire tout. 

AMÉDÉE. 

Vous êtes fou! 

HUBERT. 

Mais non... J'ai pensé qu'un homme qui s'accuserait 
loyalement, dans la nuit, qu'un mari coupable qui 
dirait la vérité, cela ne manquerait pas d'une certaine 
grandeur à laquelle une femme comme Mai^guerite ne 
pourrait pas être insensible. 

AMÉDÉE. 

C'est une chose qu'il ne faut faire qu'à la dernière 
extrémité. Vous avez bien fait de ne pas la réveiller, 
d'autant plus que tout n'est pas perdu. Voyons, rai- 
sonnons un peu : en supposant que ce Blancas veuille 
vous demander une explication, il ne vous télégraphie- 
rait pas de venir... dans ce cas, c'est à lui à se déranger. 

HUBERT. 

Il me semble. 

AMÉDÉE. 

Et puis, quelle explication peut-il vous demander? 
Vous ne le connaissez pas, vous n'êtes pas son ami, 
vous n'avez pas trahi sa confiance. 

HUBERT. 

Certainement. 

AMÉDÉE. 

D'un autre côté, puisqu'il n'est pas le mari de sa 
femme et qu'ils sont séparés amiablement, vous ne 
lui causez aucun préjudice. 

HUBERT. 

Aucun. 

AMÉDÉE. 

Enfin, pardonnez-moi le mot, Mme Dernier est 
rentrée dans la circulation... elle circule avec vous, voilà 
tout; c'est ce que je dirai au mari, si vous me chargez 
de vos intérêts. 



ACTE DEUXIÈME 379 

HUBERT. 

Cela va sans le dire... vous et Chavresac... vous 
voyez que j'ai bien fait de le mettre au courant. 

AMÉDÉE. 

N'allez pas si vite... j'espère que nous n'en arrive- 
rons pas là... Pour moi, cette dépêche signifie autre 
chose... Quoi? je n'en sais rien... attendons Gliavresajc.. 

HUBERT. 

Ah! si jamais ma femme... ma pauvre pet it e f emme!... 

AMÉDÉE. 

Elle vous pardonnerait. 

HX'BERT. 

Non... vous l'avez entendue tout à l'heure; elle est 
pleine de confiance, elle est à cent lieues de se douter... 
et, quand elle saura que je l'ai trompée pendant qu'elle 
était à Luxeuil et qu'elle parcourait douze fois, matin et 
soir, son allée de platanes, elle se tuera comme elle l'a 
dit. 

AMÉDÉE. 

Mais non. 

HUBERT. 

Mais si. Ah! vous ne la connaissez pas... elle se 
tuera. Alors, qu'est-ce que je deviendrai, moi? Je ne 
pourrai pas lui survi\Te; je vous assure qu'il faut me 
plaindre. 

AMÉDÉE. 

Oh! je vous plains. Mais, enfin, exphquez-moi quelque 
chose que je ne comprends pas très bien : quand on a 
peur, à ce point, de faire de la peine aux gens, c'est 
qu'on les aime... vous aimez votre femme? 

HUBERT, très sincère. 

Tendrement. 

AMÉDÉE. 

Alors, pourquoi vous êtes- vous embarrassé de cette 
Rosine Dernier? 



380 LA BASCULE 

HUBERT. 

Pourquoi... pourquoi? Est-ce que je sais? J'avais 
connu Rosine autrefois, quand j'étais garçon; je l'avais 
aimée même, à cette époque, en tout bien, tout 
honneur... je l'ai revue dans cette pièce où elle est 
admirable ! 

AMÉDÉE. 

Vraiment ? 

HUBERT. 

Oh ! mon cher, vous ne pouvez pas vous en faire une 
idée, c'est une grande artiste. Elle a surtout un charme 
auquel il est impossible de résister. Bref, je suis allé la 
voir, un soir, dans sa loge; nous avons soupe... voilà 
comment ça s'est fait. J'avais aussi la griserie de Paris 
où nous venions de nous installer, après trois ans d'un 
clair de lune de miel sohtaire. 

AMÉDÉE. 

Vous avez voulu y ajouter une étoile. 

HUBERT. 

Je n'ai rien voulu du tout... Seulement ma femme est 
partie faire cette saison à Luxeuil et, alors, j'ai eu 
vingt-cinq jours de liberté... comprenez-vous, de liberté ! 
J'ai pu oublier que j'étais marié et, pendant vingt-cinq 
jours, j'ai connu la maîtresse la plus exquise, la plus 
amoureuse, la plus passionnée. Et puis, cette femme-là 
correspond tellement au besoin que j'ai de rêve, de 
roman... parce que, moi, n'est-ce pas? je suis un céré- 
bral. 

AMÉDÉE. 

Ah! 

HUBERT. 

Mais oui, mon cher, n'en doutez pas. Alors, Rosine 
Bernier, c'est la maîtresse idéale; elle a tout : l'esprit, 
l'élégance, la fantaisie... c'est la Fantaisie en personne, 
Je vous citerais d'elle mille traits charmants, et elle 
fait penser à ces déUcieuses créatures du xviii® qui 
nous apparaissent un peu comme des déesses! 



ACTE DEUXIÈME 38! 

AMÉDÉE. 

Dites-moi... depuis tout à l'heure, vous aimez tou- 
jours votre femme? 

HUBERT, très sincère. 

Tendrement. Pourquoi? 

AMÉDÉE. 

Pour rien... pour savoir. 

HUBERT. 

Mais ça n'a pas le moindre rapport. Dans la vie, il y 
a la sécurité, le foyer, le bonheur, c'est entendu, et 
puis il y a aussi la curiosité, l'aventure, le plaisir; 
mais ma pau\Te petite femme ne comprendra jamais 
ça, et pourtant, c'est ce que je me tue... à ne pas lui 
dire! 

AMÉDÉE. 

Vous faites bien, parce que tout cela ne se concilie 
guère; la preuve, c'est que vous payez votre plaisir par 
trop de tourments. 

HUBERT. 

Les tourments sont peut-être nécessaires à certaines 
natures. 

AMÉDÉE. 

Le calme est une chose inappréciable. 

HUBERT. 

On dit un calme plat. 

AMÉDÉE. 

Sans doute et, pourtant, il faut choisir. Votre 
femme vous aime, elle ne vit que par vous et pour vous... 
cela éclate dans tous ses gestes et dans ses moindres 
paroles... elle en est touchante... 

HUBERT. 

Je sais bien. Ah ! depuis hier soir, j'envie ceux qui 
sont aimés moins exclusivement... ceux-là peuvent 
tromper leur femme sans qu'elle en meure, et même, 
si j'osais dire toute ma pensée... 



382 U BASCULE 

AMÉDÉE. 

Dites-la toujours, 

HUBERT, lui frappant sur l'épaule. 

Hé bien! croyez-moi, mon cher, il vaut cent fois 
mieux être cocu. 

AMÉDÉE. 

Pourquoi me dites- vous ça, à moi? 

HUBERT. 

Je vous dis ça, à vous, parce que vous êtes là... c'est 
une idée générale que je formule. 

AMÉDÉE. 

Ah! bien... bien. 

HUBERT. 

Et puis, vous, ce n'est pas la même chose... vous ne 
serez jamais dans ce cas-là, vous n'avez pas le besoin 
de l'aventure, vous n'avez pas la moindre imagination. 

AMÉDÉE. 

Décidément, vous me comblez! 

HUBERT. 

Mais vous possédez d'autres quahtés précieuses. 
Vous êtes un homme sérieux, pondéré; vous avez l'occu- 
pation la plus noble : vous cultivez la terre, cinq cents 
hectares de vieille terre armoricaine auxquels vous 
appUquez les méthodes nouvelles, (iiès ému.) Depuis que 
je suis arrivé ici, dans ce vieux château rempU de tra- 
ditions et de souvenirs de famille, je me sens enve- 
loppé d'une atmosphère honnête... vous donnez l'im- 
pression du bonheur véritable. Croyez-moi, vous avez 
une vie excellente! 

Il lui tend la main. 

AMÉDÉE. 

Mon bon ami... 

HUBERT. 

Et, quand je compare votre existence à la mienne, 
qui n'est que comphcations, mensonges et remords, je 
suis rempli de respect et d'émotion. 

Il se jette dans ses bras. 



ACTE I>EUXIÈME 383 

AMÉDÉE. 

Voyons, mon brave ami, mon i)rave ami... si mon 
exemple pouvait vous inspirer de sages résolutions, je 
serais tout à fait heureux. Je ne sais pas ce qui va 
sortir de tout ceci; mais, à votre place, quoi qu'il arrive, 
je renoncerais d'ores et déjà à revoir cette femme. 

HUBERT, très sincère. 

Oh! pour ça, soyez tranquille... c'est fini, c'est Lien 
fini... J'ai prié Chavresac de lui remettre une lettre 
dans laquelle je lui explique que ça n'est pas possible 
de continuer dans ces conditions. Ah! dame, je ne sais 
pas comment elle le prendra... ça n'ira pas tout seul de 
ce côté-là... parce qu'elle m'aime. 

AMÉDÉE, souriant. 

Elle aussi? 

HUBERT. 

Ah! mon cher, je n'en tire pas vanité! (ii lui frappe sur 
l'épaule.) Croyez-moi, il vaut cent fois mieux être... 

AMÉDÉE, le coupauf. 

Oui... oui, vous me l'avez déjà dit. 

Dans le même moment, par une des portes-fenêtres, on voit entrer 
Chavresac. Il est en tenue de chauffeur et couvert de boue. 

HUBERT. 

Ah! enfin! voici Chavresac! 

Il se précipite au-devant de li 



lui. 



SCÈNE IV 
HUBERT, AMÉDÉE, CHAVRESAC. 



HUBERT, 

Ah! chei" ami, je vous attendais avec une impa- 
tience!... 



381 LA BASCULE 

CHAVRESAC. 

Je pense bien... J'ai mis beaucoup plus de temps que 
je ne croyais... il m'est arrivé un tas d'avaros... 

HUBERT. 

Mais, vous avez vu Rosine ? 

CHAVRESAC. 

Oui, je l'ai vue. 

HUBERT. ^ 

Vite, racontez-moi. 

CHAVRESAC, montrant Amédée. 

Mais... 

HUBERT. 

Vous pouvez parler devant mon beau-frère, il est 
au courant. 

CHAVRESAC. 

Ah! très bien. 

HUBERT. 

Vous avez pu rester seul avec elle? 

CHAVRESAC. 

Tant que j'ai voulu. 

HUBERT. 

Et le mari ? 

CHAVRESAC. 

Il n'était pas là; it\ est chez lui, dans le Poitou. 

HUBERT. 

Dans le Poitou... comment dans le Poitou? Alors, 
€ette dépêche? 

CHAVRESAC. 

C'est Rosine Bernier qui vous l'a envoyée. 

HUBERT. 

Si c'est une plaisanterie qu'elle a voulu me faire, je 
la trouve d'un goût déplorable. 



ACTE DEUXIÈME 385 

CHAVRESAC. 

Pas du tout, vous n'y êtes pas... c'est tout simple- 
ment une femme qui vous aime; elle avait envie de 
vous voir... vous savez comment elle est... c'est une 
fantaisiste et, quand elle a envie de quelque chose, 
rien ne Tarrête. Bref, vous sachant ici, elle n'a trouvé 
rien de mieux que de vous envoyer cette dépêche. 

HUBERT. 

C'est insensé! Comment n'a-t-elle pas réfléchi? 
Voyons, elle sait bien que je suis marié... cette dépêche 
pouvait tomiber entre les mains de ma femme. 

CHAVRESAC. 

Aussi, elle a signé du nom de son mari. 

HUBERT. 

En quoi ça arrangeait-il les choses? 

CHAVRESAC. 

Mais si... elle pensait que vous comprendriez et qu'en 
signant Blancas pour les autres, cela signifiait Dernier 
pour vous. 

HUBERT. 

Et alors? 

CHAVRESAC. 

Alors, elle espérait que vous viendriez la rejoindre 
et que cette dépêche, dont vous donneriez une expU- 
cation suffisante à votre femme, serait précisément le 
prétexte. 

HUBERT. 

Quelle explication pouvais-je donner? Elle est 
folle! 

CHAVRESAC 

Dans son esprit, ça ne souffrait aucune difficulté : 
vous auriez dit à votre femme que Blancas était un 
de vos amis que vous aviez perdu de vue et que, s'il 
vous envoyait une dépêche en des termes aussi nets, 
c'est qu'il avait un service à vous demander et que 
III. 33 



me LA BASGUÎilE 

vous ne pouviez pas vous dérober..., ou autre chose 
dans ce goût-là... elle avait compté sur vatre présence 
d'esprit. 

AMÉDÉE, à Hubert. 

Elle a eu le plus grand tort... elle ne vous connaît 
pas encore à fond... Je pensais bien que cette dépêche 
avait une tout autre signification que celle que vous 
lui attribuiez. C'est moi qui avais raison, et il n'y avait 
pas lieu de vous affoler. 

HUBERT. 

Oh! affolé... je n'étais pas affolé. Évidemment j'ttais 
très ennuyé. Comment n'ai-je pas deviné que la dépêche 
était d'elle... ça lui ressemble tellement! Je vous l'ai dit : 
c'est une fantaisiste. J'avoue que j'étais parti dans une 
direction tout opposée. 

AMÉDEE. 

Et bien parti. 

HUBERT. 

Ainsi ce n'était que ça ! Mais alors, dites-moi, elle a 
dû être très étonnée de vous voir? 

CHAVRESAC. 

Très étonnée... et, quand elle a su dans quel état sa 
dépêche vous avait mis, elle a ri de bon cœur. 

HUBERT. 

C'est très drôle, en effet... maintenant, parbleu! je 
trouve ça très drôle. Et vous, Amédée? 

AMÉDÉE, très froid. 

Moi, je trouve ça tordant. 

HUBURT. 

Ah!... aloTs, elle a ri? 

CHAVRESAC. 

Oui, mais .pas longtemps... et, quand je lui ai reams 
Vôtre lettre... 



ACTJE DEUXIÈME 2»! 

HUBERT, avec explosion. 

Vous lui. avez Demis ma lettre? 

CHAVRESAC. 

Mais oui, puisque vous m'aviez chargé... 

HUBERT. 

Mais c'est idiot, mon cher, il ne fallait pas. 

CHAVRESAC. 

Pourquoi idiot? Vous m'a^'iez dit de lui remettre 
cette lettre à tout prix. 

HUBERT. 

Sans doute; mais, du moment qu'il n'y avait rien, 
que le mari n'était pas là et que c'est elle qui avait 
envoyé la dépêche, il ne fallait pas remettre la lettre, 
ça tombe sous le sens... c'est vrai, un enfant de trois ans 
aurait compris ça... c'était une lettre de rupture!... 

CHAVRESAC. 

Est-ce que je savais, moi? 

HUBERT, à mi-voix. 

Est-ce que je savais? Quelle brute! 

CHAVRESAC. 

Vous dites? 

AMÉDÉE, conciliant. 

Voyons... voyons... 

CHAVRESAC. 

Une autre fois, vous ferez vos commissions vous- 
même, d'autant plus que ça n'est pas agréable de 
porter vos messages. Dans ces cas-là^ c'est toujours le 
messager qui reçoit le premier choc... ça n'a pas man- 
qué : j'ai essuyé la mauvaise humeur de Aime Der- 
nier; j'arrive ici, j'essuie la vôtre. Et encore, pour 
arriver plus vite, je dévore les kilomètres... 

HUBERT, avec aigreur. 

Vous y avez mis le temps, cependant, mon cher. 



388 LA BASCULE 

CHAVRESAC. 

Parce que, en traversant un village, j'ai manqué 
d'écraser une vieille femme, mon cher. 

AMÉDÉE. 

Vraiment ? 

CHAVRESAC, à Amédée. 

Oui, une vieille femme qui s'est littéralement jetée 
sous mes roues, une malheureuse mère de famille qui 
voulait se suicider en assurant l'avenir de ses enfants ; 
elle comptait sur une indemnité; heureusement, j'ai 
déjoué ses projets, je ne l'ai pas écrasée; mais il a fallu 
que je m'arrête... les villageois voulaient me lyncher; 
on a dressé des procès- verbaux à n'en plus finir... C'est 
tout ça qui m'a mis en retard. 

HUBERT. 

Enfin, ce qui est fait est fait; qu'est-ce qu'elle a dit? 

CHAVRESAC. 

La vieille femme? 

HUBERT. 

Hé non, Rosine! 

CHAVRESAC 

C'est vrai... ce que je raconte là ne vous intéresse 
pais... Quant à Rosine Dernier, elle m'a chargé de vous 
remettre ceci, (ii lui remet une lettre.) Maintenant, vous per- 
mettez que j'aille changer de vêtements... A tout à 
l'heure... Au revoir et merci. 

HUBERT. 

Mais c'est moi qui vous remercie. 

CHAVRESAC 

C'est bien ce que je voulais dire! 

Il sort. 



ACTE DEUXIÈME 389 

SCÈNE V 
AMÉDÉE, HUBERT. 

AMÉDÉE. 

Vous avez froissé Ghavresac? 

HUBERT. 

Aussi, on n'est pas chauffeur à ce point-là. (n m i.» 
lettre de Rosine.) ParLleu ! c'cst uno femme outragée ; elle 
m'écrit que c'est fmi. 

AMÉDÉE. 

Tout est pour le mieux... vous devez être content? 

HUBERT. 

Content? 

AMÉDÉE. 

Sans doute... n'est-ce pas ce que vous vouliez? 

HUBERT. 

Pas du tout. 

AMÉDÉE. 

Comment? Vous ne m'avez pas dit tout à l'heure?... 

HUBERT. 

Oui, oui, tout à l'heure, mais maintenar 

AMÉDÉE. 

Regretteriez- vous vos sages résolutions? 

HUBERT. 

Non, non, mais enfin, il n'en est pas moins vrai que 
cette femme a raison... ma conduite envers elle est 
inqualifiable. J'ai agi, disons le mot, comme un calfat; 
je n'ai rien à lui reprocher... car enfin, cette dépoche... 
c'est très gentil ce qu'elle a fait là, c'est tout à fait 
délicat... c'est d'une amoureuse, il n'y a pas à dire... et 

ii. 



390 LA- BASCULE 

c'est au moment où elle me donne cette preuve d'amour 
que, moi, je lui écris cette lettre brutale... Comment 
doit- elle me juger? 

AMÉDÉE. 

Il vaut mieux qu'elle vous juge mal, puisque vous 
voulez rompre, elle vous regrettera moins. 

HUBERT. 

C'est égal, on peut rompre avec délicatesse, tout au 
moins, avec courtoisie. Rosine n'est pas une femme 
qu'on lâche comme ça... (un sUencc.) Vous ne savez pas 
ce que j'ai envie de faire? 

AMÉDÉE. 

Non, et pourtant je suis rempli de crainte. 

HUBERT. 

J'ai envie d'aller là-bas. 

AMÉDÉE. 

Oh! mais, vous ne pouvez pas faire ça. Quel prétexte 
d'abord, pour vous absenter, donnerez-vous à votre 
femme ? 

HUBERT. 

La dépêche... je lui montrerai la dépêche... je dirai 
que je viens de la recevoir, que Blancas est un vieil ami 
que j'ai perdu de vue et que, s'il me demande de venir 
le trouver en des termes aussi pressants, c'est qu'il 
s'agit de quelque service à lui rendre et que je ne peux 
pas me dérober. 

AMÉDÉE. 

Et vous me dites ça, victorieusement... comme si 
vous veniez de l'inventer vous-même. 

HUBERT. 

Où donc est-elle, cette dépêche? Vous ne l'avez pas? 

AMÉDÉE. 

Non! Je vous l'ai rendue. 

HUBERT. 

Non... vous ne me l'avez pas rendue. 



ACTE DEUXIEME 391 

AMÉDÉE. 

Je suis certain, pourtant... 

HUBERT. 

Cherchez bien dans toutes vos poches. 

AMÉDÉE. 

Je ne l'ai pas. 

HUBERT. 

Où peut-elle être?... c'est qu'il ne faudrait pas laisser 
traîner ça... Ah! la voilà!... Elle était sur la table... sur 
la table... Quelle imprudence!... Je vais la montrer à 
ma femme. 

AMÉDÉE. 

Écoutez, Hubert, vous allez déchirer cette dépêche. 
Donnez-la-moi, d'ailleurs, (ii u dcchiic.) Je vous avertis 
que, si vous revoyez jamais Rosine Dernier et qu'il 
vous en arrive des ennuis, comme c'est inévitable, il 
est inutile de venir me trouver pour vous tirer d'em- 
barras... Vous me faites l'effet du joueur qui court après 
son argent... vous courez après votre émotion. 

HUBERT. 

D'abord, vous vous méprenez... il n'est pas question 
de recommencer avec Rosine; seulement, je considère 
que je lui dois des excuses, des explications. 

AMÉDÉE. 

Il n'est pas nécessaire de la voir pour ça. 

HUBERT. 

Vous avez raison... je lui écrirai... oui... je sais ce 
que je lui écrirai. Pourquoi souriez-vous? 

AMÉDÉE. 

Connaissez-vous ce jeu d'enfants qui consiste à 
placer une planche en équilibre sur un tronc d'arbre 
ou une grosse pierre? Deux galopins enfourchent la 
planche, un à chaque bout, et quand l'un est en haut, 
l'autre est en bas. 



392 LA BASCULE 

HUBERT. 

Oui, ça s'appelle une bascule... Il y a une très jolie 
gravure du xviii^... je l'ai à Paris, dans mon cabinet. 

AMÉDÉE. 

Vous me paraissez être la planche et la grosse pierre 
d'une bascule sentimentale où il y aurait, une à chaque 
bout, votre femme et Rosine Bernier. Où est votre 
femme en ce moment? En haut ou en bas? 

HUBERT. 

En haut! en haut! 

AMEDEE, se retournant et apercevant Marthe et Marguerite 
qui reviennent. 

Évidemment, puisque la voilà! 



SCÈNE VI 
HUBERT, AMÉDÉE, MARTHE, MARGUERITE. 

MARGUERITE. 

Bonjour, chéri. 

Elle embrasse son mari. 

HUBERT. 

Bonjour, ma petite Marguerite, bonjour, ma chère 
petite femme. 

MARGUERITE. 

Oh ! mais, quelle tendresse ! 

HUBERT. 

Je suis content de te revoir. 

AMÉDÉE. 

Eh bien! vous avez vu les Mériel? 

MARTHE. 

Oui... et vous, qu'avez- vous fait? 



ACTE DEUXIÈME 393 

AMÉDÉE. 

Nous avons causé avec Hubert. 

MARTHE. 

Et Chavresac? 

AMÉDÉE. 

Il est revenu. 

MARTHE. 

Que lui était-il donc arrivé? 

AMÉDÉE. 

Rien... il a manqué d'écraser une vieille femme. 

MARGUERITE. 

Ah! mon chéri, Mme Mériel m'a expliqué comment 
elle avait eu ses enfants au bout de treize ans de ma- 
riage... c'est très simple... c'est étonnant que nous n'y 
ayons pas pensé... Je te raconterai ça ce soir. 

HUBERT. 

Oui, ma chère petite femme, tu me raconteras ça. 

MARGUERITE. 

Tu l'aimes donc, ta chérie? 

HUBERT. 

Oh! oui, je l'aime. 

MARGUERITE. 

C'est vrai ? 

HUBERT. 

Sois tranquille... tu es en haut. 

MARGUERITE, étonnée. 

En haut, de quoi? 

HUBERT. 

En haut, en haut... tout en haut. 



Rideau. 



ACTE TROISIÈME 



Un atelier de style Renaissance dans l'hôtel que Rosine Bernier 
habite à Passy, sur le Ranelagh. Aux murs des tapisseries, des 
instruments de musique, les portraits de l'artiste dans ses dif- 
férents rôles. Comme meubles, piano à queue recouvert d'une 
vieille étoffe, grande table à pieds tors, bibliothèque et un 
large divan sous une loggia avec rampe en bois à laquelle on 
accède par un escalier extérieur à l'atelier. Par une large baie 
vitrée on aperçoit les arbres du jardin; on est au mois d'oc- 
tobre, il est cinq heures du soir, la nuit tombe, le thé est servi 
sur une petite table. 



SCÈNE PREMIÈRE 
ROSINE, LORSAY. 

Au lever du rideau, Lorsay est seul dans l'atelier* Rosine entre quelques 
secondes après. Elle est dans un déshabillé très élégant. 



ROSINE. 

Je ne vous ai pas fait trop attendre. 

LORSAY. 

J'aime beaucoup votre atelier. 

ROSINE. ' 

Moi aussi... croyez bien que je n'y reçois pas- tout le 
monde... je n'y admets que mes amis. 

LORSAY. 

Je suis sensible à l'honneur que vous me faites... 
C'est arrangé avec beaucoup de goût, avec votre goût, 



ACTE TROISIÈME 395 

c'est tout dire... C'est joli, cette loggia... ça fait très 
bien... mais comment monte-t-on là-haut? 

ROSINE. 

Vous n'avez pas vu, en entrant, un petit escalier, 
près de la porte? 

LORSAY. 

Ah! oui... c'est sans doute là que vous mettez les 
musiciens quand vous donnez des fêtes ? 

ROSIXE. 

Je n'ai jamais donné des fêtes, mais j'y ai mis des 
masiciens, en effet. Il y a deux ans, à pareille époque, je 
m'ennuyais beaucoup, j'étais triste. Alors, tous les 
soirs, vers ces beures-ci, je montais à l'atelier, je m'éten- 
dais sur ce divan et je rêvais, pendant qu'on me faisait 
de la musique. 



Seule? 

Oui, toute seule. 



LORSAY. 
ROSINE. 



LORSAT. 

Et quels musiciens aviez- vous? Des tziganes? 

ROSINE. 

Oh ! non, quelle horreur ! C'était un vieux prof-esseur 
de violoncelle et sa fille qui jouait du violon. Ils n'étaient 
pas célèbres, mais ils jouaient d'une façon poignante et, 
dans le crépuscule d'abord, puis dans la nuit, c'était 
une sensation déhciense... mais buvez donc votre thé, 
il va être froid. 

LORSAY. 

Je regarde le ciel, il y a -en ce moment des tons d'une 
variété et d'une délicatesse infinies; le soleil a l'air de se 
coucher dans un ciel de cravates. 

ROSINE, regardant aussi. 

C'est très juste, (un siimco.) A quoi pensez- vous, mon 
cher autour? 



396 LA BASCULE 

LORSAY. 

Oh ! près de vous, je ne suis pas un auteur, je suis un 
homme... je pense à toutes sortes de choses. 

ROSINE. 

Mais encore ? 

LORSAY. 

Je pense à la jolie promenade que nous avons faite 
tantôt dans ce merveilleux parc de Versailles, à la joie 
qui était dans mon cœur, à la mélancolie de l'automne 
qui descendait sur l'étang où de grosses carpes brunes, 
avec des bruits de baisers gloutons, venaient manger 
le pain que leur jetaient vos petites mains blanches. 
J'entends encore le bruit de soie froissée que faisaient 
vos petits pieds en marchant dans les feuilles mortes... 
et, ce soir, quand je serai seul, chez moi, je me rappel- 
lerai toutes vos paroles et tous vos gestes et tous les 
moindres faits de cette après-midi inoubliable... et vous 
n'avez pas le droit de m'en empêcher. 

ROSINE. 

J'en aurais le droit que je n'en userais pas, vous me 
dites de trop jolies choses. 

LORSAY. 

Vous vous souvenez, il y a trois mois, lorsque je suis 
venu vous dire adieu, un soir, dans votre loge? 

ROSINE. 

Vous étiez encore très timide. (L'imitant.) Vous me 
disiez : « Madame, je vais partir pour la campagne, parce 
qu'il n'y a que la nature qui vous donne des leçons 
d'indifférence supérieure! » 

LORSAY. 

J'ai dû vous paraître stupide? 

ROSINr. 

Mais non. 

\ ' LORSAY. 

Ah! si, stupide... j'étais furieux après moi, je croyais 



ACTE TROISIÈME 397 

bien que tout était perdu; et puis, il y a quelques jours, 
quand je suis revenu, j'avais tellement pensé à vous 
pendant ces trois mois que, dés que je vous ai revue, je 
vous ai dit que je vous aimais et ça m'a semblé très 
facile. 

ROSINE. 

De m'aimer? 

LORSAY. 

Non, de vous le dire. 

ROSINE. 

Ce que l'on conçoit bien s'exprime clairement. 

LORSAY. 

Et, depuis huit jours, je passe toutes mes soirées dans 
votre loge, nous nous promenons l'après-midi dans les 
parcs mélancoliques... Aujourd'hui, pour la première 
fois, vous m'admettez dans votre atelier, dans l'atelier! 
et je vous vois, je vous entends, je vous respire, je suis 
très heureux, pour le moment. 

ROSINE. 

Pour le moment? 

LORSAY. 

Oui, enfin, espérons que vous ne me ferez pas souf- 
frir et que vous n'êtes pas une femme à vous amuser 
d'un sentiment très sincère et très profond, je vous as- 
sure... Non, vous ne pouvez pas être cette femme-là. 

ROSINE. 

Vous n'en savez rien. 

LORSAY. 

Laissez-moi avoir une bonne opinion de vous, qu'est- 
ce que ça peut vous faire ? 

ROSINE. 

Mais, comment pourrais- je vous faire souffrir? 

LORSAY. 

Vous le savez bien... pour le moment, il est certain 
que je marche vivant dans un rêve étoile; mais ce n'est 
m. 34 



398 LA BASCULE 

pas impunément que l'on reste auprès de vous, dans 
votre atmosphère, et je désirerai bientôt autre chose 
qu'un flirt, même passionné. 

ROSINE. 

Vous demandez déjà. 

LORSAY. 

Je ne demande pas, je prévois que je désirerai... 

ROSINE. 

Croyez-moi, vous en êtes à la période la plus char- 
mante... ne craignez pas de la faire durer. En amour, 
voyez-vous, et pour les hommes surtout, il n'y a d'inté- 
ressant que la conquête et la rupture; le reste est du 
remplissage. 

LORSAY. 

C'est vous qui le dites, et, si charmante que soit la 
période où nous en sommes, il faut toujours arriver à un 
bonheur plus complet, plus parfait. 

ROSINE. 

Oui, il faut arriver à ce bonheur-là : c'est désolant l 

LORSAY, se rapprochant de Rosine. 

Mais non, ça n'est pas désolant. J'aime beaucoup 
être bien près de vous, comme ça... je m'imprègne de 
votre odeur et je l'emporterai avec moi... vous sentez 
l'oeillet. 

ROSINE. 

Vous connaissez la fable ? 

La renoncule un jour avec l'œillet 

LORSAY. 

Dans un bouquet se trouva réunie. 

ROSINE. 

Elle prit sur-le-champ le parfum de l'œillet. 

LORSAY. 

On ne peut que gagner en bonne compagnie. 

(La prenant dans ses bras.). Ah! laisSCZ-moi gagner! 



ACTE TROISIÈME 399 

ROSINE, se dégageant. 

Parbleu, vous n'avez rien à perdre! Savez-vous que 
vous devenez très hardi? 

LORSAY. 

Je reste dans la moralité de cette petite fable. 

ROSINE. 

Je ne vous reconnais plus. 

LORSAY. 

Je ne me reconnais plus moi-même. Quand il ne fait 
pas très clair, je n'ai peur de rien. Et puis, la vérité, 
c'est qu'il faut avoir le courage de son amour; je vous 
aime, je ne pense plus qu'à vous, je vous désire ardem- 
ment. (Entre Adrien, vieux domestique, cheveux blancs et longs.) 

Quel dommage! Ça allait si bien! 



SCENE II 
Les Mêmes, ADRIEN. 

ROSINE. 

Qu'y a-t-il, Adrien? 

ADRIEN. 

Mlle Guerny est en bas et demande à parler à ma- 
dame. 

ROSINE. 

Où est-elle? 

ADRIEN. 

Je l'ai fait entrer dans le petit salon. 

ROSINE. 

Dites-lui de monter. Tenez, allumez donc pendant 
que vous êtes là, voulez-vous? 

AJricn tourne les boulons irôlectricilo et sort. 



400 LA BASCULE 

LORSAY. 

Rien de ce qui vous entoure n'est banaL 

ROSINE. 

A quel propos dites- vous ça ? 

LORSAY. 

Votre vieux domestique est très bien; il a une tête de 
savant... on a envie de l'interviewer, de lui demander 
ce qu'il pense du régime actuel, du péril jaune, du sio- 
nisme et de l'existence de Dieu. 

ROSINE. 

Il ne vous répondrait pas de bêtises; ce n'est pas un 
savant, mais c'est un brave homme plein de bon sens 
et qui m'est surtout très dévoué. 

LORSAY. 

C'est l'essentiel. Voilà une chose que l'on ne voit pas 
dans la plupart des familles bourgeoises où les domes- 
tiques, maintenant, ne font que passer; il faut venir 
chez vous, chez une actrice, chez Rosine Bernier, pour 
rencontrer cette chose rare, un vieux serviteur... îl y a 
longtemps que vous l'avez ? 

ROSINE. 

Très longtemps, c'était le mari de ma nourrice. 

LORSAY. 

C'est admirable! 

Sur ces derniers mots, Adrien a introduit Louise Guerny. 



SCÈNE III 
Rosine BERNIER, LORSAY, Louise GUERNY. 

LOUISE. 

Bonjour, ma chérie. 

ROSINE. 

Bonjour, Louisette. 

Elles s'embrassent. 



ACTE TROISIÈME ^01 

LOUISE, à Lorsay. 

Bonjour, monsieur. 

LORSAY. 

Bonjour, mademoiselle. 

Poignées de mains. 

ROSINE. 

Et qu'est-ce qui me vaut le plaisir de ta visite? 

LOUISE. 

J'ai à te parler. 

LORSAY. 

Alors, madame, je vais vous laisser causer avec votre 
amie. 

LOUISE. 

Ce n'est pas moi, monsieur Lorsay, qui vous fais 
partir. 

ROSINE. 

Tu annonces que tu as à me parler; il sait ce que « à 
me parler » veut dire. 

LOUISE. 

Au contraire, vous pouvez rester... il faut même que 
vous restiez... j'aurai peut-être besoin de vous. 

LORSAY. 

De moi? 

ROSINE. 

\' oyons, que se passe-t-il ? 

LOUISE. 

Ma clière, il faut que tu me rendes un service. 

ROSINE. 

Je suis toujours à ta disposition. 

LOUISE. 

Oh! je sais bien, tu es très frentille, et c'est pour ça 
que je viens toujours te trouver; tu es ma seule amie, 
je n'ai de confiance qu'en toi. Eh bien, figure-toi que 
tout à l'heure j'étais en voiture avec Alfred, et voilà 
que Jean nous a vus, ma chère! 

31. 



402 LA BASCULE 

ROSINE. 

Tu veux dire que tu étais en voiture avec Jean et 
qu'Alfred vous a vus. 

LOUISE. 

Non, non, je dis bien. 

ROSINE. 

Voyons, c'est pourtant bien Alfred que tu trompes 
avec Jean. 

LOUISE. 

Ma chère, je ne sais plus... il est évident que je con- 
naissais Alfred avant de connaître Jean. 

ROSINE. 

Alors, il n'y a pas de doute. 

LOUISE. 

Oui, mais Jean est tout de même très jaloux d'Alfred. 

LLOSINE. 

Il n'est pas raisonnable. 

LOUISE. 

Non... car enfin il sait bien que c'est lui que j'aime. Je 
ne cesse de le lui dire. 

LORSAY. 

Mais vous dites la même chose à Alfred. 

LOUISE. 

Il le faut bien. 

LORSAY. 

C'est bien difficile, tout ça. 

LOUISE. 

Mais non, c'est très simple. Je les aime différemment, 
voilà tout : j'aime Alfred tendrement, et Jean, c'est 
la fantaisie, c'est le caprice... Enfin, Jean devrait 
bien se rendre compte de la situation, il devrait com- 
prendre qu'Alfred a aussi des droits, que je dois avoir 
pour Alfred certains égards; au contraire, il devient 



I 



ACTE TROISIÈME 403 

d'une exigence folle; c'est au point que, maintenant, 
lorsque je dois diner ou déjeuner avec Alfred, je suis 
obligée de donner des prétextes à Jean... tu m'avoueras 
que c'est violent! Enfin, aujourd'hui comme je déjeu- 
nais précisément avec Alfred, j'ai dit à Jean que je déjeu- 
nais chez toi. Seulement, puisque Jean m'a rencontrée 
en voiture avec Alfred, je lui dirai qu'après le déjeuner 
nous sommes sorties toutes les deux, que nous sommes 
tombées sur Alfred qui a voulu m'emmener et que je 
n'ai pas pu m'en débarrasser. 

ROSINE. 

C'est entendu. 

LOUISE. 

Alors, je suis venue te prévenir tout de suite, car ce 
soir, au théâtre, Jean aurait pu t'en parler avant que 
moi, je n'aie pu te voir, et c'est pourquoi il était bon 
aussi queLorsay fût averti, si, des fois, on avait parlé de 
tout ça devant lui... 

LORSAY. 

Et vous aviez peur que je rectifie. Oh ! mademoiselle, 
soyez sans crainte, je n'aurais pas pris part à la conver- 
sation, et môme je me serais retiré discrètement. Au 
revoir, madame. 

Il baise la main de Rosine. 

ROSINE. 

On VOUS verra ce soir? 

LORSAY. 

Si vous le désirez. 

ROSINE. 

Je l'exige. J'aurai des choses importantes à \ous 
dire. Venez après le doux... nous aurons le temps de 
bavarder. 

LOUISE, à Loi-say. 

Au revoir, mademoiselle. 

Poij^<5cs de niain>^. 

Il s'en va, Rosine l'accompagne jusqu'à la perle de l'alolier. Ou en- 
tend, dans l'escalier, le bruit du queî'ju'uu qui tombo. 



401 LA BASCULE 

ROSINE, dehors. 

Ah ! mon Dieu ! vous êtes tombé ! Vous ne vous êtes 
pas fait mal ? 

LORSAY, dans l'escalier. 

Non, non. ça n'est rien, ne vous occupez pas de moi. 

Rosine rentre. 



SCÈNE IV 
ROSINE, LOUISE. 

LOUISE, 

Il est toujours amoureux de toi, Lorsay? 

ROSINE. 

Tu le vois. 

LOUISE. 

Mais s'est-il décidé enfin à te le dire? 

ROSINE. 

Oui. 

LOUISE. 

Et ça t'a fait plaisir? 

ROSINE. 

Oui... je le trouve très gentil. Je ne m'ennuie pas 
quand il est auprès de moi... j'éprouve une grande joie 
à causer avec lui. 

LOUISE. 

Et de lui. 

ROSINE. 

^ Oui... il me dit des choses très douces, les choses que 
j'ai besoin d'entendre en ce moment. 

LOUISE. 

Comme ça se trouve! Alors, tu n'as plus besoin d'être 
brusquée ? 



ACTE TROISIÈME 405 

ROSINE. 

Non, j'ai besoin d'être bercée au contraire et, lui, me 
berce. 

LOUISE. 

Sans t'endormir, c'est le rêve. 

ROSINE. 

Il est jeune, il est sentimental, il n'a pas encore roulé... 
et puis, et puis surtout, il n'est pas marié, il est libre, 
libre ! 

LOUISE. 

Oui, enfin, je vois que ça va très bien. Et puis, il te 
fera des rôles. 

ROSINE. 

Oh! nous ne parlons jamais de ça. 

LOUISE. 

Et... est-ce que? 

ROSINE. 

Non, pas encore. 

LOUISE. 

Ah!... Mais? 

ROSINE, rcsoUimcnl. 

Quand il voudra. 

LOUISE. 

Bien, je suis contente pour toi. 

ROSINE. 

Tu es bien gentille. 

LOUISE. 

Mais tu ne vas plus te moquer de moi maintenant : 
toi aussi, tu y es venue. 

ROSINE. 

A quoi? 

LOUISE. 

Toi aussi, tu es obligée d'en avoir doux. 

ROSINE. 

Deux quoi? 



4.06 LA BASCULE 

LOUISE. 

Oh! voyons, tu sais bien ce que je veux dire... et 
M. de Plouha? 

ROSINE. 

Hubert? 

LOUISE. 

Oui. 

ROSINE. 

Mais tu te trompes, ma chérie, il n'est plus question 
d'Hubert. C'est fini avec Hubert et bien fini, je t'en 
réponds. 

LOUISE. 

Pas possible! Qu'est-ce qu'il t'a fait? 

ROSINE. 

Oh! il s'est conduit avec moi d'une façon... il a été 
ridicule et odieux... je t'ai raconté l'histoire de la dé- 
pêche? 

Oui, oui. 



LOUISE. 



ROSINE. 

n m'avait écrit depuis des lettres si pressantes que, 
lorsque je suis rentrée à Paris, il y a quinze jours, je suis 
venue à un rendez-vous qu'il me donnait à Auteuil, 
rue La Fontaine, dans un petit pavillon entre cour et 
jardin qu'il a meublé très johment,mafoi... du Louis XV 
naturellement... Enfin, tu vois ça d'icL 

LOUISE. 

Oui, ouL 

ROSINE. 

J'arrive donc là dans l'intention d'être plutôt froide; 
il se jette à mes genoux : « Ma petite Rosine, je vous 
demande pardon... j'ai eu un moment d'affolement, 
vous n'avez pas le droit de m'en punir d'une façon aussi 
cruelle... je vous aime, je vous adore, il faut que vous 
soyez à moi. » Bref, il était très sincère, et il avait l'air 
tellement malheureux... 



ACTE TROISIEME 407 

LOUISE. 

Tu as bien fait. 

ROSINE. 

Attends! J'allais en effet lui céder... je l'aimais en- 
core malgré tout. Au fond, c'est un excellent garçon... 

LOUISE. 

Toi, tu n'es pas méchante. 

ROSINE. 

Il est amusant, il a de l'esprit, c'est un type. 

LOUISE. 

Il est bel homme. 

ROSINE. 

Oui... enfm, tout ça fait que j'allais lui céder... il se 
dirige vers la fenêtre pour tirer les rideaux... 

LOUISE. 

Tu es comme moi. 

ROSINE. 

Oui... vers la fenêtre de la chambre qui donnait sur 
la cour... lorsqu'il se retourne tout pâle et il me dit : 
« Ma femme ! » 

LOUISE. 

Oh! c'est épouvantable! Alors? 

ROSINE. 

Alors, voilà un homme qui ne sait plus où il en est. 
Il prend son chapeau, il saute par une fenêtre qui don- 
nait de l'autre côté, sur le jardin, et il me laisse là, 
comme ça, sans plus s'inquiéter de moi que si je n'avais 
jamais existé. Tu m'avoueras que c'est violent ! D'au- 
tant plus que ce n'était pas du tout sa femme. J'ai de- 
mandé à la concierge : c'était tout simplement une 
dame qui allait chez une tireuse de cartes qui demeure 
dans la maison. 

LOUISE. 

Et lui, tu ne l'as pas revu depuis? 



408 LA BASCULE 



ROSINE. 



Tu penses bien que je ne suis pas retournée dans le 
pavillon d'Auteuil. 

LOUISE. 

Tu n'as pas eu du tout de ses nouvelles? 

ROSINE. 

Comment donc! Il m'écrit deux fois par jour, il est 
au désespoir. 

LOUISE. 

Tu ne lui réponds pas? 

ROSINE. 
Non. (coup de timbre à la porte d'entrée.) Enfin, pourtant 

aujourd'hui, comme je suis décidée à en finir radicale- 
ment, je l'ai prié de venir me voir ici à six heures et 
demie. Quelle heure est-il? 

LOUISE. 

Six heures vingt-cinq 

ROSINE. 

C'est sans doute lui qui vient de sonner. 

LOUISE. 

Qu'est-ce que tu vas lui dire? 

ROSINE. 

Je vais lui dire que j'aime Lorsay... j'attendais d'en 
être bien sûre... ce sera ma vengeance. Tu comprends, 
ça ne signifie rien de dire à un homme qu'on ne l'aime 
plus; mais ce qui signifie quelque chose, c'est de lui 
dire qu'on en aime un autre. Gomme ça, j'espère qu'il 
me laissera tranquille. 

LOUISE. 

Tu as raison. 

Entre Adrien. 



ACTE TROISIÈME 409 

SCÈNE V 
Les Mêmes, ADRIEN. 

ADRIEN. 

^!"adame, M. de Plouha est en bas. 

LOUISE. 

Au revoir, ma chérie, je me sauve, il va y avoir une 
explication, je ne tiens pas à le rencontrer. 

Elles s'embrassent. 

ROSINE. 

\'ous l'avez fait entrer dans le petit salon? 

ADRIEN. 

Oui, madame. 

ROSINE. 

Dès que Mlle Guerny sera partie, vous ferez monter 
M. de Plouha. 

ADRIEN. 

Bien, madame. 

LOUISE. 

Au revoir, à ce soir. 

Elle sort avec Adrien. Rosine, restée seule, arrange ses cheveux, sa 
mot du rondeaux lèvres, s'assied et étudie une altitude inditrérenle 
pour rentrée d'Hubert. 



SCÈNE VI 
ROSINE, HUBERT. 

Adrien ouvre la porte, inirudiiit Hubert. Ce dernier est en habit et cravate 
blanche .Sous son paletot. 



HUBERT, baisant la main de Rosine. 

Bonjour, ma chère amie... et d'abord, laissez-moi 
vous remercier d'avoir bien voulu me recevoir. Je com- 
mençais à désespérer. Enfin, j'ai trouvé votre petit mot, 
tantôt, rue La Fontaine. 11 était sec, votre petit mot. 
III. 35 



410 LA BASCULE 

ROSINE. 

Vous ne pensiez pourtant pas que je vous écrirais 
quatre pages débordantes de tendresse. 

HUBERT, ôtant son paletot. 

Enfin, je vous vois, c'est l'essentiel Bonjour, ma 
chère Rosine. 

ROSINE. 

Bonjour, vous l'avez déjà dit. 

HUBERT. 

Excusez-moi. . . j e suis très troublé. 

ROSINE. 

Remettez-vous... remettez- vous ! 

HUBERT, s'asseyant. 

Voyons, comment allez-vous ? 

ROSINE. 

Moi, je vais très bien. 

HUBERT. 

Tant mieux. Eh bien, moi, je vais très mal. 

ROSINE. 

Ah! 

HUBERT. 

Oui, je vais très mal. Mais ça ne vous intéresse guère, 
puisque vous avez pu me laisser quinze grands jours 
sans me donner signe de vie. 

ROSINE. 

Ah ! pardon, ce n'est pas moi qui vous ai quitté... vous 
vous êtes sauvé. 

HUBERT. 

Vous êtes encore fâchée ? 

ROSINE. 

Dame ! 

HUBERT. 

Oui... Écoutez, Rosine, je veux vous parler très 
sérieusement. J'ai des choses définitives à vous dire. 



ACTE TROISIEME 411 

ROSINE. 

Moi aussi. 

HUBERT. 

En ce cas, après vous. 

ROSINE. 

Non, non, commencez. 

HUBERT. 

Vous ma jugez sévèrement et vous considérez que 
ma conduite était offensante pour vous; mais mettez- 
vous à ma place : j'avais cru réellement apercevoir ma 
femme dans la cour... alors, j'ai perdu la tête. Je suis 
bien excusable. 

ROSINE. 

Non, vous n'êtes pas excusable de m'avoir laissée là, 
sans vous inquiéter le moins du monde de ce que je 
deviendrais. On n'abandonne pas une femme, une 
femme comme moi, dans une situation pareille. 

HUBERT. 

Je comprends que vous m'en ayez voulu sur le mo- 
ment. 

ROSINE. 

Sur le moment'et maintenant... je vous assure que je 
vous en veux. Et puis surtout, j'en ai assez. 

HUBERT. 

Vous avez assez de quoi? 

ROSINE. 

Mais de toutes ces complications, et de vos remords, 
et de vos terreurs. Je ne suis pas habituée à ces ma- 
nières-là. 

HUBERT. 

C'est tout de même étrange que vous ne vouliez pas 
vous rendre compte que je suis marié. 

ROSINE. 

Oh! si, je m'en rends très bien compte, je m'en rends 
compte plus que vous... C'est égal, si j'avais su... 



il2 LA BASCULE 

HUBERT. 

Mais vous le saviez, je ne vous Tai pas caché... c'est 
la première chose que je vous ai dite. 

ROSINE. 

Et j'aurais dû ne pas en entendre davantage; c'était 
ma première idée, c'était la bonne. Non, voyez-vous, un 
homme marié ne peut pas être un amant. 

HUBERT. 

Vous n'avez pas de mémoire, vous m'avez dit un soir 
le contraire. 

ROSINE. 

Oui, dans les commencements, vous déjeuniez avec 
moi, vous dîniez avec moi, vous ne me quittiez plus; 
alors, j'ai pu croire que vous étiez vraiment indépen- 
dant. 

HUBERT. 

Ah ! parce que ma femme était à Luxeuil. 

ROSINE. 

Vous saviez bien qu'elle ne resterait pas toute sa vie 
à Luxeuil et vous ne deviez pas me dire que, lorsqu'elle 
reviendrait, il n'y aurait rien de changé, alors que vous 
étiez persuadé du contraire. Non, vous aimez votre 
femme, vous ne voulez pas lui faire de la peine ; ne vous 
en défendez pas, c'est un sentiment très louable et que 
je respecte. Seulement, soyez logique et n'ayez pas de 
maîtresse... (Eiie se lève.) ou alors, vous me faites l'effet 
de ma petite amie Louise Guerny qui sort d'ici et qui 
aime Alfred tendrement et Jean pour la fantaisie. 

HUBERT. 

Dites tout de suite que je suis une grue. 

ROSINE. 

Oh! 

HUBERT, se levant. 

Je ne suis pas du tout de votre avis... et si vous vou- 
liez y mettre du vôtre... 



ACTE ïiiOlSIÈME iVS 

ROSINE. 

J'ai pourtant fait tout ce que j'ai pu. 

HUBERT. 

Dieu merci! vous êtes assez intelligente pour com- 
prendre la situation et, si vous consentiez à ne pas vous 
montrer trop exigeante, trop autoritaire, nous arrive- 
rions à un modns... amandi très convenable. 

ROSINE. 

Je n'entends pas le latin. 

HUBERT. 

Je veux dire qu'on arriverait à s'aimer sans péril. 

ROSINE. 

Et sans gloire. Vous arrangez ça comme ça... Ce se- 
rait en effet bien commode... pour vous. Je recevrais, 
quand ça ne vous dérangerait pas, un petit mot me 
mandant à quelle heure précise je devrais me trouver rue 
La Fontaine, dans le petit pavillon dont nous aurions 
chacun une clé, et le premier arrivé attendrait l'autre. 
11 y aurait dans une armoire vos pantoufles, vos che- 
mises de nuit, du porto et des gâteaux secs. Vous vien- 
driez là, tranquillement, comme à votre bureau, et vous 
seriez le rond de cuir de l'adultère. 

HUBERT. 

Oh ! le rond de cuir... vous avez la peau plus douce. 

ROSINE. 

Très joli!... mais, si c'est là votre modns?... 

HUBERT. 

Amandi... ama?îdi... 

ROSINE. 

Eh bien, proposez-le à d'autres; moi, je me ferais 
l'effet d'une dame de notaire qui trompe son époux 
avec un coulissier séducteur. Ah ! nous sommes loin de 
Sophie Arnould et du comte de Lauraguais. C'est que, 
pour être dix-huitiéme, comme vous dites, mon cher, il 

35. 



4i4 LA BASCULE 

ne suffit pas de semer dans un pavillon quelques meu- 
bles Louis XV et d'avoir, sur une console, une pendule 
avec une Léda entre les ailes d'un cygne. Et puis, un 
beau jour, vous croiriez apercevoir votre femme dans la 
cour, ou votre beau-frère ou votre belle-mère, et vous 
vous sauveriez cette fois par la cheminée, car vous ne 
brillez pas par le sang-froid : la moindre des choses vous 
met hors de vous; à la moindre alerte, vous perdez la 
tête, et vous vous cognez contre toutes les vitres comme 
un gros bourdon. 

HUBERT. 

Je vous défie de le répéter. 

ROSINE. 

Certainement, comme un gros bourdon. 

HUBERT. 

J'adore la façon dont vous gonflez vos joues quand 
vous dites : bourdon... et comment ne pas vous aimer? 

ROSINE. 

Oh! je ne suis pas du tout en humeur de plaisanter 
et je vous parle très sérieusement; vous n'offrez aucune 
sécurité. Avec vous, j'ai tout le temps les sensations 
d'une femme qui serait dans les montagnes russes et 
qui recevrait des douches écossaises. Non, vous savez, 
très peu pour moi. 



Elle s'assied. 

Vous avez fini? 
Oui. 



HUBERT. 
ROSINE. 



HUBERT. 

Si VOUS croyez que ma vie à moi est amusante, vous 
vous trompez; mais je mène une existence abominable 
et que je ne souhaiterais pas à mon pire ennemi : je 
vis dans des transes et des angoisses perpétuelles; je ne 
suis plus moi-même; je ne connais plus la tranquillité... 
j'ai perdu le sommeil. Quand ma femme me regarde 
d'une certaine manière, il me semble qu'elle pénètre 



ACTE TROISIÈME 415 

dans ma pensée et qu*elle constate que vous y êtes. Je 
tremble toujours qu'une lettre, une conversation enten- 
due par hasard ne la miette au courant de notre liaison. 
Je prévois ce qui résulterait d'une pareille révélation, et 
je vais jusqu'au bout des pires conséquences. Quand je 
suis auprès de vous, c'est autre chose : en deux mois, je 
vous ai vue deux fois, et nous passons notre temps en 
récriminations, en scènes, comme en ce moment. Ah! 
ce n'est pas précisément le rond de cuir de l'adultère, 
comme vous le prétendez, mais un fagot d'épines ! 

ROSINE. 

En effet, c'est une existence abominable, et je ne sais 
pas comment vous pouvez y résister; moi, à votre place, 
je ne pourrais pas. C'est pour cela qu'il vaut mieux ne 
pas continuer. 

HUBERT, s'asseyant. 

Mais pas du tout... je trouve ça délicieux, j'ai besoin 
de ça. 

ROSINE. 

Vous auriez surtout besoin d'une bonne leçon. Non, 
vous vous trompez, vous ne pouvez pas trouver ça déli- 
cieux; l'amour ne s'accommode pas de tant d'obstacles. 
La philosophie de la rue vous l'enseigne et même, dans 
les amours passagères, dans les amours de rencontre, la 
première chose que la femme dit à l'homme, c'est : 
« Mets-toi donc à ton aise. » A plus forte raison quand 
ça doit durer. Alors, croyez-moi, restons-en là... il ne 
faut pas tenter l'impossible. Nous avons fait un essai 
loyal, il n'a pas réussi, ne prolongeons pas l'expérience; 
ça pourrait tourner mal, et nous en arriverions forcé- 
ment à nous fâcher. Ce serait grand dommage. C'est la 
raison qui vous parle par ma bouche. 

HUBERT. 

La raison, mais pas le cœur. 

ROSINE. 

Le cœur aussi... j'ai une grande affection pour vous, 



416 LA BASCULE 

vous n'en doutez pas... nous pouvons rester d'excellents 
amis... 

HUBERT. 

Je ne me contenterai pas de votre amitié... ou alors, 
je ne vous reverrai plus. 

ROSINE. 

Je serais désolée de ne plus vous revoir... Vous revien- 
drez ici comme un bon camarade... vous n'aurez même 
pas besoin de vous cacher, puisque nous ne ferons pas 
de mal, et vous ne risquerez pas ainsi de chagriner 
Mme de Plouha qui, je le sais, est une femme charmante 
et pour laquelle je me sens une vive sympathie. 

HUBERT. 

Oui... vous êtes mille fois bonne, et je vous remercie 
pour elle. 

ROSINE. 

Il n'y a pas de quoi. 

HUBERT. 

Mais, du moment que vous me dites du bien de ma 
femme, c'est que vous avez envie de vous débarrasser 
de moi. 

ROSINE. 

Oh ! me débarrasser, c'est un vilain mot. 

HUBERT. 
C'est le mot exact pourtant. (Un silence. II se lève et 
s'approche de la petite table sur laquelle est servi le thé.) AvCC qui 

donc avez-vous pris le thé, tantôt? 

ROSINE. 

Avec qui j'ai voulu. 

HUBERT. 

C'est clair. Vous en aimez un autre. 

ROSINE. 

Parce qu'il y a deux tasses... vous allez un peu vite. 

HUBERT. 

Je sais ce que je dis, vous en aimez un autre... c'est 
Lorsay... Voilà longtemps qu'il tourne autour de vous. 



ACTE TROISIÈME 417 



ROSINE. 



C'est VOUS qui tournez... restez donc un peu en place, 
vous me faites mal au cœur. 

HUBERT. 

Soyez franche, si vous l'osez, et avouez que vous 
aimez Lorsay. 

ROSINE. 

Eh bien, oui, là, je l'aime... Êtes- vous content? 

HUBERT. 

Et vous êtes sa maîtresse ? 

ROSINE. 

Non, je ne suis pas sa maîtresse. 

HUBERT. 

Mais vous le serez. » • 

ROSINE. 

Ça, c'est mon affaire, ça me regarde. 

HUBERT. 

Comment ! Vous me dites ça, à moi ? 

ROSINE. 

Vous m'interrogez, je vous réponds. 

HUBERT. 

Je ne peux pas me faire à l'idée que vous apparteniez 
à un autre. 

ROSINE. 

11 suffit que je m'y fasse, moi. 

HUBERT. 

Je VOUS en prie, Rosine, ne me poussez pas à bout. 

ROSINE. 

Vous me menacez? Oh ! vous ne me faites pas peur. 

HUBERT. 

Mais non, je ne vous menace pas, seulement je suis 



418 LA BASCULE 

très malheureux... vous venez de me donner un coup 
terrible. 

Adrien entre. 

ADRIEN. 

Madame n'oublie pas l'heure... son dîner est servi. 

ROSINE. 

Bien, bien, je descends. 

Il sort. 

HUBERT. 

Écoutez, Rosine, je vais vous dire quelque chose de 
très grave : vous avez raison, il faut prendre une réso- 
lution. 

ROSINE. 

Ah! mon Dieu! Vous voulez divorcer, vous allez me 
demander ma main? C'est pour ça, sans doute, que vous 
avez mis votre habit ? 

HUBERT. 

Non, je vous prie de m'excuser de m'être présenté 
chez vous dans cette tenue un peu ridicule, mais j'ai ce 
soir un dîner de contrat. 

ROSINE. 

Tiens ! Tiens ! 

HUBERT. 

Oui, je marie un de mes cousins dont je suis témoin. 
Alors, je suis rentré chez moi m'habiller, avant de venir, 
pour pouvoir causer plus longtemps avec vous ; en sor- 
tant d'ici, j'irai directement là-bas, vous comprenez? 

ROSINE. 

Parfaitement. 

HUBERT. 

Mais ce que je veux vous dire, c'est que nous n'allons 
pas nous quitter ainsi... Je ne ne peux pas renoncer à 
vous. 

Il veut l'enlacer. 

ROSINE, se levant. 

Oh! non! Oh! non! laissez-moi, j'ai horreur de ces 
scènes-là... c'est inutile d'abord... je vous ai dit tout ce 



ACTE TROISIÈME 419 

que j'avais à vous dire... il n'y a pas à y revenir. D'ail- 
leurs, je n'ai pas le temps, il faut que je sois au théâtre 
à huit heures, et je n'ai pas diné. 

Elle se dirige vers la porte. 

HUBERT, la retenant. 

Vous ne vous en irez pas sans m'avoir entendu. 

ROSINE. 

Je vous en prie. 

HUBERT. 

Ma petite Rosine... 

ROSINE. 

Oh ! c'est insupportable ! 

HUBERT. 

Écoutez-moi. 

ROSINE. 

Non... non... laissez-moi, vous me faites mal d'abord. 

HUBERT, se mettant résolument devant la porte. 

Vous ne passerez pas. 

ROSINE. 

Comme vous voudrez... vous comprenez que je ne 
vais pas faire le coup de poing avec vous, (a mi-voix.) Ça, 
par exemple, c'est trop fort, tu vas me le payer. 

Elle s'assied. 

HUBERT. 

Qu'est-ce que vous dites? 

ROSINE. 

Rien... rien... 

HUBERT, criant. 

Je considère que j'ai des droits sm' vous et, si vous 
avez cru me les faire abandonner en m'annonçant im- 
pudemment que vous aimez M. Lorsay, vous vous êtes 
trompée. Ça serait trop commode. Gomment, il y a 
quinze jours encore, vous étiez dans mes bras, et vous 
me signifiez mon congé! Vous n'espérez pourtant pas 
que je vais vous laisser filer le parfait amour avec ce 



420 LA BASCULE 

gigolo, ce poète de Montmartre, cet auteur de rien du 
tout? Il n'a eu qu'à se présenter, celui-là. Alors, quoi? 
On entre dans votre cœur comme dans un moulin. Mais 
c'est un auteur! Ah! tenez, vous avez vraiment une 
âme de cabotine. 

ROSINE. 

De cabotine! 

HUBERT. 

Eh bien, je le provoquerai, s'il le faut, votre M. Lor- 
say, je ne reculerai pas devant un scandale. Ah! vous 
ne me connaissez pas... je suis un impulsif, moi. 

ROSINE, très douce. 

Bien, bien. Ça n'est pas la peine de tant crier... du 
moment que vous le prenez ainsi... je ne savais pas que 
vous m'aimiez à ce point-là. 

-HUBERT, s'asseyant auprès d'elle. 

Mais si... vous savez bien que vous n'êtes pas une 
femme qu'on puisse oublier ainsi, du jour au lendemain, 
et, lorsqu'on a goûté à vos lèvres, à vos caresses, on ne 
peut plus s'en passer... nous avons déjà vécu des 
heures enivrantes, dont je garde l'ardent souvenir. 

ROSINE. 

Ah! vous savez parler aux femmes... je suis sûre que 
mes bras sont couverts de bleus. 

Elle retrousse sa nianciic. 

HUBERT. 

Oh! je vous demande pardon... oui, j'ai été violent, 
brutal, tout à l'heure ; mais aussi, vous m'aviez dit des 
choses cruelles. Ça n'est pas vrai, n'est-ce pas? Vous 
n'aimez pas Lorsay? Vous ne pouvez pas l'aimer. 

ROSINE. 

Mais non... mais non... vous avez raison, je ne peux 
pas le sentir. 

HUBERT. 

Ce n'est pas lui qui a pris du thé avec vous ?... 



ACTE TROISIÈME 42» 

ROSINE. 

Maiis non, c'est Louise Guerny qui sortait d'ici dans 
le moment que vous entriez. 

HUBERT. 

Ah! je respire. 

ROSINE. 

\'ous pouvez... 

HUBERT. 

Alors, pourquoi m'avez-vous dit ça? 

ROSINE. 

C'était une épreuve. 

HUBERT. 

Ah ! mon Dieu ! c'était bien la peine de dire tant de 
paroles pour en arriver là. Et c'était fatal. Au fond, 
nous pouvons, nous devons être très heureux. Sans 
doirte, nous aurons encore quelques alertes, mais je 
finirai bien par m'y habituer. Bientôt, je vous étonnerai 
par mon sang-froid et ma présence d'esprit dans les cir- 
constances les plus difficiles. 

ROSINE. 

Nous allons voir. 

HUBERT. 

D'autant plus que j'ai pour principe que, dans la vie, 
tout finit par s'arranger. 



Parbleu ! 


ROSINE. 




HUBERT. 


Ah! ma chère petite Ro.sine. 


11 la serre dans ses 1 


In-as. 


Ah ! mon chéri. 


ROSINE. 


Tu m'aimes? 


HUBERT. 


Il le faut bien. 


ROSINE. 


III. 





M 



422 LA BASCULE 

HUBERT, tirant sa montre. 

Résumons-nous. 

ROSINE. 

Oh! oui. 

HUBERT. 

En somme, il n'y a eu que deux incidents fâcheux : 
la dépêche, ça c'était votre faute... et Tautre jour, rue 
La Fontaine... c'était la mienne. Nous sommes donc 
quittes. Recommençons. 

ROSINE. 

Oui... faisons la belle. 

HUBERT. 

Ça ne vous sera pas difficile. 

ROSINE. 

Mais cette fois-ci, vous savez bien ce que vous faites ? 

HUBERT. 

Ne vous occupez pas de ça. ■ ■ 

ROSINE. 

Quoi qu'il arrive, c'est vous qui l'aurez voulu. 

HUBERT. 

Gomme vous me dites ça... Vous avez un air singu- 
lier. 

ROSINE. 

Pas du tout, je vous mets en garde; vous ne me ferez 
pas de reproches... vous ne vous en prendrez qu'à vous- 
même. 

HUBERT. 

Qu'à moi-même. 

ROSINE. 

Il est encore temps... si vous voulez, je vous rends 
votre liberté. 

HUBERT. 

Jamais de la vie... je n'en ai que faire. 

ROSINE. 

Vous n'en voulez pas ? 



Non. 

Une fois? 
Non. 

Deux fois? 
Non, non. 
Trois fois? 
Non, non, non. 



ACTE TROISIEME i23 

HUBERT. 
ROSINE. 
HUBERT. 
ROSINE. 
HUBERT. 
ROSINE. 
HUBERT. 



ROSINE, se levant. 

Maintenant il faut que je parte, je n'ai même pas le 
temps de diner. 

HUBERT. 

Oh! ma pauvre adorée, mais nous souperons... je 
viendrai vous chercher au théâtre, après la représen- 
tation. 

ROSINE. 

Et si vous ne pouvez pas ? 

HUBERT, se levant. 

Je pourrai... et nous souperons comme la première 
fois que je vous ai retrouvée, ça sera très gentil. 

ROSINE. 

Je vais m'apprêter. 

HUBERT. 

Je descendrai avec vous, vous me déposerez en 
route... rue de Rivoli; c'est sur votre chemin. 

ROSINE. 

Entendu! Attendez-moi un instant, je re\iens. 

fille sort. 



424 LA BASCULE 



SCÈNE VII 



HUBERT. 

Resté seul, il prend son chapeau, puis sa canne qu'il fait tourner d'un air 
vainqueur. Il se promène en siffiant, fredonnant et chantant : 

Je suis lâche avec toi, je m'en veux : 

Mon amour est pourtant sans excuse. 

Je le sais, de me voir très souffrir, ça t'amuse, 

Car tu sens que je t'aime encor mieux I 

Puis il s'assied sur le divan, au-dessous de la loggia, le chapeau en 
arrière, l'air très ohé 1 ohé !, très viveur, Rosine apparaît, quelques 
secondes après, dans la loggia; elle a son chapeau et un grand 
manteau du soir. 



SCÈNE VIII 

IlOSINE, dans la loggia, HUBERT, dans l'atelier. 
ROSINE. 

Comme vous êtes gai ! 

HUBERT. 

Tiens, où donc êtes-vous ? 

ROSINE. 

Au-dessus de votre tête. 

HUBERT, se levant. 

Oh! mais, c'est charmant! Vous faites très bien là- 
haut : avec le chapeau, le grand manteau, l'éclairage, ça 
s'arrange délicieusement... c'est un Boldini... un véri- 
table Boldini... et puis le balcon, Roméo en bas, Juliette 
en haut... Vous savez quelle heure il est?... Huit heures 
cinq. 



ACTE TROISIÈME 425 

ROSINE. 

Eh bien, venez, je descends. 

Hubert, en fredonnant : c Non, ce n'est pas le jour, ce n'est pas 
l'alouette! » va à la porte qu'il veut ouvrir, la secoue; elle ré- 
siste. Roàine cclato de rire. 

HUBERT. 

Je ne peux pas ouvrir cette sacrée porte. 

ROSINE, riant. 

Je VOUS ai enfermé. 

HUBERT. 

Oui, VOUS m'aurez enfermé sans y penser. 

ROSINE. 

Si... si... en y pensant, je l'ai fait exprès. 

HUBERT. 

Allons donc 1 Quelle plaisanterie ! 

ROSINE. 

Ça n'est pas une plaisanterie. Vous êtes bel et bien 
enfermé. 

HUBERT. 

C'est très drôle, mais il est huit heures... et mon dî- 
ner!. ..je ne suis déjà pas en avance, descendez m'ouvrir. 

ROSINE. 

Non, non, je ne vous ouvrirai pas. Vous comprenez, 
je veux être sûre de vous retrouver en revenant du 
théâtre. Il peut se passer tant de choses d'ici-là... vous 
allez rentrer dans votre famille. Avec vous, on ne sait 
jamais. Je n'ai pas dîné, je veux souper. 

HUBERT. 

Puisque je vous jure que je viendrai vous cliercher 
au théâtre. 

ROSINE. 

Non, non, vous m'avez reconquise avec vos protesta- 
tions d'amour. Je vous tiens, je vous garde. 

HUBERT. 

Ça m'est égal, Adrien m'ouvrira quand vous serez 
partie. 

36. 



426 LA BASCULE 

ROSINE. 

Je ne crois pas. Je vais lui donner des ordres. 

HUBERT. 

Alors, j'enfoncerai la porte. 

ROSINE. 

Elle est solide. 

HUBERT. 

Je sauterai par la fenêtre. 

ROSINE. 

Ne dites donc pas de bêtises : vous êtes au deuxième 
étage. 

HUBERT. 

Je crierai, je hurlerai jusqu'à ce qu'on vienne. 

ROSINE. 

On ne vous entendra pas; à cette heure-ci, il ne passe 
pas grand monde sur le Ranelagh, et vous êtes entre 
deux hôtels dont les maîtres sont encore à la campagne. 

HUBERT. 

Vous avez pensé à tout. C'est de la séquestration. 

ROSINE. 

Le séquestré de Passy! 

HUBERT. 

Ça ne se fait plus de nos jours. 

ROSINE. 

C'est très dix-huitième, ça doit vous plaire. 

HUBERT. 

Ça peut vous mener loin. 

ROSINE. 

Vous vous plaindrez au lieutenant de police, vous 
obtiendrez une lettre de cachet et vous me ferez enfer- 
mer au Fort-l'Évêque? 

HUBERT. 

Non, sérieusement, Rosine, ça a assez duré; vous 
savez ce que vous faites? tout ceci peut avoir les con- 
séquences les plus graves... Si c'est une vengeance, elle 
est indigne de vous ? 



ACTE TROISIÈME 4'2T 

ROSINE. 

Allons, ne commencez pas à faire le gros bourdon. 
Quatre heures sont bien vite passées; vous regarderez 
des gravures et ma bibliothèque est à votre disposition. 
Je serai là à minuit et demi, minuit trente-cinq au plus 
tard, et nous souperons comme le soir où vous m'avez 
revue, ce sera très gentil. 

HUBERT. 

Ah! ne comptez pas sur moi pour souper... Je vous 
assure qu'en rentrant vous passerez un vilain quart 
d'heure. 

ROSINE. 

Aussi, il est probable que je ne rentrerai pas seule. 

HUBERT. 

Gomment, vous ne rentrerez pas seule? Oh! mais 
vous êtes une femme dangereuse ! 

ROSINE. 

Je suis une fantaisiste, et c'est pour ça que vous m'ai- 
mez. D'abord, pour un homme marié dans les condi- 
tions où vous l'ctos, mon cher, toutes les femmes sont 
dangereuses. Je vous ai rendu votre liberté tout à 
l'heure... il fallait en profiter. Vous a\'iez besoin d'une 
leçon... vous vous tirerez de là comme vous pourrez, 
d'autant plus que j'ai pour principe que, dans la vie, 
tout finit toujours par s'arranger. Adieu! J'ai juste le 
temps d'aller au théâtre. 

Hubert va à la porte, crie. On eiitonJ Rosine descendre, en riant, 
r«scalier extérir^nr. 

HUBERT, tournoyant en cri.mt. 

Rosine... Rosine... C'est effrayant! C'est effrayant! 
Je suis perdu... et mon dîner! qu'est-ce que je vais dire? 
C'est effrayant! Comment sortir de là? Je suis perdu! 
Ah! la coquine! 

Il jotlo son cli.iprau à terre et, de rage, envoie un coup do pieJ dans 
la table à thé ; les tasses volent en éclats. 

Rideau. 



ACTE QUATRIÈME 



Un petit salon chez les de Plouha. Porte à droite, 
porte à gauche. Fenêtre au fond. 



SCÈNE PREMIÈRE 
HUBERT, AMÉDÉE, MARIE. 

Au lever du rideau, la scène est vide; quelques secondes, puis Hubert entre, 
suivi d'Amédée et de Marie, la femme de chambre. 



HUBERT, à la femme de chambre. 

Madame n'est pas encore rentrée? 

MARIE. 

Non, monsieur... Madame a fait téléphoner plusiem^s 
fois dans la soirée pour demander si monsieur était là. 
Je n'y comprenais rien... je croyais que monsieur dînait 
avec madame. Monsieur n'a pas été malade; il n'est 
rien arrivé à monsieur?... Monsieur n'a pas besoin de 
quelque chose? 

HUBERT. 

Non, non, je vous remercie, Marie... Laissez-nous. 

MARIE. 

Bien, monsieur. 

Elle sort. 



ACTE QUATRIEME 429 

SCÈNE II 
HUBERT, AMÉDÉE. 

HUBERT. 

Marguerite n'est pas encore rentrée... tant mieux! 
Il est vrai que ça ne m'avance pas à grand'chose... c'est 
reculer pour mieux sauter. L'explication va être dure. 

AMÉDÉE. 

J'en ai peur. 

HUBERT. 

Voyons, il ne s'agit pas de perdre la tête; racontez- 
moi ce qui s'est passé, au juste. 

AMÉDÉE. 

Mais je vous l'ai raconté en venant en voiture; vous 
n'avez donc pas écouté? 

HUBERT. 

Si... seulement je n'ai pas très bien compris... j'étais 
un peu étourdi, et je le suis encore... on le serait à 
moins... 

AMÉDÉE. 

Eh ! bien, voilà : votre femme est arrivée à huit heures 
pour dîner chez nos cousins Droizar, croyant que vous 
veniez de votre côté, comme c'était convenu; on vous a 
attendu jusqu'à neuf heures, et on s'est mis à table. 

HUBERT. 

On a bien fait. 

AMÉDÉE. 

Ah! oui. Marguerite était très inquiète, et nous la 
rassurions tous de notre mieux. On téléphonait chez 
vous toutes les dix minutes. Mais, comme vous ne ve- 
niez toujours pas, on craignait qu'il ne vous fût arrivé 
un accident de voiture, ou que vous no fussiez tombé 
dans la rue, congestion, rupture d'anévrisme... 



430 LA BASCULE 

HUBERT. 

Oh! 

AMÉDÉE. 

Dame! Toutes les suppositions étaient permises... 
Vous comprenez l'état dans lequel cette attente avait 
mis Marguerite, si bien que, vers dix heures, n'y tenant 
plus, elle est partie avec ma femme, sous la conduite de 
Chavresac, dans son coupé électrique, pour faire tous 
les commissariats de la rive droite, et moi, de mon côté, 
je devais faire les commissariats de la rive gauche. 

HUBERT. 

C'est effrayant ! 

AMÉDÉE. 

Mais j'avais mon idée... je pensais bien que, s'il y 
avait quelque chose, ce devait être du côté de Rosine 
Bernier... 

HUBERT. 

Femme dangereuse ! 

AMÉDÉE. 

Et que, malgré vos serments, — vous vous rappelez, 
le jour de la fameuse dépêche, — vous aviez recom- 
mencé avec cette femme. 

HUBERT. 

Je vous assure... 

AMÉDÉE. 

J'ai donc couru tout droit au Théâtre Moderne... elle 
venait d'entrer en scène... je l'ai attendue, je me suis 
nommé, je lui ai exposé les motifs de ma visite, et alors 
j'ai tout appris. 

HUBERT. 

Femme très dangereuse ! 

AMÉDÉE. 

Mais non, elle n'avait pas fait ça méchamment... elle 
trouvait tout ça très drôle et, lorsque je lui ai représenté 
le mal qu'elle pouvait causer, elle s'est hâtée de me re- 
mettre un mot pour son domestique, lui mandant de 
vous délivrer. 



ACTE QUATRIÈME 431 

HUBERT. 

C'est encore heureux. 

AMÉDÉE. 

Du Théâtre Moderne j'ai couru à Passy, à son hôtel, 
j'ai remis la lettre au domestique qui vous a rendu la 
liberté, et je vous ai ramené ici. 

HUBERT. 

Ah! quelle aventure!... Qu'est-ce que je vais dire à 
ma femme, à ma pauvre petite femme ? Comment ex- 
pliquer cette absence? Voyons, Amédée, vous n'auriez 
pas une idée, vous ? 

AMÉDÉE. 

Ma foi non, ça n'est pas commode. 

HUBERT. 

Vous ne savez pas ce que j'ai envie de faire } 

AMÉDÉE. 

Non. 

HUBERT. 

J'ai envie de dire tout simplement la vérité. 

AMÉDÉE. 

Vous plaisantez ? 

HUBERT. 

Mais non... Il me semble qu'un homme comme moi, 
un mari coupable qui s'accuserait loyalement, cela ne 
manquerait pas d'une certaine grandeur à laquelle une 
femme comme la mienne ne saurait rester insensible. 

AMÉDÉE. 

Les femmes sont rarement sensibles à cette sorte de 
grandeur. 

HUBERT. 

Alors que faire? 

AMÉDÉE. 

Écoutez-moi bien, mon cher ami, vous ne pouvez 
pas me soupçonner de duplicité ni de rouerie. 



432 LA BASCULE 

HUBERT. 

Certes, vous êtes bien Thomme le plus loyal que je 
connaisse. 

AMÉDÉE. 

Pourtant, je vous conseille de n'avouer jamais. J'ai 
pour principe qu'en ces sortes d'affaires, nous devons 
agir à l'égard des femmes comme elles agissent vis-à-vis 
de nous dans des circonstances semblables. Or vous 
avez connu des femmes... vous avez été trompé... qui ne 
l'a pas été? Mais, alors même que vous en étiez certain, 
alors même que vous aviez en mains le faisceau de 
preuves qui devait les confondre, ont-elles avoué? Et ne 
se sont-elles pas servies, au contraire, de ce faisceau pour 
fustiger votre défiance jusqu'à ce que vous leur deman- 
diez pardon d'avoir douté d'elles ? 

HUBERT. 

C'est vrai. 

AMÉDÉE. 

Pouvez-vous m'en citer une seule qui vous ait dit la 
vérité ? 

HUBERT. 

Si... Il y en a une... Je l'avais surprise en flagrant 
délit avec un de mes amis; elle m'a dit : « Puisque je ne 
peux pas te le cacher, je trouve plus loyal de te l'avouer 
franchement ! » 

AMÉDÉE. 

Vous aviez affaire à une nature essentiellement 
droite. Croyez bien que vous étiez tombé sur une excep- 
tion. 

HUBERT. 

Je ne peux pourtant pas faire croire à ma femme que 
j'ai assisté à ce dîner. 

AMÉDÉE. 

Non... aussi donnez-lui une raison de votre absence. 

HUBERT. 

Quelle raison puis- je lui donner? Encore faut-il 
qu'elle soit vraisemblable. 



ACTE QUATRIEME 433 

AMÉDÉE. 

Il vaudrait mieux, en effet, trouver une raison plau- 
sible; mais, si vous n'en trouvez pas, dites n'importe 
quoi. L'essentiel, c'est de ne pas rester court. C'est 
comme lorsqu'on passe un examen; le seul fait de se 
présenter devant l'examinateur, il ne peut pas vous 
donner zéro. Vous êtes là, ça vaut déjà un point et, si 
vous dites quelque chose, même une stupidité, ça vaut 
encore un point. Quand j'étais à l'École d'Agriculture, 
un jour que je passais un examen de zoologie, le profes- 
seur me demanda comment on guérissait le tournis... 
c'est une maladie inflammatoire du mouton caractéri- 
sée par le tournoiement de l'animal d'un seul côté... 
J'ai répondu qu'il fallait le faire tourner en sens con- 
traire. Oh! ça n'était pas très fort; mais, enfin, j'ai eu 
tout de même la note deux. Eh bien, pour se tirer d'em- 
barras et, surtout, pour ne pas demeurer muettes, les 
femmes ne balancent pas à faire des réponses de cette 
force-Il! 

HUBERT. 

Vous croyez! 

AMÉDÉE. 

Rappelez-vous bien... cherchez dans vos souvenirs... 
ne vous ont-elles pas dit parfois des choses... fantas- 
tiques ? 

HUBERT. 

En effet... je me rappelle avoir donné une fois à une 
femme, il y a longtemps de ça, à une femme que j'ai- 
mais, une croix avec de modestes pierres jaunes, des 
topazes brûlées. Quelques joui's après, ces pierres jaunes 
étaient devenues de johes pierres roses qui certaine- 
ment coûtaient beaucoup plus cher, et, comme je m'en 
étonnais, elle m'a dit : « Chéri, tu as acheté ce bijou le 
soir, et tu as cru que les picrrt's étaient jaunes... moi 
aussi, je l'ai cru; mais, le lendemain matin, j'ai bien vu 
qu'elles étaient roses. Tu penses si j'ai été surprise! » 
J'avais envie de lui dire : pas tant que moi. 

m. 37 



iU LA BASCULE 

AMÉDÉE. 

Mais vous n'avez rien dit. 

HUBERT. 

Non, elle m'a démontré que c'était une question 
d'éclairage. 

AMÉDÉE. 

D'éclairage... oui... et ça n'était que ça au fond. Et 
vous l'avez cru? 

HUBERT. 

Non, j'étais bien sûr que les pierres étaient jaunes et 
que la lumière n'y faisait rien, puisque j'avais acheté 
cette croix le matin. 

AMÉDÉE. 

Mais votre petite amie vous a chanté à peu près la 
romance d'Hamlet: 

Doute de la lumière^ 

Doute du soleil et du jour, 

Mais ne doute jamais de mon amour. 

HUBERT. 

Alors, j'ai fait semblant de le croire, et puis, à vrai 
dire, au bout de quelque temps, ma foi, je l'ai cru pour 
de bon. 

AMÉDÉE. 

Eh bien, quoi que vous lui racontiez, votre femme 
vous croira, parce qu'elle ne demandera qu'avons croire. 
Elle vous aime, mon cher, tout est là. Elle ne voudra 
pas aller jusqu'au bout de ses conjectures; elle vous 
sera reconnaissante de la moindre offrande, c'est-à-dire 
de n'importe quelle histoire vous inventerez, pour chan- 
ger cette aventure un peu jaune pour elle en aventure 
rose... vous comprenez? 

HUBERT. 

Oui, mais les femmes ne sont tout de même pas aussi 
naïves que nous, et on ne leur fait pas avaler facilement 
de telles couleuvres. 



ACTE QUATRIÈME 435 

AMÉDÉE. 

Parce que nous n'osons pas; mais soyozbien persuadé 
qu'en amour la crédulité est des deux sexes. 

HUBERT. 

Vous êtes cynique, Amédée, vous êtes cynique, et 
vous vous révélez tout à coup comme un personnage 
machiavélique. 

AMÉDÉE. 

Mon cher beau-frère, il s'agit de vous sauver et sur- 
tout de ne pas désoler ma belle-sœur. Sans doute, il 
n'est pas très élégant d'abuser de l'amour d'une char- 
mante femme pour lui faire croire ce qu'on veut. Mais 
nous n'avons pas le choix des moyens, et c'est ici que 
l'homme raisonnable réapparaît : j'estime qu'il vaut 
mieux abuser un peu de l'amour que Marguerite a pour 
vous, plutôt que de détruire brutalement cet amour ou, 
tout au moins, de le compromettre gravement. 

HUBERT. 

Vous avez raison. 

AMÉDÉE. 

Il est bien entendu que tout ça n'est excusable que si 
vous êtes bien guéri et que si vous vous jurez à vous- 
même de ne jamais recommencer... mais j'espère que la 
leçon que vous a donnée Rosine Bernier ne sera pas per- 
due et que, cette fois, la Bascule est définitivement 
renversée. 

HUBERT. 

Ah! grands dieux, vous pouvez être tranquille; mais 
tout ça ne me donne pas une idée... J'ai bien pensé.., 
mais c'est tellement gros. 

AMÉDÉE. 



Dites toujours. 
Non, c'est fou. 
Mais dites donc. 



HUBERT. 
AMÉDÉE. 



436 LA BASCULE 

HUBERT. 

Vous savez que Marguerite désire beaucoup avoir 

un enfant, (a ce moment précis, on entend sonner.) On SOnUC, 

c'est elle... Je n'ai plus le temps de vous dire mon idée... 
mais vous me soutiendrez, vous direz comme moi? 

AMÉDÉE. 

Comptez sur moi... d'autant plus qu'elle est excel- 
lente, votre idée. 

HUBERT. 

Vous ne la connaissez pas. 

AMÉDÉE. 

Non, mais il faut bien vous encourager. 

On entend dans l'antichambre un bruit de voix : « Comment, il est 
là... depuis quand... avec Amédce. . Vivant... qu'est-ce qui est 
arrivé? etc.. » puis Marguerite fait irruption dans le petit salon, 
suivie de sa sœur et de Cliavresac. 



SCENE III 

HUBERT, AMÉDÉE, MARGUERITE, MARTHE, 
CHAVRESAC. 

MARGUERITE, très émue, se précipitant vers Hubert. 

C'est toi... c'est toi... tu n'as pas de mal... que t'est-il 
arrivé ? Où étais-tu, mais parle, parle donc î 

HUBERT. 

Ma chérie, il ne m'est rien arrivé du tout. Ah! ah! 
elle est bien bonne. 

MARGUERITE. 

Je ne trouve pas... Ah! mon Dieu, j'ai cru que je ne - 
te retrouverais pas vivant. 

Elle a une sorte d'évanouissement. 

MARTHE. ' 

Elle se trouve mal. 

On assied Marguerite sur un fauteuil; on s'empresse autour d'elle ; oq 
»oii«e la fomme de chambre, qui entre aussitQt, 



ACTE QUATRIÈME 437 

MARTHE. 

Marie... vite... vite... allez chercher des sels, de 
réther. 

MARIE. 

Oui, madame. 

HUBERT. 

Elle se trouve mal, ça va très bien... toutes mes pré- 
visions se réalisent admirablement... C'est une syn- 
cope... Dieu soit loué!... je suis bien content. 

Cependant Marie rentre avec de l'olher, un verre d'eau, un flacon d« 
seU. 

MARTHE. 

Tiens, ma chérie, bois ça... ça te fera du bien. 



Ça va mieux... Ah! j'ai eu une telle émotion. 

MARTHE. 



MARGUERITE. 



Je crois bien. 
C'est affreux. 

Elle pleure. 

MARTHE, à Hubert. 

C'est la réaction. Il faut la laisser pleurer. 

HUBERT. 

Mais oui, tout ça est très bien : ce n'est rien, parbleu! 
ce n'est qu'une crise effroyable... mais il le fallait... 
c'est la crise salutaire. A la bonne heure, voilà d'excel- 
lentes larmes, ça fait plaisir à voir. Va, va, ne te gène 
pas, ma pauvre petite femme... verse des pleurs abon- 
dants. 

Cependunt Marthe est venue rejoindre .\modéc et Cliavresac, qui 
causent à voix l>a>so danb un coin du talon. 

MARTHE, a Amédée. 

Hubert est devenu fou? 

AMÉDÉE. 

Mais non... ça doit être son idée... 

37. 



438 LA BASCULE 

MARTHE. 

Où était-iï... c'est encore quelque histoire avec Rosine 
Dernier? 

AMÉDÉE. 

Oui, je vais vous expliquer. 

Ils causent à voix basse. 

HUBERT, à sa femme. 

Allons! c'est fini maintenant... c'est fini. 

U veut l'embrasser. 

MARGUERITE. 

Non, laisse-moi. Ah ! vraiment, tu n'as pas de cœur. 
Alors, tu es content de me voir pleurer. Comment ! Tu 
me laisses toute une soirée dans la plus cruelle incerti- 
tude, dans la plus horrible angoisse. Depuis deux 
heures, je cours tous les commissariats de la rive droite, 
redoutant à chaque instant d'apprendre que tu as été 
écrasé ou assassiné... j'arrive ici, à moitié morte, et tu 
me reçois en riant. Tu trouves ça risible ! 

Elle repleure. 

HUBERT, très ému. 

Oh! non, je ne trouve pas ça risible du tout; mais il 
fallait que tu fusses inquiète, il n'y a pas à dire, il le 
fallait. Ton émotion, tes angoisses, tes larmes, tout cela 
était voulu, prévu, et si je ne suis pas venu ce soir à ce 
dîner, eh bien ! je l'ai fait exprès. 

MARGUERITE. 

Tu l'as fait exprès!... mais pourquoi, dans quel but, 
quel homme es-tu donc? 

HUBERT. 

Je suis un homme qui désire follement, îardemment 
avoir un enfant. Ah! va, je le désire autant que toi. 

MARGUERITE. 

Mais quel rapport cela a-t-il? 

HUBERT. 

Tu vas comprendre... L'autre jour, j'ai rencontré un 
ancien camarade de collège... 



ACTE QUATRIÈME 438 

MARGUERITE. 

Ah! oui, je les connais, ces camarades-là... il s'appelle 
Durand, n'est-ce pas? 

HUBERT. 

Pourquoi Durand?... il s'appelle Lévy, justement... 
Jacques Lévy. Alors, il m'a raconté une chose éton- 
nante. Figure-toi qu'il était marié depuis quatre ans, 
comme nous, et il n'avait pas d'enfants. Sa femme en 
était très malheureuse... elle était allée à Luxeuil trois 
ans de suite, mais rien. Bref, l'année dernière, il devait 
dîner en ville, un soir, avec sa femme... ils y allaient 
chacun de son côté, comme nous ; mais voilà qu'en pas- 
sant sur le boulevard Montmartre, il est appréhendé 
par deux agents en bourgeois qui l'avaient pris pour un 
autre... erreur policière comme il s'en commet tant, 
hélas! Ils l'obhgent à les suivre chez le commissaire de 
police qui n'était pas là, naturellement; il ne peut être 
interrogé qu'à dix heures et demie et relâché à onze... 
il court chez lui et trouve sa femme, comme je t'ai re- 
trouvée, en larmes, à demi morte d'inquiétude. — Ah! 
te voilà! — crise de nerfs d'abord, ensuite épanche- 
ments que tu de\dnes et, neuf mois après, ils avaient un 
superbe petit garçon que Durand... que Lévy attribue 
à l'émotion que sa femme avait éprouvée. 

MARGUERITE. 

Qu'est-ce que c'est que cette histoire-là? Tu ne m'as 
jamais parlé de ça. 

HUBERT. 

Ah! je ne t'en ai pas parlé, parce que j'avais mon 
idée; mais Amédée la connaît bien, l'histoire... n'est-ce 
pas, Amédée? 

AMÉDÉE. 

Oui, oui, vous me l'avez en effet racontée. 

HUBERT. 

Et c'est même lui qui m'a conseillé d'employer ce 
moyen-là et de provoquer en toi une émotion violente. 



^40 LA BASCULE 

MARGUERITE. 

Comment, vous saviez ça... vous, Amédée, vous avez 
vu dans quel état j'étais, et vous avez eu le triste cou- 
rage de me laisser toute une soirée!... mais vous êtes un 
misérable ! 

AMÉDÉE. 

Permettez, permettez, ma chère amie, je n'ai rien 
conseillé à Hubert. 

HUBERT. 

Pardon, ne m'avez-vous pas dit : « Ce serait une expé- 
rience à tenter. » Voyons, rappelez-vous. Ce sont là vos 
propres paroles. 

AMÉDÉE. 

Oui, oui, j'ai pu vous dire ça sans y attacher d'impor- 
tance, par manière de plaisanterie... mais je ne pouvais 
pas penser que vous prendriez cette boutade au sérieux, 
que vous la mettriez à exécution, surtout ce soir où 
vous aviez le dîner de contrat de votre cousin dont vous 
êtes témoin. 

MARGUERITE. 

Oui... Tu aurais pu choisir un autre jour. 

HUBERT 

Mais c'est précisément pour t'alarmer davantage que 
j'ai choisi une solennité à laquelle ma présence était 
indispensable. Comprends-tu?... tout cela était calculé, 
calculé!... Quand on entreprend quelque chose, il ne 
faut rien laisser au hasard. 

MARTHE, bas à Amédée. 

C'est raide. 

MARGUERITE. 

Alors, qu'as-tu fait pendant tout ce temps-là? 

HUBERT. 

J'ai dîné... dîné... enfin! je me suis plutôt assis devant 
une table dans une brasserie de la rue Royale... Tu com- 
prends bien que je pensais à toi et quelle devait être ton 
inquiétude. J'aurais voulu la faire cesser et te rejoindre, 
mais je ne pouvais pas... j'étais enfermé... 



ACTE QUATRIÈME 44t 

MARGUERITE. 

Enfermé? 

HUBERT. 

Oui, j'étais commo enfermé dans ma résolution, 
j'étais le prisonnier de l'expérience que je tentais. 

MARGUERITE. 

Et après dîner? 

HUBERT. 

Après dîner, je me suis imposé, pour tuer le temps, 
de remonter et de descendre douze fois l'avenue des 
Champs-Elysées; tu sais, comme l'allée des platanes 
(jue tu parcourais douze fois matin et soir à Luxeuil. 

CHAVRESAC, à mi-voix à Amcdce. 

Ça ferait quarante-huit kilomètres. 

AMÉDÉE. 

On ne peut pas penser à tout. 

MARGUERITE. 

Et puis? 

HUBERT. 

Et puis je suis rentré à la maison. 

MARGUERITE. 

Mais où Amédée t'a-t-il retrouvé? 

HUBERT. 

Devant la porte, il descendait de voiture au moment 
où je rentrais... n'est-ce pas, Amédée ? 

AMÉDÉE. 

Oui, oui, parfaitement. 

MARGUERITE. 

Enfin, tu es là, tu n'as rien, c'est le principal. 

HUBERT. 

Ah! ma petite Marguerite... tu es hien la meilleure 
petite femme que je connaisse. 

MARGUERITE. 

Tu peux le dire, 



Uî LA BASCULE 

MARTHE, à mi-voix à Araédée. 

Croyez- VOUS qu'elle le croie... moi, je sais bien qu'à sa 
place.... 

AMÉDÉE. 

Parce que vous êtes prévenue... elle a des doutes cer- 
tainement... mais, avant une demi-heure, elle le croira... 
Ça, ça regarde Hubert... laissons-les ... laissons-les... 

MARTHE, à Marguerite. 

Ma chérie, tu dois être brisée... Tu as besoin de re- 
pos... nous allons te dire au revoir. 

Elle l'embrasse. 

MARGUERITE. 

Au revoir et merci... vous avez été si gentils, si dé- 
voués... Vous aussi, Ghavresac, vous êtes un bon ami. 

CHAVRESAC. 

C'est la moindre des chostis. 

On s'embrasse, on se serre les mains. 
MARTHE. 

Je viendrai te voir demain matin pour savoir com- 
ment tu auras passé la nuit. 

MARGUERITE. 

C'est ça... c'est ça... 

HURERT, reconduisant Amédée. 

Vous avez été parfait, vous. 

AMÉDÉE. 

Parfait... oui... enfin!... 

Jls sortent. 



SCÈNE IV 
HUBERT, MARGUERITE. 

HURERT. 

Allons, voyons, c'est fini, maintenant... oublions 
tout ça. 



ACTE QUATRIÈME M 

MARGUERITE. 

Oublier, tu en parles à ton aise... Je suis encore toute 
meurtrie... 

HUBERT. 

Il faut me pardonner. 

MARGUERITE. 

Je te pardonnerai... si ça réussit. 

HUBERT. 

Mais, pour que ça réussisse, il faut d'abord que tu me 

pardonnes. 

MARGUERITE. 

C'est vrai. 

HUBERT. 

Et puis je vais t'emmener souper... tu as besoin de 
t' étourdir... tu ne peux pas avoir un enfant dans ces 
conditions-là... il ne ferait que pleurer, le malheureux, 
ce serait une fontaine... je vais te griser, tu es très gaie 
quand tu es un peu grise... 

MARGUERITE. 

Alors, ce sera un pochard. 

HUBERT. 

Eh bien, ça vaut mieux. C'est entendu, je t'emmène 
souper, et c'est bien ton tour. 

Il va sonner la femme de chaiiiliro. 

MARGUERITE. 

Mon tour? 

HUBERT. 

Certainement, tu as très mal diné,toi aussi... alors, 
c'est ton tour de souper. 

MARIE. 

Monsieur a sonné. 

IIURERT. 

Oui, Marie; téléphonez au cercle qu'on envoie une 
voiture» 



m LA BASCULE 

MARIE. 

Bien, monsieur. 

Elle sort. * 

MARGUERITE. 

Je ne peux pas entrer dans un restaurant avec cette 
figure-là. 

HUBERT. 

Nous demanderons un cabinet particulier, comme 
deux amoureux. D'abord, tu es très jolie, tu n'as qu'à 
te passer un peu de poudre de riz sur la frimousse... tu 
vas faire un petit raccord... comme on dit au théâtre. 

MARGUERITE. 

Écoute, je veux bien, mais à une condition. Vois-tu, 
moi, je suis une pauvre petite femme qui croit tout ce 
qu'on lui dit... il ne faut pas en abuser et, surtout, jure- 
moi de ne plus recommencer. 

HUBERT. 

Oh! ma chérie, je te le jure. A moins que tu ne désires 
plus tard en avoir un second. 

MARGUERITE. 

Maintenant que je suis prévenue, une autre fois, je ne 
me ferais plus de tourments. Et puis, j'ai réfléchi, je me 
contenterai d'un... 

HUBERT. 
Allons, va t'apprêter. (Marguerite sort. Hubert resté seul dit :) 

Non, ça n'est pas possible... il faut y renoncer... on ne 
peut pas aimer sa femme plus que tout au monde et la 
tromper tout le temps! 

Rideau. 



/^ U n i veriïitas**^ 
/ v\ 



TABLE 



l'a -es. 
GeORGETTE LEMlX'NIF.n ... i 

Le Torrent 105 

La Bascule. 300 



B — 715^4 — Imj)r. IIuttehoz cl Mahtinkf, 7, rue Saint-Benoii, P«ri*, 

8b 



i 



EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE 



CHOIX DE PIÈCES 

ANCEY (Georges). Ces Messieurs. Comédie en 5 actes 3 fr. 50 

BATAILLE (Henry). L'Enchantement ; Maman Colibri H"^" ^S 

— Le Masque ; La Marche nuptiale o f ' =< 

— Résurrection. Drame en 5 actes o r ' tn 

BERNHARDT (Sarah). Adrienne Lecouvreur. Drame en 6 actes.... S fr. 50 

BERNSTEIN (Henry). Joujou. Comédie en 3 actes ? ?" ^n 

— Le Bercail. Comédie en 3 actes - 3 fr. 50 

— La Rafale. Pièce en 3 actes 3 fr. 50 

— Le Voleur. Pièce en 3 actes 3 fr. 50 

CAPUS (A.). Les Maris de Léontine. Comédie en 3 actes ^ ^^' în 

— La Bourse ou la Vie. Comédie en 5 actes « T' ko 

— La Veine. Comédie en 4 actes 3 fr. 50 

— Les Deux Ecoles. Comédie en 4 actes ^ ^*^* en 

— La Châtelaine. Comédie en 4 actes o f"^' tn 

— Notre Jeunesse. Comédie en 4 actes 3 fr. 50 

— Brignol et sa Fille; Petites Folles. Comédies en 3 actes 3 fr. 50 

— Monsieur Piégois. Comédie en 5 actes. ^ T' en 

— Les Passagères. Comédie en 4 actes ^ r ka 

— Les Deux Hommes. Pièce en 4 actes 3 fr. 50 

CAPUS (A.) et ARENE (E.). L'Adversaire. Comédie en 4 actes 3 fr. 50 

CAPUS (A.) et DESCAVES (L.). L'Attentat. Pièce en 3 actes 3 fr. 50 

COOLUS (Romain). Les Rendez-vous strasbourgeois... et autres. 3 fr. 50 

GROISSET (F. DE). Le Bonheur, Mesdames! Comédie en 4 actes. 3 fr. 50 

DONNAY (Maurice). L'Autre Danger. Comédie en 4 actes o ?' cS 

— Le Retour de Jérusalem. Comédie en 4 actes o f ^r! 

— Théâtre complet. Tomes I et H, chacun 3 fr. 50 

DONNAY (M.) et DESCAVES (L.). Oiseaux de passage. 4 actes 3 fr. 50 

GEFFROY (Gustave). L'Apprentie. Drame en 4 actes et 10 tableaux... 2 fr. 50 

GUICHES (Gustave) et GHEUSI (P.-B.). Chacun sa vie. 3 actes... 3 fr. 50 

H AUPTMANN (Gérard). Les Tisserands. Drame en 5 aetes 4 fr. » 

HENNEQUIN (M.) et DUQUESNEL (F.). Patachon. Comédie en 4 actes. 3 fr. 50 

KISTEMAECKERS (H.) et DELARD (E.). La Rivale. Pièce en 4 actes. 3 fr. 50 

MAETERLINCK. Monna Vanna. Pièce en 3 actes * ^"^ . n 

— Joyzelle. Pièce en 5 actes 3 fr. 50 

MARGUERITTE (Paul et Victor), L'Autre. Pièce en 3 actes 3 fr. 50 

MENDÈS (Catulle). Médée. Tragédie en 3 actes, en vers 3 fr. 50 

— Scarron. Comédie tragique en 5 actes, en vers 3 fr. 50 

— Glatigny, Drame funambulesque en 5 actes et 6 tableaux, en vers... 3 fr. 50 

— Sainte Thérèse. Pièce en 5 actes et 6 tableaux, en vers 3 fr. 50 

— Théâtre en prose 3 fr. 50 

MIRBEAU (Octave). Les Mauvais Bergers. Pièce en 5 actes 3 fr. 50 

— Les Affaires sont les Affaires. Comédie en 3 actes 3 fr. 50 

RIGHEPIN (Jacques). Cadet-Roussel. Comédie en 3 actes, en vers... 3 fr. 50 

-- Falstafi. Comédie en 5 actes, en vers 3 fr. 50 

— La Marjolaine, Pièce en 5 actes, en vers 3 fr. 50 

RIGHEPIN (Jean). Par le Glaive. Edition in-8 4 fr. 

— La Glu. Drame en 5 actes et 6 tableaux. Edition in-8 4 fr. 

— Monsieur Scapin. Comédie en 3 actes, en vers. Edition in-8 4 fr. 

— Vers la Joie. Conte bleu en 5 actes, en vers. Edition in-8 > 4 fr. 

— Le Chemineau. Drame en 5 actes, en vers. Edition in-8 4 fr. 

— La Martyre. Drame en 5 actes, en vers 3 fr. 50 

— Don Quichotte.Dramehéroj-comique,en3parties et 8table«ux, envers 3 fr. 50 
RIGHEPIN (Jean) et GAIN (Henri). La Belle au bois dormant. 

Féerie lyrique en 14 tableaux, en vers 3 fr. 50 

ROSTAND (Edmot^d). Les Romanesques. Comédie en 3 actes, en vers. 3 fr. 50 

— La Princesse Lointaine. Pièce en 4 actes, en vers 2 fr, » 

— La Samaritaine. Evangile en 3 tableaux, envers 3 fr. 50 

— Cyrano de Bergerac. Comédie en 5 actes, en vers 3 fr. 50 

_ L'Aiglon. Comédie en 6 aetes, en vers 3 fr. 50 

WOLFF (Pierre). Le Ruisseau. Com 



8607. — Imp. Motteroz et M; 



omé^enSactes 3 fr. 50 J 



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